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Musique
de Georges Bizet
Personnages
Don José
Escamillo
Il Dancaïre
Il Remendado
MoralÈs
Zuniga
Lillas Pastia
Una guida
Carmen
MicaËla
Frasquita
MercédÈs
Officiers,
dragons, cigarières, bohémiennes, bohémiens, marchands
ambulants, etc.
En
Espagne. - Vers 1820.
(1.
Prélude)
Premier
acte
Une place, à Séville. A droite, la
porte de la manufacture
de tabac. Au fond, un pont praticable. A gauche,
le corps de garde et un
râtelier avec les lances des dragons.
(2.
Scène et Chæur)
scene
I
Moralès,
Micaëla, soldats, passants et bourgeois.
(Au
lever du rideau, le brigadier Moralès et une quinzaine de soldats
sont groupés devant le corps de garde.
Mouvement de passants sur la place.)
Les
soldats
Sur la place
Chacun passe,
Chacun vient, chacun va;
Drôles de gens que ces gens-là!
Moralès
(nonchalemment)
A la porte du corps de garde,
Pour tuer le temps,
On fume, on jase, l'on regarde
Passer les passants.
Moralès
et les soldats
Sur la place etc.
(Depuis
quelques minutes Micaëla est entrée.
Jupe bleue, nattes tombant sur les épaules,
hésitante, embarassée, elle regarde
les soldats avance, recule.)
Moralès
(aux soldats)
Regardez donc cette petite
Qui semble vouloir nous parler...
Voyez! elle tourne... elle hésite...
Les
soldats
A son secours il faut aller!
Moralès
(à Micaëla, galamment)
Que cherchez-vous, la belle?
Micaëla
(simplement)
Moi, je cherche un brigadier.
Moralès
(avec emphase)
Je suis là...
Voilà!
Micaëla
Mon brigadier, à moi, s'appelle
Don José... le connaissez-vous?
Moralès
Don José! Nous le connaissons tous.
Micaëla
(vivement)
Vraiment! est-il avec vous, je vous prie?
Moralès
Il n'est pas brigadier dans notre compagnie.
Micaëla
(désappointée)
Alors, il n'est pas là?...
Moralès
Non, ma charmante, il n'est pas là,
Mais tout à l'heure il y sera.
Il y sera, quand la garde montante
Remplacera la garde descendante.
Moralès
et les soldats
Il y sera etc.
Moralès
(très galant)
Mais en attendant qu'il vienne,
Voulez-vous, la belle enfant,
Voulez-vous prendre la peine
D'entrer chez nous un instant?
Micaëla
Chez vous?
Moralès
et les soldats
Chez nous!
Micaëla
(finement)
Non pas, non pas!
Grand merci, messieurs les soldats.
Moralès
Entrez sans crainte, mignonne,
Je vous promets qu'on aura
Pour votre chère personne
Tous les égards qu'il faudra.
Micaëla
Je n'en doute pas, cependant,
Je reviendrai, c'est plus prudent.
Je reviendrai, quand la garde montante
Remplacera la garde descendante.
Je reviendrai etc.
Moralès
et les soldats
Il faut rester car la garde etc.
(Les
soldats entourent Micaëla qui cherche à se dégager.)
Moralès
Vous resterez!
Micaëla
Non pas, non pas!
Moralès
et les soldats
Vous resterez!
Micaëla
Non pas! non pas! non! non!...
Au revoir, messieurs les soldats!
(Elle
s'échappe et se sauve en courant).
Moralès
L'oiseau s'envole...
On s'en console...
Reprenons notre passe-temps
Et regardons passer les gens.
Les
soldats
Sur la place etc.
Moralès
et les soldats
Drôles de gens!
(Le
mouvement des passants, qui avait cessé pendant la scène
de Micaëla, a repris avec une certaine animation).
(3.
Chæur des gamins)
Scene
II
Les mémes, Don José, le lieutenant
Zuniga.
(On
entend au loin très au loin, une marche militaire.
C¹est la garde montante qui arrive. Les soldats
du poste vont
prendre leurs lances et se rangent en ligne devant
le corps de garde.
Les passants à droite forment un groupe pour
assister
à la parade. La marche militaire se rapproche.
La garde montante débouche enfin venant de
la gauche
et traverse le pont. Puis une bande de petits gamins,
qui
s'efforcent de faire de grandes enjambées
pour marcher
au pas des dragons. Derrière les enfants,
le lieutenant
Zuniga et le brigadier Don José, puis les
dragons avec leurs lances.)
Les
Gamins
Avec la garde montante,
Nous arrivons, nous voilà!
Sonne, trompette éclatante!
Ta ra ta ta, ta ra ta ta.
Nous marchons, la téte haute,
Comme de petits soldats,
Marquant, sans faire de faute,
(crié)
Une,
deux, marquant le pas,
Les épaules en arrière
Et la poitrine en dehors,
Les bras de cette manière,
Tombant tout le long du corps.
Avec la garde montante etc.
(La
garde montante va se ranger à droite en face de la
garde descendante. Dès que les petits gamins,
qui se sont
arrétés à droite devant les
curieux, ont fini de
chanter, les officiers se saluent de l'épée
et se mettent
à causer à voix basse. On relève
les sentinelles.)
(Dialogue)
Moralès
(a Don José)
Il y a une jolie fille qui est venue te demander.
Elle a dit qu'elle reviendrait!
Don
José
Une jolie fille!
Moralès
Oui, et gentilment habillée: une jupe bleue,
des nattes
tombant sur les épaules...
Don
José
C'est Micaëla! Ce ne peute étre que
Micaëla!
Moralès
Elle n'a pas dit son nom.
(3
bis. Reprise du Chæur des gamins)
(Les
factionnaires sont relevés. Sonnières des clairons.
La garde descendante passe devant la garde montante.
Les gamins en troupe reprennent derrière
la garde
descendante la place qu'ils occupaient derrière
la garde montante.)
Les
gamins
Et la garde descendante
Rentre chez elle et s'en va.
Sonne, trompette éclatante etc.
(Soldats,
gamins et curieux s'éloignent par le fond; l'officier de la
garde montante, pendant ce temps, passe silencieusement
l'inspection de
ses hommes. Quand le chæur des gamins et les
fifres ont
cessé de se faire entendre, le lieutenant
dit: "Présentez
lances! Haut lances! Rompez les rangs". Les dragons
vont tous
déposer leurs lances dans le râtelier,
puis ils rentrent dans
le corps de garde. Don José et le lieutenant
restent seuls en
scène.)
(Dialogue)
Scene
III
Zuniga, Don José
Zuniga
Dites-moi, brigadier?
Don
José
(se levant)
Mon lieutenant?
Zuniga
Qu'est-ce que c'est que ce grand bâtiment?
Don
José
C'est la manufacture de tabacs...
Zuniga
Ce sont des femmes qui travaillent là?
Don
José
Oui, mon lieutenant, mais les hommes ne peuvent
pas entrer...
Zuniga
Il y en a de jolies?
Don
José
Vouz allez voir par vous-méme.
(4.
Chæur des cigarières)
Scene
IV
Don José, soldats, jeunes gens et cigarières.
(La
place se remplit de jeunes gens, qui viennent se placer sur le
passage des cigarières. Les soldats sortent
du poste. Don
José s'assied sur une chaise, et reste là
fort
indifférent à toutes ces allées
et venues,
travaillant à son épinglette.)
Jeunes
gens
La cloche a sonné, nous, des ouvrières
Nous venons ici guetter le retour;
Et nous vous suivrons, brunes cigarières,
En vous murmurant des propos d'amour...
(A
ce moment, paraissent les cigarières, la cigarette aux
lèvres. Elles passent sous le pont et descendent
lentement en
scène.)
Les
soldats
Voyez-les! regards impudents,
Mine coquette!
Fumant toutes, du bout des dents,
La cigarette.
Les
cigarières
Dans l'air, nous suivons des yeux
La fumée,
Qui vers les cieux
Monte parfumée;
Cela monte gentiment
A la téte,
Tout doucement cela vous met
L'âme en féte!
Le doux parler des amants,
C'est fumée!
Leurs transports et leur serments,
C'est fumée!
Dans l'air etc.
La fumée!...
Scene
V
Les mémes, Carmen.
Les
soldats
Mais nous ne voyons pas la Carmencita!
Les
jeunes gen et les cigarières
La voilà! la voilà! la voilà
Voilà la Carmencita!
(Entre
Carmen. Absolument le costume et l'entrée
indiqués par Mérimée. Elle
a un bouquet de cassie
à son corsage et une fleur de cassie dans
le coin de la bouche.
Trois ou quatre jeunes gens entrent avec Carmen.
Ils la suivent,
l'entourent, lui parlent. Elle minaude et caquette
avec eux. Don
José lève la téte. Il regarde
Carmen, puis se remet
à travailler tranquillement à son
épinglette.)
Les
jeunes gens
(à Carmen)
Carmen! sur tes pas nous nous pressons tous!
Carmen! sois gentille: au moins réponds-nous,
Et dis-nous quel jour tu nous aimeras!...
Carmen
(gaiement)
Quand je vous aimerai?
(après
avoir rapidement regardé Don José)
Ma
foi, je ne sais pas!...
(résolument)
Mais
pas aujourd'hui... c'est certain.
(5.
Habanera)
(les regardant)
L'amour
est un oiseau rebelle
Que nul ne peut apprivoiser,
Et c'est bien en vain qu'on l'appelle,
S'il lui convient de refuser.
Rien n'y fait, menace ou prière,
L'un parle bien, l'autre se tait;
Et c'est l'autre que je préfère,
Il n'a rien dit, mais il me plaît.
Les
jeunes gens et les soldats
L'amour est un oiseau etc.
Carmen
L'amour est enfant de Bohéme,
Il n'a jamai connu de loi;
Si tu ne m'aimes pas, je t'aime;
Si je t'aime, prends garde à toi!
Les
jeunes gens et les soldats
Prends garde à toi!
Carmen
Si tu ne m'aimes etc.
Les
jeunes gens et les soldats
L'amour est enfant etc.
Carmen
L'oiseau que tu croyais surprendre
Battit de l'aile et s'envola;
L'amour est loin, tu peux l'attendre;
Tu ne l'attends plus, il est là!
Tout autour de toi, vite, vite,
Il vient, s'en va, puis il revient;
Tu crois le tenir, il t'évite;
Tu veux l'éviter, il te tient!
(du méme)
(6.
Scène)
Les
jeunes gens
(à Carmen)
Carmen! sur tes pas nous nous pressons tous!
Carmen! sois gentille, au moins réponds-nous!...
(Moment
de silence. Les jeunes gens entourent Carmen, celle-ci les
regarde l'un après l'autre, sort du cercle
qu'ils forment autour
d'elle et s'en va droit à Don José,
qui est toujours
occupé de son épinglette. Elle arrache
de son corsage la
fleur de cassie et la lance à Don José.
Il se lève
brusquement. La fleur de cassie est tombée
à ses pieds.
éclat de rire général; la cloche
de la manufacture
sonne une deuxième fois. Sortie des ouvrières
et des
jeunes gens sur la reprise de l'air de Carmen, qui
se sauve en courant et
entre dans la manufacture.)
Les
cigarières
(légèrement, et entourant Don José)
L'amour est enfant etc.
(Les
jeunes gens sortent à droite et à gauche. Le soldats rentrent
au poste. Don José reste seul et ramasse les fleurs, qui sont tombées
à ses pièds.)
(Dialogue)
Scene
VI
Don José, Micaëla.
Don
José
(cachant précipitammente la fleur)
Micaëla! Qu'est-ce que tu fais ici?
Micaëla
C'est votre mère qui m'envoie...
(7.
Duo)
Don
José
(ému)
Parle-moi de ma mère!...
Micaëla
(simplement)
J'apporte de sa part, fidèle messagère,
Cette lettre!
Don
José
(joyeux)
Une lettre!
Micaëla
Et puis un peu d'argent,
Pour ajouter à votre traitement.
(hésitant)
Et
puis...
Don José
Et puis?...
Micaëla
Et puis... vraiment je n'ose!...
Et puis... encore une autre chose
Qui vaut mieux que l'argent, et qui, pour un
(bon fils,
Aura sans doute plus de prix.
Don
José
Cette autre chose, quelle est-elle?
Parle donc...
Micaëla
Oui, je parlerai.
Ce que l'on m'a donné, je vous le donnerai.
Votre mère avec moi sortait de la chapelle,
Et c'est alors qu'en m'embrassant:
"Tu vas, m'a-t-elle dit, t'en aller à la
ville:
La route n'est pas longue; une fois à Séville
Tu chercheras mon fils, mon José, mon enfant!
Et tu lui diras que sa mère
Songe nuit et jour à l'absent,
Qu'elle regrette et qu'elle espère,
Qu'elle pardonne et qu'elle attend.
Tout cela, n'est-ce pas?, mignonne,
De ma part tu le lui diras;
Et ce baiser que je te donne,
De ma part tu le lui rendras".
Don
José
(très ému)
Un baiser de ma mère!...
Micaëla
Un baiser pour son fils!...
José, je vous le rends, comme je l'ai promis!
(Micaëla
se hausse un peu sur la pointe des pieds et donne
à Don José un baiser bien franc, bien
maternel. Don
José, très ému, la laisse faire.
Il la regarde bien
dans les yeux. Un moment de silence.)
Don
José
(continuant de regarder Micaëla)
Ma mère, je la vois! je revois mon village!
O souvenirs d'autrefois, doux souvenirs du
(pays!...
Vous remplissez mon cæur de force et de courage!
O souvenirs chéris!
Ma mère, je la vois etc.
Micaëla
Sa mère, il la revoit! Il revoit son village!
Souvenirs du pays!
Vous remplissez son ceour de force et de
courage etc.
Don
José
(les yeux fixés sur la manufacture)
Qui sait de quel démon j'allais étre
la prole!
(recueilli)
Méme
de loin, ma mère me défend,
Et ce baiser qu'elle m'envoie,
(avec
élan)
écarte
le péril et sauve son enfant!
Micaëla
(vivement)
Quel démon? quel péril? je ne comprends
(pas bien...
Que veut dire cela?
Don
José
Rien! rien!
Parlons de toi, la messagère;
Tu vas retourner au pays?
Micaëla
Oui, ce soir méme, demain je verrai votre
(mère!
Don
José
(vivement)
Tu la verras! Eh bien! tu lui diras
Que son fils l'aime et la vénère
Et qu'il se repent aujourd'hui.
Il veut que là-bas sa mère
Soit contente de lui!
Tout cela, n'est-ce pas, mignonne,
De ma part, tu le lui diras!
Et ce baiser que je te donne,
De ma part tu le lui rendras!
(Il
l'embrasse.)
Micaëla
(simplement)
Oui, je vous le promets... de la part de son fils,
José, je le rendrai, comme je l'ai promis.
Don
José
Ma mère, je la vois etc.
Micaëla
Sa mère, il la revoit etc.
(Dialogue)
Don
José
Attends, je vais lire sa lettre...
Micaëla
... Adieu.
Don
José
Micaëla!
Micaëla
... Je reviendrai, je reviendrai...
(8.
Chæur)
Scene
VIII
Don José, puis les ouvrières, le lieutenant
Zuniga, soldats.
(Au
moment où il va arracher les fleurs de sa veste, grande
rumeur dans l'intérieur de la manufacture.
Entre le lieutenant
Zuniga suivi des soldats.)
Zuniga
Que se passe-t-il donc là-bas?
(Les
ouvrières sortent rapidement et en désordre.)
Les
cigarières
Au secours! n'entendez-vous pas?
Au secours! messieurs les soldats!
Premier
groupe
C'est la Carmencita!
Deuxième
groupe
Non pas, ce n'est pas elle.
Premier
groupe
C'est elle!
Deuxième
groupe
Pas du tout!
Premier
groupe
Si fait, si fait, c'est elle!
Elle a porté les premiers coups!
Toutes
les femmes
(entourant le lieutenant)
Ne les écoutez pas, monsieur! écoutez-nous!
Premier
groupe
(tirant l'officier d'un côté)
La Manuelita disait,
Et répétait à voix haute
Qu'elle achèterait sans faute
Un âne qui lui plaisait.
Deuxième
groupe
(méme jeu)
Alors la Carmencita,
Railleuse à son ordinaire,
Dit: Un âne, pour quoi faire?
Un balai te suffira.
Premier
groupe
Manuelita riposta
Et dit à sa camarade:
Pour certaine promenade,
Mon âne te servira!
Deuxième
groupe
Et ce jour-là tu pourras
À bon droit faire la fière,
Deux laquais suivront derrière
T'émouchant à tour de bras.
Toutes
les femmes
Là-dessus, toutes les deux
Se sont prises aux cheveux!...
Zuniga
(avec impatience)
Au diable tout ce bavardage!...
(à
Don José)
Prenez,
José, deux hommes avec vous,
Et voyez là-dedans qui cause ce tapage!
(Don
José prend deux hommes avec lui. Les soldats entrent dans la manufacture.
Pendant ce temps les femmes se pressent, se disputent
entre elles. Les soldats repoussent les femmes et
les écartent.)
Premier
groupe
C'est la Carmencita!
Deuxième
groupe
Non, non, ce n'est pas elle!
Zuniga
(assourdi)
Holà!
éloignez-moit toutes ces femmes-là!
Toutes
les femmes
Monsieur! écoutez-nous etc.
(Les
cigarières glissent entre les mains des soldats qui cherchent
à les écarter. Elles se précipitent
sur le lieutenant
et reprennent le chæur).
Premier
groupe
C'est la Carmencita etc.
Deuxième
groupe
C'est la Manuelita etc.
(Les
soldats réussissent enfin à repousser les
cigarières. Les femmes sont maintenues à
distance
autour de la place, par une haie de dragon. Carmen
paraît, sur la porte
de la manufacture, amenée par Don José
et suivie par
deux dragons.)
(Dialogue)
Scene
IX
Les mémes, Carmen, Don José.
Zuniga
Parlez, brigadier!... Qu'est-ce que vous avez trouvé
là-dedans?...
Don
José
C'est elle qui a commencé la bagarre.
Zuniga
Et la blessure de l'autre femme?
Don
José
Très légére, mon lieutenant!
Zuniga
(a Carmen)
Eh, bien, la belle! Avez-vous quelque chose a répondre?
Parlez, j'attends!
(9.
Chanson et Mélodrame)
Carmen
(frédonnant)
Tra la la... coupe-moi, brûle-moi,
Je ne te dirai rien;
Tra la la... je brave tout le feu,
Le fer et le ciel méme.
Zuniga
Fais-nous grâce de tes chansons,
Et puisque l'on t'a dit de répondre, réponds!
Carmen
(regardant effrontement Zuniga)
Tra la la... mon secret, je le garde,
Et je le garde bien!
Tra la la... j'en aime un autre
Et meurs en disant que je l'aime.
Zuniga
Puisque tu le prends sur ce ton,
Tu chanteras ton air aux murs de la prison.
Le
cigarières
En prison! en prison!
(Carmen
lève la main sur une femme qui se trouve
près d'elle. Les soldats écartent
les femmes et les
repoussent cette fois tout à fait hors de
la scène.)
Zuniga
(à Carmen)
La peste! Décidément vous avez la
main leste!
Carmen
(avec la plus grande impertinence)
Tra la la...
Zuniga
C'est dommage, c'est grand dommage,
Car elle est gentille vraiment,
Mais il faut bien la rendre sage...
(à
Don José)
Attachez
ces deux jolis bras!
(Les
mains de Carmen sont liées, on la fait asseoir sur un
escabeau devant le corps de garde. Elle reste là
immobile, les
yeux à terre. Tout le mond sort. Carmen e
Don José
restent seuls.)
(Dialogue)
Scene
X
Carmen, Don José.
(Un
petit moment de silence. Carmen lève les yeux et regarde
Don José. Celui-ci se détourne, s'éloigne
de
quelques pas, puis revient à Carmen, qui
le regarde toujours.)
Carmen
Où me conduirez-vous?
Don
José
A la prison. Et je n'y puis rien faire.
Carmen
Eh bien, moi, je sais ben qu'en depit de tes chefs
eux mémes,
tu feras tout ce que je veux, et cela parce que
tu m'aimes.
Don
José
Moi t'aimer!
Carmen
Oui, José: la fleur dont je t'ai fait present...
tu sais... la fleur de la
sorcière, tu peux la jeter maintenant...
le charme opère!
Don
José
Ne me parle plus, tu m'entends, ne parle plus, je
te défends.
(10.
Séguedille et Duo)
Carmen
Près des remparts de Séville
Chez mon ami Lillas Pastia,
J'irai danser la séguedille
Et boire du Manzanilla!
J'irai chez mon ami Lillas Pastia!
Oui, mais toute seule on s'ennuie,
Et les vrais plaisir sont à deux;
Donc pour me tenir compagnie
J'ammènerai mon amoureux!
(riant)
Mon
amoureux... il est au diable...
Je l'ai mis à la porte hier!
Mon pauvre cæur, très consolable,
Mon cæur est libre comme l'air!
J'ai des galants à la douzaine,
Mais ils ne sont pas à mon gré;
Voici la fin de la semaine:
Qui veut m'aimer? je l'aimerai!
Qui veut mon âme?... elle est à prendre!
Vous arrivez au bon moment!
Je n'ai guère le temps d'attendre,
Car avec mon nouvel amant,
Près des remparts de Séville etc.
Don
José
(durement)
Tais-toi! je t'avais dit de ne pas me parler!
Carmen
(simplement)
Je ne te parle pas, je chante pour moi-méme!...
Et je pense! il n'est pas défendu de penser!
Je pense à certain officier,
Je pense à certain officier qui m'aime,
Et qu'à mon tour... je pourrais bien aimer!
Don
José
(ému)
Carmen!
Carmen
(avec intention)
Mon officier n'est pas un capitaine,
Pas méme un lieutenant il n'est que brigadier;
Mais c'est assez pour une Bohémienne,
Et je daigne m'en contenter!
Don
José
(déliant la corde qui attache les mains de
Carmen)
Carmen, je suis comme un homme ivre,
Si je cède, si je te livre,
Ta promesse, tu la tiendras...
Ah! si je t'aime, tu m'aimeras!
Carmen
(murmuré)
Oui...
Don
José
Chez Lillas Pastia...
Carmen
Nous danserons... la seguedille...
Don
José
Tu le promets!... Carmen...
Carmen
En buvant du Manzanilla...
Don
José
Tu le promets!...
Carmen
Ah!...
Près des remparts de Séville,
Chez mon ami Lillas Pastia,
Nous danserons la séguedille
Et boirons du Manzanilla.
Tra la la...
(Carmen
va se replacer sur son escabeau, les mains derrière le dos. Rentre
le lieutenant Zuniga.)
(11.
Final)
Scene
XI
Les mémes, Zuniga, puis les ouvrières,
les soldats, les bourgeois.
Zuniga
(à don José)
Voici l'ordre; partez et faites bonne garde.
Carmen
(bas, à José)
En chemin je te pousserai...
Aussi fort que je le pourrai...
Laisse-toi renverser... le reste me regarde...
(Elle
se place entre les deux dragons; José à
côté d'elle. Les femmes et les bourgeois
pendant ce
temps sont rentrés en scène, toujours
maintenus
à distance par les dragons. Carmen traverse
la scène
de gauche à droite allant vers le pont.)
Carmen
(frédonnant et riant au nez de Zuniga)
L'amour est enfant de Bohéme etc.
(En
arrivant à l'entrée du pont à droite, Carmen
pousse José qui se laisse renverser. Confusion,
désordre.
Carmen s'enfuit. Arrivée au milieu du pont,
elle s'arréte
un instant, jette sa corde à la volèe
par-dessus le parapet
du pont, et se sauve pendant que sur la scène,
avec de grands
éclats de rire, les cigarières entourent
le lieutenant.)
(Entr'acte)
DEUXIEME
acte
La taverne de Lillas Pastia. Tables à droite
et à gauche.
C'est la fin d'un diner. La table est en désordre.
(12.
Chanson bohéme)
Scene
I
Carmen, Frasquita, Mercédès, Zuniga,
Moralès,
officiers et bohémiennes.
(Les
officiers et les bohémmiennes fument des cigarettes.
Deux bohémiens râclent de la guitare
dans un coin de la
taverne et deux bohémiennes, au milieu de
la scène,
dansent. Carmen est assise regardant danser les
bohémiennes; le
lieutenant lui parle bas, mais elle ne fait aucune
attention à lui.
Elle se lève tout à coup et se met
à chanter.)
Carmen
Les tringles des sistres tintaient
Avec un éclat métallique,
Et sur cette étrange musique
Les zingarellas se levaient,
Tambours de basque allaient leur train,
Et les guitares forcenées
Grinçaient sous des mains obstinées,
Méme chanson, méme refrain!...
Tra la la...
Carmen,
Frasquita et Mercédès
Tra la la...
(Sur
ce refrain, les bohémiennes dansent.)
Carmen
Les anneaux de cuivre et d'argent
Reluisaient sur les peaux bistrées
D'orange ou de rouge zébrées;
Les étoffes flottaient au vent;
La danse au chant se mariait,
D'abord indécise et timide,
Plus vive ensuite et plus rapide...
Cela montait, montait, montait!
Tra la la...
Carmen,
Frasquita et Mercédès
Tra la la...
(Méme jeu.)
Carmen
Les bohémiens à tour de bras,
De leurs instruments faisaient rage,
Et cet éblouissant tapage
Ensorcelait les zingaras!
Sous le rythme de la chanson,
Ardentes, folles, enfiévrées,
Elles se laissaient enivrées,
Emporter par le tourbillon!
Tra la la...
Carmen,
Frasquita et Mercédès
Tra la la...
(Mouvement
de danse très rapide, très violent. Carmen
elle-méme danse et vient, avec les dernières
notes de
l'orchestre, tomber halentante sur un banc de la
taverne. Après
la danse, Lillas Pastia se met à tourner
autour des officiers d'un
air embarrassé.)
(Récit)
Frasquita
Monsieur Pastia me dit...
Zuniga
Que nous veut-il encor maître Pastia?
Frasquita
Il dit que le corrégidor veut que l'on ferme
l'auberge.
Zuniga
Eh bien, nous partirons, vous viendrez avec nous.
Frasquita
Non pas nous, nous restons.
Zuniga
Et toi, Carmen? tu ne viens pas? écoute!
Deux mots dits tout bas: tu m'en veux!
Carmen
Vous en vouloir! porquoi?
Zuniga
Ce soldat l'autre jour emprisonné pour toi...
Carmen
Qu'a t'on fait de ce malheureux?
Zuniga
Maintenant il est libre!
Carmen
Il est libre! tant mieux.
Bonsoir, messieurs nos amoreux!
Carmen,
Frasquita et Mercédès
Bonsoir, messieurs nos amoureux!
(13.
Chæur)
(La
scène est interrompue par un chant dans la coulisse.)
Les
hommes de la suite d'Escamillo
(dans la coulisse)
Vivat! vivat le torero!
Vivat! vivat Escamillo!
Vivat! vivat! vivat!
Zuniga
(va à la fenétre.)
Une promenade aux flambeaux!
C'est le vainqueur des courses de Grenade.
Voulez-vous avec nous boire, mon camarade,
à vos succès anciens,
à vos succès nouveaux?
(Entrée
d'Escamillo avec sa suite.)
Tout
le monde
Vivat! vivat le torero etc.
(14.
Couplets)
Scene
II
Les mémes, Escamillo.
Escamillo
Votre toast, je peux vous le rendre,
Señors, car avec les soldats,
Oui, les toreros peuvent s'entendre;
Pour plaisir ils ont les combats!
Le cirque est plein, c'est jour de féte!
Le cirque est plein du haut en bas;
Les spectateurs perdant la téte,
S'interpellent à grands fracas!
Apostrophes, cris et tapage
Poussés jusques à la fureur!
Car c'est la féte du courage!
C'est la féte des gens de cæur!
Allons! en garde!
Allons! allons! ah!
(avec
fatuité)
Toréador,
en garde!
Et songe, en combattant,
Qu'un æil noir te regarde
Et que l'amour t'attend!
Toréador, l'amour t'attend!
Tout
le monde
Toréador, en garde etc.
(Entre
les deux couplets, Carmen remplit le verre d'Escamillo.)
Escamillo
Tout d'un coup on a fait silence...
On fait silence... Ah! que se passe-t-il?
Plus de cris, c'est l'instant!
Le taureau s'èlance en bondissant
Hors du toril... Il s'élance!
Il entre, il frappe!... un cheval roule,
Entraînant un picador...
"Ah! bravo, toro!"... hurle la foule,
Le taureau va... il vient... et frappe encor!
En secouant ses banderilles,
Plein de fureur, il court!
Le cirque est plein de sang!
On se sauve!... on franchit les grilles!...
C'est ton tour maintenant!
Allons! en garde! etc.
Tout
le monde
Toréador, en garde etc.
(Les
officiers commencent à se préparer à
partir. Escamillo se trouve près de
Carmen.)
(Dialogue)
Escamillo
Dis-moi ton nom.
Carmen
Je m'appelle Carmen.
Escamillo
Et bien, Carmen, la prèmier fois que je frapperai
le taureau,
ce sera ton nom que je prononcerai.
(Sortie
d'Escamillo)
(Tout
le monde sort, excepté Carmen, Frasquita, Mercédès
et Lillas Pastia. Entrent le Dancaïre et
le Remendado. Pastia ferme les portes, met les volets
et sort.)
SCENE
III
(15.
Quintette)
Nous
avons en téte une affaire...
Mercédès
et Frasquita
Est-elle bonne, dites-nous?
Le
DancaÏre
Elle est admirable, ma chère;
Mais nous avons besoin de vous!
Le
Remendado
Oui, nous avons besoin de vous!
Les
trois femmes
De nous?...
Les
deux hommes
De vous!...
Car nous l'avouons humblement,
Et fort respectueusement.
Quando il s'agit de tromperie,
De duperie,
De volerie,
Il est toujours bon, sur ma foi,
D'avoir les femmes avec soi,
Et sans elles,
Mes toutes belles,
On ne fait jamais rien
De bien!
Les
trois femmes
Quoi! sans nous jamais rien
De bien?
Les
deux hommes
N'étes-vous pas de cet avis?
Les
trois femmes
Si fait, je suis de cet avis.
Tous
les cinq
Quand il s'agit de tromperie etc.
Le
DancaÏre
C'est dit, alors; vous partirez?
Frasquita
e Mercédès
Quand vous voudrez.
Le
DancaÏre
Mais... tout de suite.
Carmen
Ah! permettez... permettez!
(à
Mercédès et à Frasquita)
S'il
vous plaît de partir... partez,
Mais je ne suis pas du voyage.
Je ne pars pas... Je ne pars pas!
Le
DancaÏre et le Remendado
Carmen, mon amour, tu viendras,
Et tu n'auras pas le courage
De nous laisser dans l'embarras.
Mercédès
et Frasquita
Ah! ma Carmen, tu viendras.
Carmen
Je ne pars pas! je ne pars pas!
Le
DancaÏre
Mais au moins la raison, Carmen, tu la diras!
Tous
les quatre
La raison!...
Carmen
Je la dirai certainement.
Tous
les quatre
Voyons!...
Carmen
La raison, c'est qu'en ce moment...
Tous
les quatre
Eh bien?...
Carmen
Je suis amoureuse!
Les
deux hommes
(stupéfaits)
Qu'a-t-elle dit?...
Les
deux femmes
Elle dit qu'elle est amoureuse!
Les
deux hommes
Amoureuse!...
Carmen
Oui, amoureuse!
Le
DancaÏre
Voyons, Carmen, soit sérieuse!
Carmen
Amoureuse à perdre l'esprit!
Les
deux hommes
(avec ironie)
Las chose, certes, nous étonne,
Mais ce n'est pas le premier jour
Où vous aurez su, ma mignonne,
Faire marcher de front le devoir et l'amour.
Carmen
(franchement)
Mes amis, je serais fort aise
De partir avec vous ce soir;
Mais cette fois, ne vous déplaise,
Il faudra que l'amour passe avant le devoir...
Ce soir l'amour passe avant le devoir!
Le
DancaÏre
Ce n'est pas là ton dernier mot?
Carmen
Absolument!
Le
Remendado
Il faut
Que tu te laisses attendrir!
Tous
les quatre
Il faut venir, Carmen, il faut venir!
Pour notre affaire,
C'est nécessaire:
Car entre nous...
Carmen
Quant à cela, je l'admets avec vous!
Tous
les cinq
En matière de tromperie etc.
(Dialogue)
Carmen
Partez sans moi...
Frasquita
Qui attends-tu, donc?
Mercédès
Ce soldat qui etait pour toi en prison?
Carmen
Oui...
Don
José
Halte-là! Qui va là?
Carmen
Ecoutez! Le voilà!
Dancaïre
Tu devrais décider ton dragon à venir
avec nous.
Carmen
Ah! Si cela se pouvait!
(16.
Chanson)
Don
José
(la voix très éloignée, dans
la coulisse)
Haite là!
Qui va là?
Dragon d'Alcala!
Carmen
écoutez!...
Don
José
(toujours dans la coulisse)
Où t'en vas-tu par là,
Dragon d'Alcalà?
Carmen
Le voilà!
Don
José
(c.s.)
Moi, je m'en vais faire,
Mordre la poussière
A mon adversaire.
S'il en est ainsi,
Passez, mon ami.
Affaire d'honneur,
Affaire de cæur;
Pour nous tout est là,
Dragons d'Alcala!
Frasquita
(regardant par la fenétre)
C'est un beau dragon.
Mercédès
(méme jeu)
Un très beau dragon!
Le
DancaÏre
Qui serait pour nous un fier compagnon.
Le
Remendado
Dis-lui de nous suivre.
Carmen
Il refusera.
Le
DancaÏre
Mais, essaye, au moins.
Carmen
Soit! on essayera.
(Le
Remendado et le Dancaïre sortent entrainant Mercédès
et Frasquita.)
Don
José
(la voix peu à peu toujours plus rapprochée)
Halte-là etc.
Exact et fidèle,
Je vais où m'appelle,
L'amour de ma belle!
S'il en est ainsi etc.
(Don
José entre en scène.)
(Dialogue)
SceNe
IV
Carmen
Enfin... te voilà
Don
José
On m'a mis en prison, l'on m'a ôté
mon grade, mais ça c'est égal.
Carmen
Parce que tu m'aimes?
Don
José
Oui, je t'aime, je t'adore.
Carmen
Ton lieutenant m'adore aussi, il était ici
tout à l'heure.
Don
José
Tu as dansé?
Carmen
Oui.
Don
José
Carmen!
Carmen
Tu es jaloux! Eh bien, si tu veux, je danserai pour
toi, pour toi seul.
(17.
Duo)
(gaiement)
Je
vais danser en votre honneur.
Et vous verrez, seigneur,
Comment je sais moi-méme accompagner
(ma danse!
Mettez-vous là, Don José;
(avec
une solennité comique)
Je commence!
(Elle
fait asseoir Don José dans un coin du théâtre.
Petite danse. Carmen, du bout des lèvres,
fredonne un air qu'elle
accompagne avec ses castagnettes. Don José
la dévore des
yeux. On entend au loin, très au loin, des
clairons qui sonnent la
retraite. Don José préte l'oreille.
Il croit entendre les
clairons, mais les castagnettes de Carmen claquent
très
bruyamment. Don José s'approche de Carmen,
lui prend le bras,
et l'oblige à s'arréter.)
Don
José
Attends un peu, Carmen, rien qu'un moment...
(arréte!
Carmen
(étounée)
Et pourquoi, s'il te plaît?
Don
José
Il me semble... là-bas...
Oui, ce sont nos clairons qui sonnent la retraite;
Ne les entends-tu pas?
Carmen
(avec joie)
Bravo! bravo! j'avais beau faire; il est
(mélancolique
De danser sans orchestre... Et vive la musique
Qui nous tombe du ciel!
(Elle
reprend sa chanson qui se rythme sur la retraite sonnée au
dehors par les clairons. Carmen se remet à
danser et Don
José se remet à regarder Carmen. La
retraite approche...
passe sous les fenétres de l'auberge, puis
s'éloigne. Le son
des clairons va s'affaiblissant. Nouvel effort de
Don José pour
s'arracher à cette contemplation de Carmen.
Il lui prend le bras
et l'oblige encore à s'arréter.)
Don
José
Tu ne m'a pas compris. Carmen... c'est la retraite.
Il faut que, moi, je rentre au quartier pour l'appel!
(Le
bruit de la retraite cesse tout à coup;
Don José remet sa giberne et rattache le
ceinturon de son sabre.)
Carmen
(stupéfaite)
Au quartier!... pour l'appel...
Ah! j'étais vraiment trop béte!...
Je me mettais en quatre et je faisais des frais...
Pour amuser monsieur. Je chantais! Je dansais!
Je crois, Dieu me pardonne,
Qu'un peu plus, je l'aimais!
Ta ra ta ta... c'est le clairon qui sonne!
Ta ra ta ta... il part! il est parti!
Va-t'en donc, canari!
(avec
fureur, en lui envoyant son shako à la volée)
Prends
ton shako, ton sabre, ta giberne,
Et va-t'en, mon garçon, ve t'en,
Retourne à ta caserne!
Don
José
(avec tristesse)
C'est mal à toi, Carmen, de te moquer de
moi!
Je souffre de partir, car jamais, jamais femme,
Jamais femme avant toi...
Aussi profondément n'avait troublé
mon âme!
Carmen
Ta ra ta ta... mon Dieu! c'est la retraite!
Ta ra ta ta... je vais étre en retard!...
Il perd la téte, il court!
Et voilà son amour!
Don
José
Ainsi tu ne crois pas
A mon amour?
Carmen
Mais non!
Don
José
Eh bien! tu m'entendras!
Carmen
Je ne veux rien entendre!
Don
José
Tu m'entendras!
Carmen
Tu vas te faire attendre!
Don
José
Tu m'entendras!
Carmen
Tu vas te faire attendre!
Non! non! non!
Don
José
(violemment)
Je le veux, Carmen, tu m'entendras!
(De
la main gauche il a saisi brusquement le bras de Carmen; de la main
droite, il va chercher sous sa veste d'uniforme
la fleur de cassie que
Carmen lui a jetée au premier acte. Il montre
cette fleur à Carmen.)
(Romance)
La
fleur que tu m'avais jetée,
Dans ma prison m'était restée,
Flétrie et sèche, cette fleur
Gardait toujours sa douce odeur;
Et pendant des heures entières,
Sur mes yeux, fermant mes paupières,
Ce cette odeur je m'enivrais...
Et dans la nuit je te voyais!
Je me prenais à te maudire,
A te détester, à me dire:
Pourquoi faut-il que le destin
L'ait mise là, sur mon chemin?
Puis je m'accusais de blasphème,
Et je ne sentais en moi-méme,
Je ne sentais
Qu'un seul désir, un seul espoir:
Te revoir, ô Carmen, oui, te revoir!
Car tu n'avais eu qu'à paraître,
Qu'à jeter un regard sur moi,
Pour t'emparer de tout mon étre...
O ma Carmen!
Et j'étais une chose à toi!
Carmen, je t'aime!
(Suite
du Duo)
Carmen
Non! tu ne m'aimes pas!
Don
José
Que dis-tu?
Carmen
Non, tu ne m'aimes pas! Non!
Car si tu m'aimais,
Là-bas, là-bas, tu me suivrais!
Don
José
Carmen!
Carmen
Oui! Là-bas, dans la montagne!
Don
José
Carmen!
Carmen
Là-bas, là-bas tu me suivrais!
Sur ton cheval tu me prendrais,
Et comme un brave à travers la campagne,
En croupe tu m'emporterais!
Là-bas, là-bas, dans la montagne!
Don
José
(troublé)
Carmen!
Carmen
Là-bas, là-bas, tu me suivrais!
Si tu m'aimais!...
Tu n'y dépendrais de personne;
Point d'officier à qui tu doives obéir,
Et point de retraite qui sonne
Pour dire à l'amoureux qu'il est temps de
partir!
Le ciel ouvert, la vie errante,
Pour pays l'univers; pour loi ta volonté!
Et surtout la chose enivrante:
La liberté! la liberté!
Là-bas, là-bas, dans la montagne!
Don
José
(très ébranlé)
Carmen!
Carmen
Là-bas, là-bas, si tu m'aimais
Don
José
Tais-toi!
Carmen
Là-bas, là-bas etc.
Don
José
Ah! Carmen, hélas! tais-toi!...
Mon Dieu!... pitié! helas!...
(s'arrachant
violemment des bras de Carmen)
Non!
je ne veux plus t'écouter!
Quitter mon drapeau... déserter...
C'est la honte... c'est l'infamie!...
Je n'en veux pas!
Carmen
(durement)
Eh bien! pars!
Don
José
(suppliant)
Carmen, je t'en prie!
Carmen
Non! je ne t'aime plus!
Don
José
écoute!
Carmen
Va! je te hais!
Don
José
Carmen!
Carmen
Adieu! mais adieu pour jamais!
Don
José
(avec douleur)
Eh bien! soit! ... adieu! pour jamais!
Carmen
Va-t-en!
Don
José
Carmen! adieu! adieu pour jamais!
Carmen
Adieu!
(Il
va en courant jusqu'à la porte. Au moment où
il va l'ouvrir, on frappe. Don José s'arréte.
Silence.)
(18.
Final)
Scene
V
Les mémes, Zuniga, puis le Dancaïre,
le Remendado et les bohémiens.
Zuniga
(au dehors)
Holà! Carmen! holà! holà!
Don
José
Qui frappe? qui vient là?
Carmen
Tais-toi!... Tais-toi!
Zuniga
(entrant après avoir fait sauter la porte)
J'ouvre moi-méme... et j'entre...
(Il
aperçoit Don José; à Carmen légérement)
Ah!
fi! Ah! fi, la belle!
Le choix n'est pas heureux! c'est se mésallier
De prendre le soldat quand on a l'officier.
(à
Don José)
Allons,
décampe!
Don
José
(calme, mais résolu)
Non!
Zuniga
(sévèrement)
Si fait! tu partiras!
Don
José
Je ne partirai pas!
Zuniga
(menaçant Don José)
Drôle!
Don
José
(sautant sur son sabre)
Tonnerre! il va pleuvoir des coups!
(Le
lieutenant dégaine à moitié.)
Carmen
(se jetant entre eux)
Au diable le jaloux!
(appelant)
A
moi! à moi!
(Le
Dancaïre, le Remendado et les bohémiens paraissent de
tous les côtés. Carmen, d'un geste
montre le lieutenant
aux bohémiens: le Dancaïre et le Remendado
se jettent sur lui,
le désarment).
Carmen
(à Zuniga, d'un ton moqueur)
Bel officier, l'amour
Vous joue en ce moment un assez vilain tour!
Vous arrivez fort mal!
Vous arrivez fort mal hélas! et nous sommes
(forcés,
Ne voulant étre dénoncés,
De vous garder au moins... pendant une heure.
Le
DancaÏre et le Remendado
(à Zuniga, le pistolet à la main et
avec la plus grande politesse)
Mon cher monsieur, nous allons,
S'il vous plaît, quitter cette demeure;
Vous viendrez avec nous?
Carmen
(riant)
C'est une promenade...
Le
DancaÏre et le Remendado
(le pistolet à la main)
Consentez-vous?
Le
DancaÏre, le Remendado et le bohémiens
Répondez, camarade.
Zuniga
(prenant son parti gaiement)
Certainement,
D'autant plus que votre argument
Est un de ceux auxquels on ne résiste guère!
(toujours
gaiement)
Mais
gare à vous!... plus tard!
Le
DancaÏre
(avec philosophie)
La guerre, c'est la guerre!
En attendant, mon officier,
Passez devant sans vous faire prier!
Le
Remendado et les bohémiens
Passez devant sans vous faire prier!
(Zuniga
sort, emmené par quatre bohémiens, le
pistolet à la main.)
Carmen
(à Don José)
Es-tu des nôtres maintenant?
Don
José
(soupirant)
Il le faut bien!
Carmen
Ah! Le mot n'est pas galant!
Mais qu'importe! va... tu t'y feras
Quand tu verras
Comme c'est beau, la vie errante,
Pour pays l'univers; pour loi ta volonté!
Et surtout, la chose enivrante:
La liberté! la liberté!
Tous
(à Don José)
Suis-nous
Ami, suis-nous à travers la campagne,
Viens avec nous dans à la montagne,
Suis-nous et tu t'y feras
Quand tu verras,
Là-bas,
Comme c'est beau, la vie errante etc.
... le ciel ouvert etc.
Don
José
(entraîné)
Ah!
La vie errante... le ciel ouvert etc.
(Entr'acte)
TROISIEME
Acte
Le
rideau se lève sur des rochers: site pittoresque et sauvage.
Solitude complète et nuit noire. Au bout
de quelques instants, un
contrebandier paraît au haut des rochers,
puis un autre, puis deux
autres, puis vingt autres çà et là,
descendant et
escaladant des rochers. Des hommes portent de gros
ballots sur les
épaules. D'autres sont couchés ça
et là dans leurs
manteaux.
(19.
Sextuor et Chæur)
Scene
I
Carmen, Don José, le DancaÏre, le Remendado,
Frasquita,
Mercédès, contrebandiers.
Les
contrebandiers
écoute, compagnon, écoute!
La fortune est là-bas, là-bas;
Mais prends garde, pendant la route,
Prends garde de faire un faux pas!...
Mercédès,
Frasquita, Carmen, José,
Le Remendado et le DancaÏre
Notre métier est bon, mais pour le faire
il faut
Avoir une âme forte!
Et le péril est en bas, le péril est
en haut...
Il est partout, qu'importe?!
Nous allons devant nous, sans souci du torrent,
Sans souci de l'orage!
Sans souci du soldat qui là-bas nous attend,
Et nous guette au passage,
Sans souci nous allons en avant!
Tous
écoute, compagnon, écoute etc.
Prends garde etc.
(Dialogue)
Scene
II
Les Mémes, moins le DancaÏre et le Remendado.
Don
José
Faison la paix
Carmen
Non! A quoi penses-tu?
Don José
A ma mère...
Carmen
A ta mère! En bien, va la retrouver.
Don
José
Tu ne m'aimes plus.
Carmen
Tu n'es fait pour vivre avec nous.
Don
José
Tu es le diable, Carmen.
Carmen
Mais oui... si tu le dis.
(20.
Trio)
(Elle
tourne le dos à Don José et va s'asseoir près
de Mercédès et de Frasquita. Après
un instant
d'indécision. Don José s'éloigne
à son tour
et va s'étendre sur les rochers. Pendant
les dernières
répliques de la scène. Mercédès
et
Frasquita ont étalé des cartes devant
elles.)
Mercédès
et Frasquita
Mélons!...
Coupons!
Bien! c'est cela!...
Trois cartes ici!
Quatre là!
Et maintenant, parlez, mes belles,
De l'avenir donnez-nous des nouvelles...
Dites-nous qui nous trahira!
Dites-nous qui nous aimera!
Parlez! Parlez!...
Frasquita
Moi, je vois un jeune amoureux
Qui m'aime on ne peut davantage...
Mercédès
Le mien est très riche et très vieux;
Mais il parle de mariage!
Frasquita
(fièrement)
Je me campe sur son cheval
Et dans la montagne il m'entraîne!
Mercédès
Dans un château presque royal,
Le mien m'installe en souveraine!
Frasquita
De l'amour à n'en plus finir,
Tous les jours, nouvelles folies!
Mercédès
De l'or tant que j'en puis tenir;
Des diamants, des pierreries!
Frasquita
Le mien devient un chef fameux,
Cent hommes marchent à sa suite!
Mercédès
Le mien... en croirai-je mes yeux?...
(avec
joie)
Oui...
Il meurt! Ah! je suis veuve et j'hérite!
Frasquita
et Mercédès
Parlez encor, parlez, mes belles etc.
(Elles
recommencent à consulter les cartes.)
Mercédès
Fortune!
Frasquita
Amour!
Carmen
(depuis le commencement de la scène, suivant
du regard le jeu
de Mercédès et de Frasquita.)
Voyons, que j'essaie à mon tour
(Elle
se met à tourner les cartes à son côté.)
Carreau!
Pique! la mort!
(à
voix basse, tout en continuant à méler les cartes.)
En
vain, pour éviter les réponses amères,
En vain tu méleras,
Cela ne sert à rien, les cartes sont sincères
Et ne mentiront pas!
Dans le livre d'en haut si ta page est heureuse,
Méle et coupe sans peur,
La carte sous tes doigts se tournera joyeuse,
T'annonçant le bonheur!
Mais, si tu dois mourir, si le mot redoutable
Est écrit par le sort,
Recommence vingt fois, la carte impitoyable
répétera: la mort!...
(tournant
les cartes)
Encor!
encor! Toujours la mort!
Frasquita
et Mercédès
Parlez encor, parlez, mes belles etc.
Parlez encor! Amour! Fortune!
Encor! encor!
Carmen
Encor! Encor! Le désespoir!
La mort! La mort!...
Toujours la mort!...
Encor! Encor!...
(Rentrent
le Dancaïre et le Remendado.)
(Dialogue)
ScenE
III
Carmen, José, Frasquita, Mercédès,
le Dancaire, le Remendado.
Dancaïre
En route camarades!
Carmen
Mais oui...
(21.
Morceau d'ensemble)
Frasquita,
Mercédès et Carmen
Quant au douanier, c'est notre affaire!
Tout comme un autre il aime à plaire.
Il aime à faire le galant;
Oh! laissez-nous passer en avant!...
Toutes
les femmes
Quant au douanier etc.
Tous
Il aime à plaire!
Mercédès
Le douanier sera clément!
Tous
Il est galant!
Carmen
Le douanier sera charmant!
Tous
Il aime à plaire!
Frasquita
Le douanier sera galant!
Mercédès
Oui, douanier sera méme entreprenant!
Tous
Quant au douanier, c'est notre affaire etc.
c'est leur affaire etc.
Mercédès,
Frasquita et Carmen
Il ne s'agit plus de bataille,
Non, il s'agit tout simplement
De se laisser prendre la taille
Et d'écouter un compliment.
S'il faut aller jusqu'au sourire,
Que voulez-vous? on sourira!
Toutes
les femmes
Et d'avance, je puis le dire,
La contrabande passera!...
Tous
En avant! marchons! allons!...
Le douanier, c'est notre affaire etc.
c'est leur affaire etc.
(Tout
le monde sort. Don José ferme la marche et sort en
examinant l'amorce de sa carabine; un peu avant
qu'il soit sorti, on voit
un homme passer sa téte au-dessus d'un rocher:
c'est un guide.)
(22.
Air)
Scene
IV
Micaëla.
(Le
guide s'avance avec précaution, fait un signe à Micaëla
que l'on ne voit pas encore, puis il sort.)
Micaëla
(entrant)
C'est des contrebandiers le refuge ordinaire.
Il est ici, je le verrai...
Et le devoir que m'imposa sa mère
Sans trembler je l'accomplirai.
Je dis que rien ne m'épouvante,
Je dis, hélas! que je réponds de moi;
Mais j'ai beau faire la vaillante,
Au fond du cæur je meurs d'effroi!
Seule en ce lieu sauvage,
Toute seule
J'ai peur, mais j'ai tort d'avoir peur;
Vous me donnerez du courage,
Vous me protégerez, Seigneur!
Je vais voir de près cette femme
Dont les artifices maudits
Ont fini par faire un infâme
De celui que j'aimais jadis.
Elle est dangereuse... elle est belle!...
Mais je ne veux pas avoir peur!
Ah! Seigneur, je parlerai haut devant elle...
Vous me protégerez, Seigneur!...
Je dis que rien etc.
(Récit)
Je
ne me trompe pas... c'est lui sur ce rocher!
A moi, José... José... je ne puis
approcher...
Mais que fait-il? il ajuste... il fait feu!...
(Coups
de feu.)
Ah!
j'ai trop présumé de mes forces, mon Dieu!
(Elle
disparait derrière les rochers. Au méme moment,
entre Escamillo tenant son chapeau à la main,
puis Don José.)
Scene
V
Escamillo, Don José.
Escamillo
(regardant son chapeau)
Quelques lignes plus bas et tout était fini.
Don
José
Votre nom, répondez!
Escamillo
Eh! doucement, l'ami!
(23.
Duo)
Je
suis Escamillo, toréro de Grenade!
Don
José
Escamillo!
Escamillo
C'est moi!
Don
José
Je connais votre nom,
Soyez le bienvenu; mais vraiment, camarade,
Vous pouviez y rester.
Escamillo
(avec insouciance)
Je ne vous dis pas non.
Mais je suis amoureux, mon cher, à la folie!
(gaiement)
Et
celui-là serait un pauvre compagnon
Qui, pour voir ses amours, ne risquerait sa vie!
Don
José
Celle que vous aimez est ici?
Escamillo
Justement.
C'est une zingara, mon cher...
Don
José
Elle s'appelle?
Escamillo
Carmen.
Don
José
(à part)
Carmen!
Escamillo
Carmen! oui, mon cher.
Elle avait pour amant
Un soldat qui jadis a déserté pour
elle.
Don
José
(à part)
Carmen!
Escamillo
Ils s'adoraient! mais c'est fini, je crois,
Les amours de Carmen ne durent pas six mois.
Don
José
Vous l'aimez cependant!...
Escamillo
Je l'aime!
Don
José
Vous l'aimez cependant!...
Escamillo
Je l'aime!
Oui, mon cher, je l'aime, je l'aime à la
folie!
Don
José
Mais pour nous enlever nos filles de Bohéme,
Savez-vous bien qu'il faut payer?...
Escamillo
(gaiement)
Soit! on paiera!...
Don
José
(menaçant)
Et que le prix se paie à coups de navaja!
Escamillo
(surpris)
À coups de navaja!
Don
José
Comprenez-vous?
Escamillo
(avec ironie)
Le discours est très net.
Ce déserteur, ce beau soldat qu'elle aime,
Ou du moins qu'elle aimait, c'est donc vous?
Don
José
Oui, c'est moi-méme!
Escamillo
J'en suis ravi, mon cher!... et le tour est complet!
(Tous les deux, la navaja à la main, se drapent
dans leurs manteaux.)
Don
José
Enfin ma colère
Trouve à qui parler!
Le sang, je l'espère,
Va bientôt couler!
Escamillo
Quelle maladresse,
J'en rirais, vraiment!
Chercher la maîtresse
Et trouver l'amant!
Don
José et Escamillo
Mettez-vous en garde
Et veillez sur vous!
Tant pis pour qui tarde
A parer les coups!
Allons! en garde!
Veillez sur vous!
(Rapide
et très vit engagement corps à corps. La navaja
d'Escamillo se brise. Don José va le frapper.
Entrent Carmen et le
Dancaïre; Carmen arréte le bras de Don
José. Le
toréro se relève; le Remendado, Mercédès,
Frasquita et les contrebandiers rentrent pendant
ce temps.)
(24.
Final)
Scene
VI
Les mémes, Carmen, le DancaÏre, le Remendado,
Frasquita,
Mercédès, les contrebandiers, puis
Micaëla.
Carmen
(arrétant le bras de Don José)
Holà! holà! José!
Escamillo
(se relevant; à Carmen)
Vrai! j'ai l'âme ravie
Que ce soit vous, Carmen, qui me sauviez la vie!
(à
Don José)
Quant
à toi, beau soldat,
Nous sommes manche à manche,
Et nous jouerons la belle...
Le jour où tu voudras reprendre le combat!
Le
DancaÏre
(s'interposant)
C'est bon, c'est bon! plus de querelle!
Nous, nous allons partir,
(à
Escamillo)
Et
toi... l'ami, bonsoir.
Escamillo
Souffrez au moins qu'avant de vous dire au
(revoir,
Je vous invite tous aux courses de Séville,
Je compte pour ma part y briller de mon mieux.
Et qui m'aime y viendra!
(regardant
Carmen)
Et
qui m'aime y viendra!
(froidement,
à Don José qui a fait un geste menaçant)
L'ami,
tiens-toi tranquille!
J'ai tout dit
(regardant
Carmen)
Oui,
j'ai tout dit!...
Et n'ai plus ici qu'à faire mes adieux!...
(Escamillo
sort lentement. Don José veut s'élancer sur le
toréro. Le Dancaïre et le Remendado
le retiennent.)
Don
José
(à Carmen, menaçant, mais contenu)
Prends garde à toi... Carmen,
Je suis las de souffrir!
(Carmen
lui répond par un léger haussement d'épaules et s'éloigne
de lui.)
Le
DancaÏre
En route, en route, il faut partir!
Tous
En route, en route, il faut partir!
Le Remendado
Halte! quelqu'un est là qui cherche à
se cacher.
(Il
amène Micaëla.)
Carmen
Une femme!
Le
DancaÏre
Pardieu! la surprise est heureuse!
Don
José
(reconnaissant Micaëla)
Micaëla!
Micaëla
(avec joie)
Don José!
Don
José
Malheureuse!
Que viens-tu faire ici?
Micaëla
Moi, je viens te chercher!
Là-bas est la chaumière,
Où, sans cesse priant,
Une mère, ta mère,
Pleure, hélas! sur son enfant!
Elle pleure et t'appelle,
Elle pleure et te tend les bras!
Tu prendras pitié d'elle,
José!... tu me suivras!...
Carmen
(à Don José)
Va-t'en, va-t'en, tu feras bien,
Notre métier ne te vaut rien.
Don
José
(à Carmen)
Tu me dis de la suivre!...
Carmen
Oui, tu devrais partir.
Don
José
Tu me dis de la suivre...
Pour que toi... tu puisses courir
Après ton nouvel amant!
Non! non vraiment!
(résolument)
Dût-il
m'en coûter la vie,
Non, Carmen, je ne partirai pas!
Et la chaîne qui nous lie
Nous liera jusqu'au trépas!...
Dût-il m'en coûter la vie,
Non, non, non, je ne partirai pas!
Micaëla
(à Don José)
écoute-moi, je t'en prie,
Ta mère te tend les bras!
Cette chaîne qui te lie,
José, tu la briseras!
Tous
les autres
(à Don José)
Il t'en coûtera la vie,
José, si tu ne pars pas,
Et la chaîne qui vous lie
Se rompra par ton trépas!
Don
José
Laisse-moi!...
Micaëla
Hélas! José!
Don
José
... car je suis condamné!
Tous
les autres
José! prends garde!
Don
José
(saisissant Carmen; avec emportement)
Ah! Je te tiens, fille damnée,
Je te tiens,
Et je te forcerai bien
A subir la destinée
Qui rive ton sort au mien!
Dût-il m'en coûter la vie,
Non, non, non, je ne partirai pas!
Tous
les autres
Ah! prends garde... Don José!
Micaëla
(avec autorité)
Une parole encore,
(tristement)
Ce
sera la dernière!
Hélas! José, ta mère se meurt...
et ta mère
Ne voudrait pas mourir sans t'avoir pardonné!
Don
José
Ma mère! elle se meurt!
Micaëla
Oui, Don José!
Don
José
Partons! ah! partons!
(Il
fait quelques pas, puis, s'arrétant, à Carmen)
Sois
contente... je pars... mais...
Nous nous reverrons!
(Il
entraine Micaëla.)
Escamillo
(au loin dans la coulisse)
Toréador, en garde etc.
(En
entendant la voix d'Escamillo, Don José s'arréte
hésitant. Carmen veut s'elancer; Don José
lui barre le
passage. Les Bohémiens ont pris leurs ballots
et se mettent en
marche.)
(Entr'acte)
QUATRIEME
Acte
Une
place à Séville. Au fond du théâtre, le
murailles de vieilles arènes. L'entrée
est fermé
par un long velum.
(25.
Chæur)
Scene
I
Zuniga, Moralès, Frasquita, Mercédès,
enfants,
officiers, marchands, peuple, puis Carmen et Escamillo.
(C'est
le jour d'un combat de taureaux. Grand mouvement sur la place.
Marchands d'eau, d'oranges, d'éventails,
de programmes, de
cigarettes, de vin.)
Les
marchands
A deux cuartos!
Des éventails pour s'éventer!
Des oranges pour grignotter!
Le programme avec les détails!
Du vin!
De l'eau!
Des cigarettes!...
A deux cuartos!
Señoras et caballeros!
(26.
Marche et Chæur)
(On
entend de grands cris au dehors, des fanfares, etc. C'est l'arrivée
de la cuadrille.)
Les
enfants
(entrant)
Les voici! les voici!
Voici la quadrille!
Tous
Les voici! voici la quadrille,
La quadrille des toréros!
Sur les lances le soleil brille!
En l'air toques et sombreros!
Les voici etc.
(Défilé
de la quadrille. Entrée des alguazils.)
Les
enfants
Voici, débouchant sur la place,
Voici, d'abord, marchant au pas...
L'alguazil à vilaine face.
Tous
À bas! à bas!...
À bas l'alguazil! À bas!
(Entrée
des chulos et des banderilleros.)
Et
puis saluons au passage,
Saluons les hardis chulos!
Bravo! viva! gloire au courage!
Voici les hardis chulos!
Voyez les banderilleros,
Voyez quel air de crânerie!
Voyez! voyez!
Quels regards et de quel éclat
étincelle la broderie
De leur costume de combat!
Voyez!...
Voici les banderilleros!
(Entrée
des picadores.)
Une
autre quadrille s'avance!...
Les picadors comme ils sont beaux!
Comme ils vont du fer de leur lance
Harceler le flanc des taureaux!
(Parait
enfin Escamillo, ayant près de lui Carmen radieuse et dans un costume
éclatant.)
L'Espada!
Escamillo!
C'est l'Espada, la fine lame,
Celui qui vient terminer tout,
Qui paraît à la fin du drame
Et qui frappe le dernier coup.
Vive Escamillo! Ah! bravo!
Escamillo
(à Carmen)
Si tu m'aimes, Carmen... tu pourras tout à
l'heure,
étre fière de moi!
Si tu m'aimes...
Carmen
(à Escamillo)
Ah! je t'aime, Escamillo... je t'aime, et que
(je meure,
Si j'ai jamais aimé quelqu'un autant que
toi!
Carmen
et Escamillo
Ah! je t'aime!...
Tous
Place! place! place au seigneur Alcade!
(Petite
marche à l'orchestre. Sur cette marche défile
très lentement au fond l'Alcade précédé
et
suivi des alguaziles. Pendant ce temps Frasquita
et
Mercédès s'approchent de Carmen.)
Frasquita
Carmen, un bon conseil... ne reste pas ici.
Carmen
Et pourquoi, s'il te plaît?
Mercédès
Il est là.
Carmen
Qui donc?
Mercédès
Lui!
Don José! dans la foule il se cache, regarde...
Carmen
Oui, je le vois.
Frasquita
Prends garde!
Carmen
Je ne suis pas femme à trembler devant lui...
Je l'attends, et je vais lui parler.
Mercédès
Carmen, crois-moi... prends garde!
Carmen
Je ne crains rien!
Frasquita
Prends garde!
(l'Alcade
est entré dans le cirque. Derrière l'Alcade, le
cortège de la quadrille reprend sa marche
et entre dans le
cirque. Le populaire suit, et la foule en se retirant
a
dégagé Don José. Carmen reste
seule au premier
plan. Tous deux se regardent pendant que la foule
se dissipe et que le
motif de la marche va diminuant et se mourant à
l'orchestra. Sur
les dernières notes, Carmen et Don José
restent seuls, en
présence l'un de l'autre.)
(27.
Duo et Chæur final)
Scene
II
Carmen, don José.
Carmen
C'est toi?!
Don
José
C'est moi!
Carmen
L'on m'avait avertie
Que tu n'étais pas loin, que tu devais venir;
L'on m'avait méme dit de craindre pour ma
vie;
Mais je suis brave et n'ai pas voulu fuir.
Don
José
Je ne menace pas... j'implore... je supplie!
Notre passé, Carmen, je l'oublie!...
Oui, nous allons tous deux
Commencer une autre vie,
Loin d'ici, sous d'autres cieux!
Carmen
Tu demandes l'impossible!
Carmen jamais n'a menti;
Son âme reste inflexible;
Entre elle et toi... tout est fini.
(mouvement
de Don José)
Jamais
je n'ai menti;
Entre nous tout est fini.
Don
José
Carmen, il est temps encore...
O ma Carmen, laisse-moi
Te sauver, toi que j'adore...
(avec
passion)
Ah!
laisse-moi te sauver,
Et me sauver avec toi.
Carmen
Non, je sais bien que c'est l'heure,
Je sais bien que tu me tueras;
Mais que je vive ou que je meure,
Non, non, non, je ne te cèderai pas!
Don
José
Carmen! il est temps encore etc.
Carmen
Pourquoi t'occuper encore
D'un cæur qui n'est plus à toi?
Non, ce cæur n'est plus à toi.
En vain tu dis: Je t'adore!
Tu n'obtiendras rien de moi!...
Ah! c'est vain...
Tu n'obtiendras rien de moi!
Don
José
(avec anxiété)
Tu ne m'aimes donc plus?
(avec
désespoir)
Tu
ne m'aimes donc plus!
Carmen
(tranquillement)
Non, je ne t'aime plus.
Don
José
Mais moi, Carmen, je t'aime encore,
Carmen, hélas! moi, je t'adore!
Carmen
A quoi bon tout cela? que de mots superflus!
Don
José
Carmen, je t'aime, je t'adore!
Eh bien! S'il le faut, pour te plaire,
Je resterai bandit... tout ce que tu voudras...
Tout, tu m'entends... Mais ne me quitte pas,
O ma Carmen!... souviens-toi du passé!
Nous nous aimions, naguère!...
(désespéré)
Ah!
ne me quitte pas, Carmen!...
Carmen
Jamais Carmen ne cédera!
Libre elle est née et libre elle mourra!
(On
entend les fanfares dans le cirque.)
Les
populaires
(dans le cirque)
Viva! la course est belle!
Viva! Sur le sable sanglant,
Le taureau s'élance!
Voyez! voyez!...
Le taureau qu'on harcèle
En bondissant s'élance!
Voyez!
Frappé juste en plein cæur!
Voyez! voyez!...
Victoire!
(Pendant
ce chæur, silence de Carmen et de Don José.
Tous deux écoutent. En entendant les cris
de "Victoire! Victoire!"
Carmen a laissé échapper un "Ah!"
d'orgueil et de joie.
Don José ne perd pas Carmen de vue. Le chæur
terminé, Carmen fait un pas du côte
du cirque.)
Don
José
(se plaçant devant elle)
Où vas-tu?
Carmen
Laisse-moi!
Don
José
Cet homme qu'on acclame,
C'est ton nouvel amant!
Carmen
(voulant passer)
Laisse-moi!... laisse-moi...
Don
José
Sur mon âme,
Tu ne passeras pas,
Carmen, c'est moi que tu suivras!
Carmen
Laisse-moi, Don José, je ne te suivrai pas.
Don
José
Tu vas le retrouver, dis...
(avec
rage)
Tu l'aimes donc?
Carmen
Je l'aime!
Je l'aime, et devant la mort méme,
Je répéterais que je l'aime!
Les
populaires
(dans le cirque)
Viva! Viva! La course est belle etc
Don
José
(avec violence)
Ainsi, le salut de mon âme,
Je l'aurai perdu pour que toi,
Pour que tu t'en ailles, infâme,
Entre ses bras, rire de moi!
Non, par le sang, tu n'iras pas,
Carmen, c'est moi que tu suivras!
Carmen
Non, non, jamais!
Don
José
Je suis las de te menacer!
Carmen
(avec colère)
Eh bien, frappe-moi donc, ou laisse-moi passer.
Les
populaires
Victoire!
Don
José
(éperdu)
Pour la dernière fois, démon,
Veux-tu me suivre?
Carmen
(arrachant de son doigt un anneau)
Non, non!
Cette bague, autrefois, tu me l'avais donnée...
Tiens!
(Elle
la jette à la volée.)
Don
José
(le poignard à la main, s'avançant
sur Carmen)
Eh bien! damnée!
(Carmen
recule. Don José la poursuit. Pendant ce temps fanfares
et chæur dans le cirque. Carmen veut fuir,
mais Don José la
rejoint à l'entrée du cirque.)
Le
populaires
Toréador, en garde etc.
(Don
José frappé Carmen. Elle tombe morte. Le velum
s'ouvre. La foule sort du cirque. Don José,
éperdu,
s'agenouille auprès d'elle.)
Don
José
Vous pouvez m'arréter... c'est moi qui l'ai
tuée!
(Escamillo
parait sur les marches du cirque. Don José se jette sur
le corps de Carmen).
Ah!
Carmen! ma Carmen adorée!
Fin
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