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Fils
d'officier, Adolf von Baeyer naît à Berlin le 31 octobre 1835. Ayant fait
des études scientifiques dans sa ville natale, il choisit après quelques
hésitations de se spécialiser en chimie. Sa famille décide de l'envoyer
poursuivre sa formation à Heidelberg, dans le laboratoire de Bunsen, où
il fait la connaissance de futurs célébrités comme Meyer, Boutlerov, Liebig
et Beilstein. Il n'y reste que peu de temps, et commence vraiment ses
premières recherches à Gand, sous la direction de Kékulé, inventeur des
formules chimiques développées en chimie organique. C'est ce demier qui
suscite chez Baeyer un intérêt très profond et permanent pour la chimie
structurale, et une vive passion pour la synthèse organique.
De 1860 à 1872, Baeyer occupe une modeste fonction d'enseignant à Berlin.
Puis il est envoyé à Strasbourg (l'Alsace vient d'être annexée par l'Empire
allemand) pour fonder à 37 ans un laboratoire moderne dans l'Université
nouvellement créée. Mais dès 1875, tout en conservant la direction de
ce laboratoire (il la gardera jusqu'h l'âge de 80 ans), il part comme
professeur à Munich occuper la chaire libérée par Liebig; il y reste jusqu'en
1915, et est alors remplacé par Willstatter qui, la même année, reçoit
le prix Nobel de Chimie.
Baeyer, après avoir
accompli une oeuvre extrêmement vaste, portant sur de nombreux sujets
de chimie organique (dérivés de l'urée, le furfurole, le pyrrole, les
acétyléniques, les aminophénols, les péroxydes, les dérivés nitrosés,
etc.), s'était orienté principalement vers l'étude du domaine aromatique.
Il ne fut récompensé qu'assez tardivement, puisqu'il reçut le prix Nobel
à l'âge de 70 ans, et trois après son élève E. Fischer, pourtant plus
jeune que lui de dix-huit ans.
Sa personnalité d'homme et de "grand patron" reste très attachante: excellent
directeur de recherches, il avait des qualités de jugement peu communes
et savait parfaitement repérer les étudiants doués pour devenir chercheurs.
D'une puissance de travail exceptionnelle, c'était aussi un homme simple,
modeste, qui refusait de paraître en public et répugnait à assister aux
mondanités scientifiques. Moins théoricien qu'expérimentateur, il se présentait
comme un réaliste qui orientait ses travaux en fonction des applications
possibles, mais il ne recueillit, quant à lui, aucun fruit des réussites
industrielles dont il fut l'initiateur. Cette phrase relevée de ses écrits
caractérise bien sa personnalité: "Je n'ai jamais effectué mes recherches
pour voir si j'avais raison, mais au contraire pour voir quel était le
comportement des corps. Mon indifférence devant les théories est venue
de cette attitude (...) Je ne suis jamais resté volontairement sur un
point de vue déterminé lorsqu'il ne correspondait plus aux faits (...)"
Cette "indifférence devant les théories" était en fait toute relative,
et il faut plutôt y voir le signe de sa grande modestie.
Pour faciliter la présentation de l'oeuvre colossale de Baeyer, nous tenterons
de regrouper ses divers travaux en trois grandes catégories.
La première concerne
ses recherches sur l'indigo. A partir de 1865, Baeyer étudie ce colorant
naturel, et plus spécialement sa conversion en leuco-indigo, sa filiation
avec l'isatine, l'oxindole et l'indole. Le premier résultat remarquable
est la synthèse partielle de l'indigo à partir de l'isatine en l'année
1870, suivie de la synthèse totale, réussie en 1876 (l'isatine est préparée
à partir de l'acide phénylacétique). Puis il décrit trois autres procédés
de synthèse de l'indigo, dont l'un, qui partait de l'acide cinnamique,
fera l'objet de tentatives d'application industrielles. La voie était
tracée, mais c'est le procédé très économique que Heumann mettra au point
en 1890, qui sera retenu à partir de 1897 par la B.A.S.F.
La deuxième catégorie porte sur des colorants de synthèse totale, du groupe
triphénylméthane. Les travaux de Baeyer dureront une vingtaine d'années
et connaîtront un énorme succès: ils conduisent notamment aux fluorescéines,
aux phtaléines et aux rhodamines (les travaux sur la fluorescéine ont
été réalisés en collaboration avec son élève E. Fischer durant l'année
1873).
Bien que non théoricien,
comme il le disait lui-même, Baeyer réfuta, grâce à ses considérations
structurales, la "théorie quinonique", qui tentait d'expliquer les virages
de ces indicateurs colorés.
Etudiant l'halochromie
des sels de triphénylméthyle, c'est-à-dire le virage en présence d'un
acide minéral ou d'un sel de l'état incolore à l'état coloré, il attribue
ce phénomène aux "valences carbonium", autrement dit à l'existence d'un
ion triphénylméthyle, ce qui correspond assez bien aux théories actuelles
sur ce problème.
La troisième catégorie
de ses travaux touche aux substances aromatiques. Influencé par Kékulé,
Baeyer entreprend l'étude structurale du noyau benzénique en montrant
la symétrie élevée du cycle hexagonal. Il propose en 1886 un modèle de
formule centrique, qui permet d'identifier l'hexahydrobenzène au cyclohexane: il démontre que les dérivés benzéniques partiellement hydrogénés possèdent
un caractère éthylénique, et que leur déshydrogénation imprime le caractère
benzénique.
De 1893 à 190, il reprend les études expérimentales sur les composés
hydrobenzéniques synthétiques et sur leurs analogues naturels que sont
les terpènes cycliques. Précurseur dans le domaine des acyliques, il montre
que ces composés ont une structure intermédiaire entre les aliphatiques
et les benzéniques.
Il s'intéresse également
beaucoup aux petits cycles. Dans ces composés, les angles de valence se
trouvent "comprimés" plus ou moins par rapport à celui du carbone tétraédrique,
et lorsqu'on cherche à réaliser la fermeture du cycle, se produisent des
tensions qui tendent à l'ouvrir de nouveau, ce qui explique leur fragilité.
Les tensions sont d'autant plus fortes que la déformation a été plus grande.
Baeyer montre qu'il est possible d'évaluer cette déformation en calculant
la différence entre les angles de la chaîne "ouverte" primitive et ceux
du polygone fermé correspondant. Cette doctrine, en accord avec les faits
expérimentaux, fut publiée en 1885 sous le nom de "théorie des tensions".
Elle est modifiée en 1926 par le chimiste suisse d'origine tchèque Ruzicka
(prix Nobel de Chimie en 1939).
Baeyer a introduit le concept stéréochimique cis et trans pour désigner
les isomères géométriques insaturés, dont l'exemple classique est celui
des acides maléique (cis) et fumarique (trans).
Durant les dernières années de son activité, il s'intéresse aux sels d'oxonium
qui rappellent, sous certains aspects, les sels d'ammonium. Travaillant
sur les pyrones, il montre que ces composés oxygénés peuvent donner des
composés d'addition, en particulier avec les acides. Il généralise ces
observations, et propose un corps de doctrine.
Expérimentateur avant tout, mais capable de développer des doctrines,
Baeyer a apporté une contribution importante au développement de la chimie
industrielle des colorants, dont l'Allemagne a été le chef de file incontesté
pendant de nombreuses années, grâce à la croissance rapide de grands consortiums
comme la B.A.S.F. L'un des dirigeants de ce prestigieux groupe industriel
avait un jour fait observer à Baeyer que beaucoup d'argent lui avait "glissé
entre les doigts", apportant ainsi, par ce qu'il considérait comme une
critique, le témoignage involontaire du désintéressement du savant, mû
assurément par des considérations plus élevées que celle du profit. Il
mourut à Stamberg, en Bavière, le 20 août 1917.
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