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La musique
baroque
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Ce n'est pas sans quelque réticence que la musicologie française a accepté l'usage du qualificatif baroque pour désigner une époque musicale, celle qui s'étend entre la Renaissance et le romantisme. On ne parla longtemps que d'art classique des XVIIe et XVIIIe siècles. Si complexe soit-elle, l'évolution des styles qui commence à l'extrême fin du XVIe siècle (Monteverdi) et se termine au milieu du XVIIIe (mort de Jean-Sébastien Bach), obéit pourtant à une unité. C'est ce que tente de signifier le concept de baroque musical, qui offre l'avantage de mieux distinguer, et donc de mieux appréhender, le phénomène artistique. Mozart, Haydn et Gluck ne sont plus rangés dans le même "classicisme" que Haendel, Couperin et Bach. Un minimum de consensus s'avère indispensable pour que la communication s'établisse entre les chercheurs. Certes, les étiquettes sont loin de tout dire, et la richesse singulière des uvres et des compositeurs fait éclater, à bon droit, les carcans trop durcis. Une étude plus approfondie nécessiterait une analyse des spécificités nationales de ces traits communs. Monteverdi n'est pas Lully, Purcell se distingue de François Couperin, Delalande ne sonne pas comme Vivaldi. La naissance d'un style C'est par opposition à l'écriture musicale de la Renaissance que naît progressivement la manière baroque. Le baroque propose trois pratiques - musique d'église, musique de chambre, musique de théâtre - selon deux styles: le style ancien (celui de la Renaissance précisément) ou stile antico et le style nouveau (stile moderno ). Alors que les grands compositeurs franco-flamands, depuis Guillaume Dufay jusqu'à Palestrina et Roland de Lassus, respectaient l'équivalence des voix dans la structure polyphonique, ce qui entraînait l'absence de récitatif et d'air, la musique nouvelle polarise l'attention sur les parties extrêmes - soprano et basse; l'air et le récitatif apparaissent donc (même si l'un ou l'autre ne seront pas toujours confiés à la seule voix supérieure, mais chanteront occasionnellement à l'alto, au ténor, voire à la basse), et la voix grave, comme basse continue, devient le support de l'harmonie. Par opposition à des mélodies diatoniques de faible ambitus, le baroque va cultiver des mélodies chromatiques aussi bien que diatoniques de grand ambitus, avec des sauts d'intervalles parfois considérables, sinon ignorés en théorie, du moins fort peu pratiqués dans la manière de la Renaissance. Fille de la structure modale grégorienne, la musique de la Renaissance obéissait aux principes d'un contrepoint modal; or, dès le premier baroque, l'attraction tonale va devenir le principe essentiel et ordonnateur du contrepoint. En conséquence, jusqu'à la fin du XVIe siècle, l'harmonie se constitue à partir des intervalles mélodiques permis par la conduite des voix selon les règles du contrepoint; le traitement des dissonances aussi; on obtient dès lors une conception "horizontale" du discours musical. Quand les accords deviennent des entités indépendantes, c'est pris comme tels qu'ils engendrent l'harmonie et régissent le traitement de la dissonance; on est en présence d'une conception "verticale" du discours musical. Dans la polyphonie de la Renaissance, le débit rythmique est soumis à un tactus régulier à chacune des voix; ainsi naît une unité de mouvement et de tempo. Avec l'art musical baroque, des rythmes très variés peuvent être simultanément proposés dans la polyphonie. Si une unité de mouvement est respectée, la déclamation libre des récitatifs se distingue radicalement des pulsations régulières, quasiment mécaniques; les intermédiaires entre ces deux formes extrêmes sont fort nombreux. Comme il n'existe pas d'idiomes particuliers dans la musique de la Renaissance, les voix comme les instruments sont interchangeables. Dès le premier baroque, apparaissent des langages particuliers, vocaux et instrumentaux, ce qui favorise de nouveaux échanges entre voix et entre instruments comme entre voix et instruments. L'évolution de la musique baroque Même s'il conviendrait de faire des distinctions suivant les pays, on peut établir la chronologie de l'évolution du baroque musical en proposant trois périodes: le premier baroque, allant de 1580 à 1630; le baroque médian, conduisant à peu près jusqu'à la fin du XVIIe siècle; le dernier baroque enfin, se terminant en 1750, à la mort de Bach. Même si le baroque n'a pas inventé la musique à double chur (cori spezzati ), c'est bien avec les Gabrieli que s'exprime un style concertant, à l'occasion de la technique ancienne du double chur. Le style "concertato" caractérise le premier baroque. Le premier usage du terme "concerti" est dû à Andrea et Giovanni Gabrieli en 1587. La monodie, née de la rencontre d'un cercle d'intellectuels florentins (Camerata Bardi), la basse continue, orientant vers l'ornementation improvisée et la réalisation de ce schéma (qui verra son apogée à la fin du baroque), le tempo rubato (c'est-à-dire varié, non strict), un souci considérable d'exprimer affectivement le sens des paroles (madrigalisme) avec emploi de dissonances, de chromatismes - tout cela est cultivé, parfois de façon extrême, à la limite du maniérisme (pensons à Carlo Gesualdo), par les compositeurs du premier baroque, au premier rang desquels figure Claudio Monteverdi. La musique instrumentale prend son essor avec Girolamo Frescobaldi, qui fait bénéficier le clavier du registre multiple des contrastes dramatiques avec une liberté et un sens de l'expressivité considérables. Le baroque fut un créateur de formes étonnant, à commencer par l'opéra, qui apparaît à Florence, puis à Mantoue, et qui, de là, va envahir l'Europe entière. La musique sacrée, quant à elle, connaît une évolution polydirectionnelle; cinq manières (ou styles) la caractérisent: la monodie (cantates à une voix), le "concertato" à quelques voix, le "concertato" à grand nombre de voix, le baroque "monumental" réunissant des ensembles imposants de voix et d'instruments, enfin le style ancien qui poursuit plus ou moins dans la ligne de la Renaissance, non sans rendre rigide la vision stylisée de cette époque. C'est à l'époque baroque que l'on se met à interpréter la musique "ancienne" polyphonique uniquement a capella , ce qui est contraire à la tradition qui régnait jusqu'alors. Palestrina devient une sorte de héros infaillible, donnant des recettes d'écriture pour "faire sacré". C'est, grosso modo, à la mort de Henri IV (1610) que naît le baroque musical français. Le ballet devient une forme qui recevra son unité d'écriture par une musique qui est à la fois à chanter et à danser. Nulle part ailleurs qu'en France le ballet n'acquerra sa puissance de signifier le drame, et cela jusqu'à Rameau. Ère des contrastes, l'époque baroque, aussi bien en musique que dans les autres arts, "a tenté de dire un monde où tous les contraires seraient harmonieusement possibles" (Philippe Beaussant). Alors même qu'il n'est pas erroné de parler d'un équilibre supérieur atteint par le baroque de la dernière période, qui culmine avec Haendel et Bach, c'est chez ces compositeurs aussi que la tension dramatique entre les extrêmes est peut-être la plus poussée. Le contrepoint devient luxuriant et retrouve alors la puissance combinatoire, parfois surprenante, qu'il avait développée à la fin de la Renaissance. Jean-Sébastien Bach est ici inégalable. La forme du concerto de soliste, avec Corelli, Torelli, Vivaldi et leurs émules, passe d'Italie dans toute l'Europe. L'esprit de l'opéra, qu'il soit de divertissement et orienté vers la fable mythologique, ou qu'il signifie plus directement le drame des passions humaines, anime aussi bien la musique instrumentale concertante que la musique vocale sacrée. Cantates, passions, motets grands et petits (rappelons que le petit motet est confié à un soliste et le grand à des churs) illustrent, chacun à leur manière, la volonté d'exprimer les affects doux ou violents du cur de l'homme baroque, et cela dans une relation particulière entre l'être et le paraître, qui n'est pas toujours dénuée d'ambiguïté. L'homme baroque est un homme du spectacle, dont le souci de maîtrise des apparences importe au plus haut point. Sur ce point, le génie de Haendel, maître de l'opéra, et celui de Bach, maître de la fugue, se rencontrent. |