La fugue
La fugue est le schème formel qui correspond à la construction la plus savante et la plus complexe que l'on ait, à ce jour, imaginée à partir des techniques d'écriture musicale du contrepoint. Parmi les diverses voies s'ouvrant à ceux qui pratiquaient cette technique, l'une des plus séduisantes menait vers le style dit en imitation, dans lequel une ligne mélodique donnée se superposait à sa propre image décalée dans le temps. On a déjà fait remarquer que le canon était l'exemple le plus typique de ce style. Mais, sur le plan strictement formel, le canon tendait à être victime de sa trop grande rigueur d'écriture. Il est facile de se rendre compte, en chantant à deux voix, en canon, la chanson bien connue Frère Jacques, qu'il est difficile de terminer un canon de telle sorte que l'on ait le sentiment d'une structure close. Il fallait donc soit utiliser des artifices qui, conservant la rigueur et la simplicité du canon, le délivraient d'une relative monotonie (canon dit à l'écrevisse, dans lequel la ligne mélodique est reprise en commençant par la dernière note et en finissant par la première, par exemple), soit découvrir des formes plus subtiles. De telles formes peuvent être découvertes dans les ricercari , pièces contrapunctiques dans lesquelles les imitations diverses alternent avec des transitions auxquelles donnent lieu des motifs contenus dans le thème principal. Dès que se trouve atteint un certain degré de perfection du ricercare (par exemple dans l'Offrande musicale de Bach) s'opère le passage sans solution de continuité apparente au domaine de la fugue. La construction de cette dernière va s'établir à partir des quatre éléments suivants: un thème qui, en langage d'école, sera nommé le sujet de la fugue; une réponse , imitation du sujet qui, transposé initialement à la quinte, devra être déformé pour rester dans le ton initial (cette déformation étant provoquée par le fait qu'il n'existe pas dans la gamme tonale classique de note "milieu", puisque le nombre des notes est de sept; un sujet qui serait do, ré, mi, fa, sol, par exemple, devrait, transposé sur la note sol , devenir sol, sol, la, si, do, pour rester dans le ton de do); la continuation du sujet qui, suivant les règles du canon, se superpose à la réponse et sera appelée le contre-sujet; enfin, diverses transitions tirées des motifs mélodiques ou rythmiques que l'on peut extraire du sujet ou du contre-sujet. En cours de route, les diverses transitions seront utilisées pour amener le sujet ou le contre-sujet à être présentés dans diverses tonalités, habituellement choisies parmi celles qui sont voisines de la tonalité originale. De plus, différents artifices d'écriture seront employés pour varier la présentation des divers matériaux (remplacement des valeurs longues par des valeurs brèves, ou inversement, remplacement des intervalles ascendants par les mêmes intervalles descendants et réciproquement, etc.). Tout ce qui est nécessaire se trouve donc présent, dans la fugue, pour aboutir à une construction dans laquelle le sentiment de l'unité la plus stricte sera toujours préservé en même temps que sera rendue possible, par le jeu des combinaisons multiples, une considérable variété. De plus, le travail du compositeur sera organisé de telle sorte que les superpositions diverses des éléments seront de plus en plus complexes, de plus en plus riches, jusqu'à aboutir à une sorte de point culminant nommé strette (jeu "serré"), à partir duquel l'ouvrage pourra se terminer.