Début de la musique Anglaise
En Grande-Bretagne comme ailleurs la monodie a précédé
la polyphonie, encore que l'une et l'autre aient pu très tôt
coexister.Le chant grégorien,
expression privilégiée de la liturgie chrétienne,
fut assurément une source inépuisable d'inspiration
et d'emprunts pour les formes profanes de la monodie, chanson populaire
ou mélodie savante. L'évangélisation de l'Angleterre
par Augustin et ses moines à la fin du VIe siècle fut
bien évidemment déterminante à cet égard:
une école florissante consacrée à son enseignement
devait, du VIIe au IXe siècle, s'épanouir sur tout le
territoire, avec pour centre principal Winchester. Il faut aussi noter
l'apparition, entre les Xe et XIIIe siècles, du drame liturgique
qui, traitant des thèmes familiers de la mythologie chrétienne,
fait largement appel à la musique comme élément
fondamental.
Musique profane
De son côté, la monodie profane - chants de lamentation,
poèmes licencieux des goliards, textes hérités
de l'époque classique - a d'abord pour support le latin. Mais
c'est surtout aux troubadours et trouvères de France qu'elle
doit son épanouissement outre-Manche, grâce au mariage
en 1154 de Henri II Plantagenêt à Aliénor d'Aquitaine.
À côté des formes monodiques, celles de la polyphonie
vont aussi apparaître, surtout d'inspiration sacrée -
organum, conductus, déchant anglais, et surtout motet.
Le XIVe siècle voit fleurir le carol , dont l'exemple
le plus illustre, célébrant la victoire des Anglais
à Azincourt, s'intitule Owre Kinge Went Forth to Normandy.
Le début du XVe siècle marque un tournant certain. La
musique anglaise affirme ses caractéristiques propres et regagne
en prestige le terrain perdu au XIVe siècle. C'est alors qu'apparaît
John Dunstable
(1380 env.-1453), le grand homme du temps, non
seulement outre-Manche, mais aussi sur le continent, où il
passe d'ailleurs de nombreuses années. Son uvre, d'une
grande diversité si l'on se réfère aux formes
qu'elle exploite, est surtout remarquable par son unité de
style, synthèse d'une tradition conservatrice représentant
l'école anglaise de son temps, la première dont puisse,
à juste titre, s'enorgueillir son pays.
La musique de la Renaissance
La musique et les musiciens sous les premiers Tudors
Les XIVe et XVe siècles se présentent comme une période
de transition. Il semble toutefois qu'en Angleterre l'avènement
des Tudors marque un tournant décisif dans la vie musicale.
Henri VII est en effet dans ce domaine le premier à donner
à sa cour un prestige que son fils Henri VIII va à son
tour développer. Ce dernier, musicien consommé, établit
un courant régulier d'échanges entre compositeurs et
interprètes britanniques et continentaux, tandis qu'Élisabeth,
dernière représentante de la dynastie, verra fleurir
l'éblouissante production d'une génération d'artistes
au prodigieux rayonnement.
Entre-temps, la Réforme imposée par Henri VIII et renforcée
sous le règne de son fils Édouard VI avait, par ses
excès, causé bien des ravages dans les rangs des musiciens
qui, pour la plupart, dépendaient pour leur existence même
des abbayes et des monastères, détruits en 1539: beaucoup
d'entre eux disparurent alors, exécutés en raison de
leur foi ou simplement rejetés à la rue. Un petit nombre
en réchappa, parmi lesquels John Taverner (1490?-1545),
Christopher Tye (1500 env.-env. 1573), Thomas Tallis
(1505?-1585): cette sombre période nous a malgré tout
légué l'uvre de quelques grands compositeurs.
Le premier avait écrit l'essentiel de son uvre avant
que ne fût mise en place la Réforme, une uvre qui
résumait la musique de son temps et devait exercer une influence
durable. Quant à Tye, c'est sans doute à sa qualité
de précepteur du jeune prince, le futur Édouard VI,
qu'il dut son salut et put échafauder une production parfois
sévère mais d'une haute qualité. Son élève,
gendre et successeur à la cathédrale d'Ely, Robert Whyte
(1538 env.-1574), dont l'uvre propre lui doit beaucoup, manifeste
dignement son rayonnement. Tallis, lui, s'impose à coup sûr
comme la personnalité la plus forte de cette période;
son immense talent fécondera à son tour la dernière
décennie du XVIe siècle à travers son élève,
ami et collaborateur, William Byrd.
La période élisabéthaine
et jacobéenne
Lorsqu'Élisabeth monte sur le trône en 1558, la relève
des Taverner, Tye et Tallis n'est pas encore amorcée: de ceux
qui leur succéderont, seul Byrd, âgé de quinze
ans, a déjà conscience de sa vocation.
Deux facteurs importants, d'ordre sociologique et culturel, vont marquer
la vie et la production musicales de cette ère: d'une part,
l'apparition d'une classe nouvelle de citadins et de bourgeois enrichis
dans le négoce et les affaires, et qui, rivalisant de munificence
avec l'aristocratie, vont organiser régulièrement des
réunions musicales de qualité; d'autre part, favorisé
par le développement de la pratique musicale dans toutes les
couches de la société, le renversement des rapports
entre musique sacrée et musique profane au bénéfice
de cette dernière.
La musique sacrée ne fait pas pour autant figure de parent
pauvre. Même en se limitant aux uvres propres de la génération
nouvelle - sans cependant oublier la contribution toujours active
des grands aînés -, il est facile de trouver chez ses
représentants une production sacrée abondante et qui
parfois atteint aux plus hauts sommets.
William Byrd (1543-1623)
est le premier à servir aussi bien le culte anglican que la
liturgie romaine, mais c'est dans ce dernier domaine qu'avec ses trois
messes, respectivement écrites à trois, quatre et cinq
voix, il donne la pleine mesure d'un génie inspiré par
sa foi catholique, à travers la perfection de la forme et la
sensibilité de l'expression. Ses élèves Thomas
Morley (1557-1603) et Thomas Tomkins (1572-1656) enrichissent
à leur tour, quoique de façon plus modeste, cette double
production, tandis que Thomas Weelkes (1576 env.-1623) et John
Wilbye (1574-1638) doivent à des textes anglais le meilleur
de leur inspiration. Par ailleurs, si des musiciens comme Thomas
Bateson (1570-1630), John Bennet, John Dowland (1563-1626),
John Bull (1563-1628) ou John Ward (1571-1638) se sont
distingués dans d'autres genres, leur contribution au répertoire
sacré n'en est pas pour autant négligeable. Mais c'est
Orlando Gibbons (1583-1625) qui, dans le domaine de la musique
d'église, apparaît comme l'autre grande figure. Puisant
exclusivement son inspiration dans la liturgie anglicane, il lui doit
les chefs-d'uvre les plus représentatifs de son génie.
La musique profane est marquée par deux traits qu'on retrouve
d'ailleurs sur le continent: elle a besoin d'un support extérieur,
poésie ou théâtre, et elle développe plus
que toute autre école nationale des formes instrumentales qui
lui sont propres.
C'est à la musique vocale que l'école anglaise doit,
en cet âge d'or, le meilleur de sa gloire, sous les espèces
du madrigal et de l'air au luth, tous deux importés, sans doute,
mais admirablement acclimatés.
Dans les limites d'un grand quart de siècle dont le point de
départ est 1588, se développe une école qui a
fait autant pour l'illustration de la musique anglaise que l'ensemble
des compositeurs - Henry Purcell compris - qui ont vu le jour
outre-Manche. Le madrigal, pièce polyphonique à trois,
quatre, cinq ou six voix, est exploité par tous les grands
noms de l'époque: Byrd, qui jamais n'annonce le terme de madrigal
dans aucun de ses trois recueils; Morley, qui le fait apparaître,
sur les cinq volumes publiés, dans le deuxième seulement;
Weelkes, auteur de trois recueils de haute qualité; Wilbye,
qui, avec deux recueils, est peut-être le premier de tous ces
hauts talents; Gibbons enfin, dont l'unique volume n'est pas le moins
remarquable. Mais il faut également citer George Kirbye
(1565 env.-1634), Giles Farnaby (1563 env.-1640), Michael
East (1580 env.-1648), John Bennet, Robert Jones
(1597-1615), Michael Cavendish (1565 env.-1628), John Ward,
Thomas Tomkins..., sans oublier la collection de petits chefs-d'uvre
à laquelle, sous la houlette de Morley, la plupart d'entre
eux ont participé, les Triumphs of Oriana écrits à
la gloire d'Élisabeth.
On retrouve beaucoup de ces musiciens parmi ceux qui ont illustré
cet autre fleuron de la période qu'est l'air au luth. Celui-ci,
essentiellement mélodie confiée à une voix soliste
diversement accompagnée, le plus souvent au luth - d'où
son nom -, a pour prince incontesté John Dowland, luthiste
et chanteur de grand talent qui en compose quatre recueils. Poète
et musicien, Thomas Campian (1567-1620) en écrit cinq,
texte et musique. Philip Rosseter (1568?-1623), Robert Jones,
Thomas Ford (1580 env.-1648), Francis Pilkington (1570
env.-1638) et peut-être surtout John Danyel (1564-1626)
apportent aussi leur contribution au genre.
Passant de la musique pure au théâtre, il faut évoquer
brièvement le masque . Né au début du XVIe siècle
à la cour d'Henri VIII, le masque s'épanouit sous Jacques
Ier; il constitue alors une sorte de spectacle total où la
musique est reine, tandis que le dialogue, savamment entremêlé
de chansons, est maintes fois interrompu par l'intervention de diverses
danses, le tout étant réglé par une mise en scène
fastueuse où les machines tiennent une place de premier plan.
Ben Jonson et Campian pour les textes, Campian et Alfonso Ferrabosco
(1578 env.-1628) pour la musique, Inigo Jones pour la mise en scène
sont les principaux artisans du masque jacobéen.
Composante importante du masque, la danse est naturellement liée
à la musique instrumentale, qui aborde en cet âge d'or
toutes les formes qui lui sont propres - prélude, fantaisie,
variation, voluntary ou in nomine , danses diverses -, se partageant
les instruments et ensembles en usage: virginal, orgue, luth, ensembles
de violes, broken consorts (ou ensembles d'instruments divers) ou
plutôt mixed consorts ; ces pièces sont la plupart du
temps publiées en recueils.
L'art classique
Transitions
Comparée à cette ère exceptionnelle de la musique
anglaise qui couvre les règnes d'Élisabeth et de Jacques
Ier, la période suivante apparaît comme une transition.
Les soucis politiques de Charles Ier, le conflit permanent qui l'oppose
au Parlement, puis la montée du puritanisme qui, sous le Commonwealth
de Cromwell, aboutit à la fermeture des théâtres
et au saccage des églises, sont autant de facteurs peu propices
à la vie musicale. Par ailleurs, après la disparition
des grands noms de l'époque précédente, seuls
quelques musiciens de moindre mérite se manifestent, surtout
dans le masque et l'opéra: les frères Henry et William
Lawes (1596-1662 et 1602-1645), Matthew Locke (1621-1677)
et Christopher Gibbons (1615-1676), fils du grand Orlando.
Purcell et son temps
La restauration de Charles II a pour effet un regain d'activité
artistique à Londres. La Chapelle royale est reconstituée,
la vie musicale renaît, stimulée par le modèle
qu'avait trouvé le roi à la cour de Louis XIV pendant
son exil; grâce aussi à l'apparition de quelques talents
authentiques et surtout d'un incontestable génie, celui de
Purcell, la période qui s'ouvre apparaît comme une ère
d'épanouissement pour la musique.
Les contemporains de Purcell forment déjà un groupe
de compositeurs estimables, tout dominés qu'ils soient par
la forte personnalité de John Blow (1649-1708), auteur
d'une musique sacrée admirable et d'un masque, Venus and Adonis, plutôt opéra de chambre, qui prépare avec bonheur
le Dido and `neas de Purcell, son élève et ami.
Henry Purcell
(1659-1695) est de ces créateurs qui n'ont
pas eu besoin d'une longue vie pour échafauder une uvre
exceptionnelle. À trente-six ans, âge où l'emporte
la maladie, il s'était imposé dans presque tous les
domaines: musique instrumentale (clavecin, orgue, cordes, instruments
à vent), musique vocale sacrée (une soixantaine d'anthems,
trois services, vingt-cinq hymnes, psaumes et canons), odes et welcome
songs , cantates profanes, nombreux airs à détacher
de quelque quarante musiques de scène. D'ailleurs, son nom
est avant tout lié au théâtre, pour sa contribution
à l'opéra à part entière avec Dido and
`neas , ce joyau de beauté musicale, et plus encore pour la
part qu'il a prise dans la fondation d'un genre spécifiquement
anglais, l'"opéra dramatique" ou semi-opera . Ici,
le dialogue parlé alterne avec une succession d'airs, ensembles
et autres intermèdes instrumentaux dont la fonction est soit
d'exalter l'action, soit de présenter des épisodes conçus
dans l'esprit du masque, et pouvant, comme dans The Fairy Queen
, n'avoir rien de commun avec l'action. Outre The Fairy Queen et The
Tempest , tous deux adaptations de Shakespeare, deux autres semi-operas,
Dioclesian et Bonduca , sont tirés de John Fletcher,
et deux, King Arthur et The Indian Queen , sont dus
à la collaboration du musicien avec John Dryden. Considérée
dans son ensemble, l'uvre de Purcell constitue à ce jour
la contribution la plus prestigieuse qu'un musicien de souche anglaise
ait pu offrir à son pays et l'un des ornements les plus précieux
de la musique de tous les temps.
Haendel et l'Angleterre musicale entre 1710 et 1760
Quand le XVIIIe siècle s'ouvre sur le règne de la reine
Anne, la société anglaise est en train de subir de profondes
transformations. Les troubles politiques et les changements dynastiques
qui, de l'accession au trône de Guillaume d'Orange à
celle de George de Hanovre, auraient pu déterminer une nouvelle
crise dans la vie culturelle de la nation trouvent un contrepoids
bénéfique dans l'apparition d'une nouvelle aristocratie
d'argent - se confondant d'ailleurs souvent avec l'aristocratie de
naissance - qui va pratiquer tout au long du siècle une ouverture
toujours plus grande de la culture vers un public constamment accru.
C'est dans un contexte en définitive très favorable
qu'arrive en 1710 de sa Saxe natale, ou plutôt de son Hanovre
d'adoption, l'un des plus hauts génies de la musique de tous
les temps, Georg Friedrich Haendel (1685-1759), ou George Frederick
Handel, selon qu'on le veut allemand ou anglais. En fait, il est les
deux à la fois - et peut-être encore plus italien. Son
uvre instrumentale, ses odes, cantates et oratorios profanes,
ses diverses uvres de circonstance cèdent le pas à
ses trente-deux oratorios sacrés et à ses quelque quarante
opéras. L'extraordinaire fécondité de cette uvre
en est sans doute le trait le plus impressionnant, avec une exceptionnelle
facilité d'écriture, une maîtrise harmonique et
contrapuntique souveraine, un don inné de l'orchestration.
Seul, à la même époque, peut lui être comparé,
avec un génie égal quoique différent, cet autre
géant, Jean-Sébastien Bach.
Le déclin (1760-1880)
Après Haendel un vide immense s'ouvre, sinon dans l'activité,
du moins dans la création musicale anglaise. Cette longue période
de plus d'un siècle verra cependant la mise en place d'un certain
nombre d'institutions et de mouvements qui se révéleront
bénéfiques lorsqu'à partir de la fin du XIXe
siècle apparaîtront d'authentiques talents créateurs.
Le renouveau
Elgar et son temps
C'est, curieusement, une figure solitaire qui va imposer son nom comme
le tout premier de la génération nouvelle. Né
et fixé à Worcester, de ce fait éloigné
des institutions londoniennes, Edward Elgar (1857-1934) est
un autodidacte. C'est à l'âge de quarante-deux ans que
ses Enigma Variations le révèlent comme un maître
de la musique instrumentale; elles sont suivies d'un concerto pour
violon, de deux symphonies, d'une étude symphonique, Falstaff
, d'un concerto pour violoncelle. Sa musique vocale, riche de plusieurs
belles partitions, offre avec The Dream of Gerontius l'un des grands
oratorios sacrés de l'école anglaise.
Le début du XXe siècle voit apparaître auprès
d'Elgar quelques estimables compositeurs issus du Royal College of
Music fondé en 1883, mais c'est un autre homme seul, Frederick
Delius (1862-1934), qui en Grande-Bretagne est jugé presque
comme l'égal d'Elgar (alors qu'en France, où il avait
pourtant choisi de vivre, il demeure inconnu).
Autour de Vaughan Williams
Avec Elgar, Ralph Vaughan Williams (1872-1958) domine l'Angleterre
musicale de la première moitié du XXe siècle.
Sa puissante personnalité en fait à double titre le
chef d'une école nationale: à l'instar de Bartók
en Europe centrale, il puise les matériaux de son art dans
un folklore qui, de la citation directe à l'allusion la plus
subtile, imprègne la majeure partie de son uvre; il rejoint
aussi les maîtres du passé, notamment de l'époque
Tudor. Sa production, à la fois immense et protéiforme,
est servie par une technique souveraine et une recherche formelle
constamment renouvelée. Il est difficile d'y faire un choix:
cantates, oratorios, uvres pour orchestre (en particulier neuf
symphonies), puisant aux sources complémentaires du terroir
et de l'esprit, sont marqués du sceau d'un des plus féconds
créateurs d'outre-Manche.
À la même génération appartiennent Gustav
Holst (1874-1934), musicien à la personnalité riche
et originale, Frank Bridge (1879-1941) John Ireland (1879-1962),
Cyril Scott (1879-1970), Gerald Berners (1883-1950),
Arnold Bax (1883-1953), qui se recommandent tous plus ou moins d'une
tradition nationale à laquelle vient s'ajouter à l'occasion
l'influence de Debussy, de Ravel ou de Stravinski.
Musique d'aujourd'hui: de la tradition à l'avant-garde
En Grande-Bretagne, tradition et avant-garde continuent de se partager
la production musicale de ce dernier quart du XXe siècle, même
si, de plus en plus influencés par les recherches et par les
acquisitions les plus avancées des écoles nationales
d'Europe ou des États-Unis, les compositeurs anglais d'aujourd'hui
sont en mesure de rivaliser avec ces dernières et d'affirmer
en face d'elles les traits d'une authentique originalité.
Ce double courant est déjà manifeste parmi les musiciens
d'outre-Manche récemment disparus et auxquels il convient de
rendre hommage avant d'aborder la production proprement contemporaine:
Herbert Howells, Arthur Bliss, William Walton,
Benjamin Britten, d'une part, Elisabeth Lutyens, Humphrey
Searle, Cornelius Cardew, d'autre part. Howells (1892-1983)
s'illustre surtout dans la musique d'église; l'uvre de
Bliss (1891-1975), fort ouverte, brille surtout à l'orchestre
(Music for Strings , concerto pour violon, concerto pour piano), aux
churs (The Beatitudes ) et dans la musique de chambre (Quatuor
no 2 ). Quant à Walton (1902-1983) - une des figures les plus
représentatives de la musique anglaise, après Britten
-, la diversité de son talent créateur se manifeste
dans son premier triomphe, le célèbre "divertissement"
Façade de ses vingt ans, trois concertos - pour violon, pour
alto, et pour violoncelle -, les symphonies de sa maturité,
l'oratorio Belshazzar's Feast , l'opéra Troilus and Cressida
, pour ne citer que les sommets.
Benjamin Britten (1913-1976) demeure sans conteste la grande figure
musicale anglaise du XXe siècle, faisant preuve, d'une partition
à l'autre, d'une exceptionnelle créativité. Auteur
de nombreuses uvres de musique de chambre (trois quatuors à
cordes, trois suites pour violoncelle, plusieurs pièces pour
divers instruments et piano), de deux concertos (pour piano et pour
violon), d'uvres pour orchestre (Variations on a Theme of Frank
Bridge , Sinfonia da Requiem , Variations on a Theme of Purcell ,
symphonie pour violoncelle et orchestre), c'est surtout à la
voix qu'il doit le meilleur de sa vaste production: ses cycles de
mélodies accompagnées au piano (Seven Sonnets of Michelangelo
, The Holy Sonnets of John Donne , Songs and Proverbs of William Blake
) ou à l'orchestre (Les Illuminations , Serenade , Nocturne
, Phaedra ), ses uvres polyphoniques (Hymn to St. Cecilia ,
A Ceremony of Carols ), ou encore les uvres réclamant
les forces rassemblées des soli, churs et orchestre (Spring
Symphony et surtout War Requiem , à la fois l'un des incontestables
chefs-d'uvre du XXe siècle et une profession de foi passionnée
en faveur de la paix) font de lui un spécialiste exceptionnel
du mariage de la parole et de la musique. Mais c'est indiscutablement
dans ses uvres scéniques qu'il faut voir le couronnement
de son talent: ses opéras Peter Grimes , The Rape of Lucretia
, Billy Budd , The Turn of the Screw , A Midsummer Night's Dream ,
Death in Venice , et les church parables (Curlew River , The Burning
Fiery Furnace et The Prodigal Son ) tracent à leur auteur un
chemin de gloire inégalé en Angleterre depuis Purcell.
Elisabeth Lutyens (1906-1983), Humphrey Searle (1915-1982) et Cornelius
Cardew (1936-1981) ont eu le mérite de montrer la voie des
techniques d'écriture sérielles issues de Schönberg,
Berg et Webern, et de préparer la montée de l'avant-garde
au créneau. De ce mouvement, Elisabeth Lutyens fut, avec Roberto
Gerhard (1896-1970) et Mátyás Seiber (1905-1960), l'un
des valeureux pionniers et elle en demeure la grande dame. De son
Chamber Concerto no 1 à ses deux derniers quatuors à
cordes, tous deux créés en mars 1983, elle a forgé
un style éminemment personnel et donné vie à
un extraordinaire éventail d'uvres trop nombreuses pour
être citées, où sont représentés
tous les genres: pièces lyriques, partitions instrumentales
privilégiant soit les petits ensembles et l'orchestre de chambre,
soit le grand orchestre, soit les churs traités a cappella
ou avec orchestre - une production dont l'ensemble, par son exigence
technique et sa probité artistique, restera, pour les jeunes
générations, un exemple sans failles riche d'enseignements.
Humphrey Searle, son cadet de près de dix ans, tôt venu
lui aussi au dodécaphonisme à travers Webern, auquel
il a dédié son Intermezzo pour onze instruments, puis
sa Symphonie no 5 , consacre plusieurs partitions au genre de la cantate
pour récitant et orchestre avec ou sans chur, plus proches
de Berg que de Webern, d'ailleurs, par le lyrisme, tout comme Thamesis
, uvre orchestrale créée en février 1983
après la mort de l'auteur. Cornelius Cardew, après avoir
dans ses premiers essais subi lui aussi fortement l'influence du maître
viennois, puis celle de Stockhausen, est tôt attiré par
John Cage et les théories de l'indétermination, dont
l'esthétique culmine dans Treatise , partition graphique laissant
toute liberté aux interprètes, puis dans The Great Learning
inspiré par Confucius, avant l'expérience - avortée
- du "Scratch Orchestra" et les pièces d'idéologie
marxiste-léniniste des années 1970.
Les contemporains de Cardew sont aujourd'hui en pleine maturité
artistique, mais ses aînés ont - du moins certains -
encore beaucoup à dire, et l'avenir s'ouvre à ses cadets:
l'école anglaise de cette fin de siècle promet d'être
l'une des plus vivantes - et des plus brillantes - qui soient.
Les grands aînés, ceux qui sont nés juste avant
ou pendant la première décennie du XXe siècle,
ont disparu ou ont virtuellement produit la totalité de leur
uvre: Gordon Jacob (1895-1984), Alan Bush (né en 1900),
Edmund Rubbra (1901-1986), Lennox Berkeley (1903-1989), Priaulx Rainier
(1903-1986), Elizabeth Maconchy (née en 1907), Phyllis Tate
(née en 1911), entre autres, ont enrichi, parfois de façon
remarquable, la production du siècle. Ils représentent,
chacun à sa manière, des options esthétiques
comparables à celles de Britten ou de Walton.
Michael Tippett (né en 1905), qui, à soixante-dix-huit
ans, a achevé une importante uvre chorale, The Mask of
Time , demeure en Angleterre, après Britten et avec Walton,
l'une des hautes figures de notre temps. Comme Britten pacifiste convaincu,
objecteur de conscience, il a toujours fait passer ses convictions
dans sa vie comme dans sa musique. Ses oratorios A Child of Our Time
et The Vision of St. Augustine , ses opéras King Priam , The
Knot Garden , The Ice Break , son Concerto pour double orchestre à
cordes , sa Symphonie no 4 , son Concerto pour violon, alto et violoncelle
, son Quatuor à cordes no 4 témoignent de la vitalité
créatrice de ce musicien aux dons exceptionnels.
Ceux qui, après Tippett, demeurent par leurs choix esthétiques
à l'écart de la révolution musicale du XXe siècle
ne représentent plus, malgré d'incontestables mérites,
qu'un combat d'arrière-garde. Quelques noms viennent à
l'esprit - Malcolm Arnold (né en 1921), John Joubert (né
en 1927), Philip Cannon (né en 1929), William Mathias (né
en 1934) -, compositeurs souvent prolifiques dont on peut regretter
qu'ils se soient figés dans des attitudes de facilité
ou de réserve qui les destinent tôt à l'oubli.
Plus fécond, en revanche, paraît être le comportement
artistique de quelques musiciens qui, nés dans la décennie
qui précède la Seconde Guerre mondiale, peuvent valablement
faire figure d'"indépendants". Intéressante
à cet égard est l'évolution d'un Alun Hoddinott
(né en 1929) qui, d'abord influencé par Bartók,
intègre dès les années soixante des structures
dodécaphoniques dans ses compositions pour aboutir à
un langage personnel fondé sur de larges mouvements mélodiques
appuyés harmoniquement sur des "clusters" d'accords,
écriture développée dans ses partitions les plus
récentes, qu'il s'agisse d'uvres orchestrales, chorales,
ou d'opéras. Malcolm Williamson est à cet égard
plus décevant: né en 1931 à Sydney, en Australie,
ayant reçu dès son arrivée à Londres l'enseignement
de Lutyens, puis subi fortement l'influence de Messiaen, d'où
il tire d'abord un sérialisme modal tout à fait personnel,
il évolue rapidement vers un éclectisme et une facilité
relative d'écriture pour s'ouvrir à un plus large public,
au risque de se fermer la voie de la postérité; mais
peut-être faut-il voir là la conséquence négative
d'une consécration qui, ayant fait de lui le Master of the
Queen's Music, comporte, auprès d'avantages certains, les inconvénients
et les contraintes attachés à une telle fonction. Tout
autre est le cas de Nicholas Maw (né en 1935) qui, formé
par Lennox Berkeley à Londres, puis par Nadia Boulanger et
Max Deutsch à Paris, s'est assez rapidement forgé un
style personnel où l'utilisation du total chromatique ne se
prive pas pour autant de références à une polarisation
harmonique de caractère quasi tonal, donnant lieu à
des partitions de genre divers, mais toutes marquées du style
de l'auteur, tel le Quatuor no 2 , créé en 1983. Comparable
par son effort de synthèse paraît être à
son tour le trajet de Richard Rodney Bennett (né en 1936),
qui subit d'abord des influences diverses, y compris celles de Boulez
et du jazz, et se trouve menacé par les dangers de l'éclectisme.
Son goût pour l'opéra (The Mines of Sulphur , Victory
), transposé dans les années soixante-dix en des uvres
instrumentales (Commedia , Scena ) inspirées par le théâtre
musical, ses uvres concertantes plus récentes (Concerto
pour orchestre , Zodiac ) où dialoguent et s'affrontent les
groupes orchestraux en de dramatiques rencontres, son uvre majeure
pour le concert, la cantate Spells , révèlent la volonté
de construire dans un style vigoureux, personnel et direct, des architectures
sonores aux équilibres pleinement maîtrisés. C'est
aussi parmi les indépendants qu'on peut situer John Tavener
(né en 1944) qui, immédiatement, à l'inverse
de Bennett, trouve son style individuel sous la double influence de
Stravinski et de Messiaen - la seconde correspondant à une
affinité de tempérament qui le porte à la création
d'uvres d'inspiration religieuse où souvent, d'ailleurs,
affleure le thème de la mort, du Celtic Requiem à Akhmatova
Requiem en passant par l'opéra Thérèse .
Trois compositeurs de la génération antérieure
ont une place à part dans la préparation de ce qu'il
convient d'appeler l'avant-garde, à laquelle ils participent
à des titres divers: Peter Racine Fricker (1920-1990), dont
les choix esthétiques, allant d'un style atonal libre à
un sérialisme sélectif, sont représentatifs du
nouvel esprit inaugurant en Angleterre l'immédiat après-guerre;
Iain Hamilton (né en 1922) qui, vite acquis à une écriture
chromatique, a parcouru le chemin allant de l'orthodoxie dodécaphonique
à l'adoption d'un idiome qui sacrifie à l'occasion aux
micro-intervalles et à l'aléatoire; Thea Musgrave (née
en 1928), dont le parcours, comparable à celui de Hamilton
à certains égards, notamment dans l'utilisation du hasard,
signe quelques-unes des pages les plus remarquables des dernières
décennies, où il lui arrive de faire appel aux apports
de la musique électro-acoustique.
Parti du sérialisme, Reginald Smith Brindle (né en 1917)
s'en est libéré, lui, dès 1970 (Apocalypse )
pour utiliser à l'orchestre les effets de la musique électronique
(clusters, glissandos, séquences d'improvisation, etc.), qu'il
pratique en studio; on peut en toute objectivité le considérer
comme un des membres à part entière de cette avant-garde
dont il s'est fait d'ailleurs le brillant historien.
L'avant-garde domine aujourd'hui sans conteste la scène britannique,
et il serait présomptueux de prétendre en brosser en
quelques lignes les caractéristiques et en évoquer les
nombreux représentants: qu'il suffise de dire que ces derniers
- dont on citera quelques noms - ne reconnaissent pour règles
que celles qu'ils s'imposent librement - cela d'ailleurs de façon
souvent très exigeante -, à quoi il convient d'ajouter
qu'ayant rejeté au départ toutes les formes traditionnelles
de composition exploitées depuis quelques siècles dans
notre monde occidental, ils enrichissent à l'occasion leur
palette de tous les modes mélodiques ou rythmiques de l'Orient,
auxquels vient s'adjoindre un matériel sonore extraordinairement
divers, formé, d'une part, de toutes sortes d'instruments exotiques,
notamment de percussion, d'autre part, des plus récentes acquisitions
de ce qu'on peut en un mot désigner comme musique électro-acoustique,
qu'il s'agisse de musique "concrète" enregistrée
sur bande et soumise à tout un ensemble de traitements, ou
de musique proprement électronique produite en studio par synthétiseur
au besoin assisté d'un ordinateur. Les trois "grands"
de l'avant-garde britannique sont à coup sûr les musiciens
connus à l'origine comme Groupe de Manchester: Alexander Goehr
(né en 1932), Peter Maxwell Davies (né en 1934) et Harrison
Birtwistle (né en 1934).
Le premier demeure relativement conservateur si l'on considère
certaines formes abordées (concerto, symphonie, fugue) autant
que le matériel sonore utilisé (instruments d'orchestre
traditionnels), mais aussi progressiste dans l'évolution de
sa technique d'écriture, développée à
partir du sérialisme schönbergien et post-wébernien
en une succession d'uvres révélant une invention
constamment en éveil.
Maxwell Davies, exceptionnellement prolifique, s'impose comme l'une
des figures les plus originales de ce temps, utilisant volontiers,
parfois dans une intention parodique, des citations et des maniérismes
de style empruntés au passé lointain ou récent
d'un patrimoine national (Alma Redemptoris Mater , O Magnum Mysterium
, Seven In Nomine , Taverner ) ou européen (Leopardi Fragments
, Revelation and Fall ), ne reculant parfois ni devant la violence
(Eight Songs for a Mad King ) ni devant le blasphème (Vesalii
Icones ), sans se priver pour autant de sacrifier au lyrisme le plus
pur (Hymn to St. Magnus , Ave Maris Stella ) ou à la fraîcheur
d'uvres écrites pour enfants (The Two Fiddlers , Cinderella
).
Musicien de l'avant-garde, Birtwistle évite à tout prix
toute forme traditionnelle, préférant des structures
libres ou du type couplet-refrain (Verses for Ensemble ), cherchant
son inspiration dans les mythes de la naissance, de la mort et de
la régénération (Nenia , The Fields of Sorrow
, Orpheus ), exploitant les ressources de la musique électronique
(Chronometer ), ayant pour principal souci, selon ses propres termes,
"de découvrir de nouvelles valeurs du Temps".
À la même classe d'âge appartiennent un certain
nombre de musiciens de haut rang dont la carrière est généralement
partagée entre la création, l'enseignement et la direction
d'orchestre, comme Hugh Wood (né en 1932), Bernard Rands (né
en 1935), David Blake (né en 1936), David Bedford (né
en 1937), Jonathan Harvey (né en 1939), tous remarquablement
prolifiques, joués partout dans le monde, attirés par
l'orchestre, mais plus particulièrement par les petits ensembles
vocaux et instrumentaux souvent traités en vue d'exécutions
scéniques proches du théâtre musical, rompus enfin
aux techniques compositionnelles de la musique électro-acoustique.
Élève de Goehr, Robin Holloway (né en 1943) reste,
à la tête d'une uvre exigeante et féconde,
un "classique" encore strictement fidèle à
un matériel sonore traditionnel qui lui suffit à intégrer
les acquisitions les plus récentes, à la différence
de Roger Smalley (né en 1943), de Tim Souster (né en
1943) ou, surtout, de Brian Ferneyhough (né en 1943), sans
doute la personnalité la plus profonde, la plus imaginative
et la plus complexe de sa génération. Michael Finnissy
(né en 1946), Douglas Young (né en 1947), Nigel Osborne
(né en 1948), Oliver Knussen (né en 1952) brillent déjà
au firmament des étoiles nouvelles, tandis que le bien nommé
George Benjamin (né en 1960) fut, en 1980, le plus jeune compositeur
jamais joué aux "Proms" de l'Albert Hall, et salué
d'ailleurs à cette occasion par un unanime concert de louanges.
À ces noms il faudrait en ajouter bien d'autres, chaque année
apportant une nouvelle floraison de talents: l'avant-garde se porte
bien en Angleterre, et la relève est assurée.