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Peter Joseph William
Debye est né le 24 mars 1884 à Maastricht, dans la province hollandaise
du Limbourg. Après avoir fait ses études secondaires dans sa ville natale,
il entre à 17 ans à l'Université d'Aix-la-Chapelle, où il a comme professeurs
notamment A. Sommerfeld et M. Wien, et où il obtient le diplôme d'ingénieur
électricien en 1905. L'année suivante, Sommerfeld, qui vient d'être nommé
professeur de physique théorique à l'Université de Munich, lui demande
de l'accompagner. C'est sous sa direction que Debye entreprend une thèse
de doctorat sur "la pression de radiation", qu'il soutient en 1910. En
1911, il remplace pour un an, à l'Université de Zurich, Einstein, qui
vient de libérer la chaire de physique théorique. Il n'a alors que 27
ans: c'est durant cette année-là, extrêmement importante dans sa carrière
scientifique, qu'il propose les deux théories fondamentales qui vont le
faire connaître, l'une sur les chaleurs spécifiques, l'autre sur la polarité
des molécules. Revenu en Hollande, il enseigne pendant deux ans à Utrecht,
puis, souhaitant confronter sa théorie sur la polarité des molécules avec
l'expérimentation, il accepte la chaire de professeur de physique théorique
à l'Université de GOttingen, où il a la chance de trouver un laboratoire
très bien équipé. Après être xsté cinq ans dans ce poste, il enseigne
successivement à Zurich, Leipzig et Berlin, où on lui propose, en 1934,
une chaire à l'Université, ainsi que la direction d'un des laboratoires
du Kaiser Wilhelm Institut. Mais la montée du nazisme, l'ingérence de
la politique dans les préoccupations scientifiques, enfin la pression
exercée pour qu'il devienne citoyen allemand, l'incitent à quitter l'Allemagne
et, malgré les difficultés soulevées par les autorités de l'époque, il
réussit à gagner l'Italie, puis les Etats-Unis. Nommé en 1940 professeur
de chimie à l'Université Comell, il finit sa carrière outre-Atlantique
après avoir obtenu en 1946 la citoyenneté américaine.
Le champ de recherches de Debye en chimie physique est extrêmement vaste
et, comme nous l'avons signalé, sa notoriété a commencé alors qu'il était
âgé de 27 ans, dès la publication de ses deux théories.
Ayant utilisé la
formule de Planck et admis que les atomes d'un solide vibrent à une fréquence
donnée, Einstein, le premier, avait établi une relation entre la "chaleur
spécifique" du corps étudié et sa température. Mais aux basses températures
des écarts apparaissaient entre les prévisions théoriques et les résultats
expérimentaux, les atomes n'étant pas caractérisés par une seule fréquence,
mais au contraire par une gamme de fréquences. La théorie de Debye, fondée
sur les analogies entre le gaz de phonons et le gaz de photons, conduit
à la conclusion qu'aux très basses températures la "chaleur spécifique"
C est proportionnelle au cube de la température absolue de toute substance
et qu'elle s'annule au zéro absolu.
Plus important encore est la théorie sur les moments dipolaires des molécules,
dont le premier mémoire, paru en 1911, a été suivi par beaucoup d'autres
jusque dans les années 1950. Cette théorie est à la base des conceptions
sur les diélectriques et de la mesure des moments dipolaires qui va devenir
un puissant moyen de détermination des structures moléculaires. Le moment
permanent de certaines molécules est nul (molécules apolaires); lorsqu'il
en est autrement, il s'agit de molécules polaires caractérisées par un
dipôle permanent (p,o), c'est-à-dire par un système de deux charges opposées
(+ q) dont l'interdistance (a) est de l'ordre de grandeur des dimensions
moléculaires, de sorte que mu.o = aq; exprimé en u.e.s., sa valeur avoisine
10-18. En hommage à Debye, l'unité du moment dipolaire (D) porte son nom.
Il a également défini l'une des composantes des forces de
Van der Waals.
L'étude des fluides met en évidence les forces responsables des écarts
par rapport à un fluide parfait. Ces forces, appelées "forces de Van der
Waals", ont leur origine, si les molécules sont polaires, dans l'interaction
dite de Keesom. En second lieu interviennent les forces de Debye. Le champ
créé par une molécule polaire provoque une déformation des charges dans
les molécules voisines, et on peut calculer l'énergie d'interaction qui
en résulte. A côté de ces forces qui apparaissent seulement entre molécules
polaires, sont toujours présentes celles dites de London, dues à la répartition
asymétrique (variable dans le temps) des électrons autour du noyau.
En 1913, lorsqu'il arrive à Gottingen où Laue et Bragg viennent de découvrir
la diffraction des rayons X, Debye commence à étudier l'influence de la
température sur ce phénomène, et met en évidence un facteur important
qui relie l'intensité des taches de diffraction, la longueur d'onde, l'angle
de diffraction et la température; ce facteur portera son nom. Scherrer,
qui se trouve aussi à Gbttingen, entreprend une collaboration très efficace
avec Debye et, en 1916, les deux chercheurs publient en commun un remarquable
mémoire sur la diffusion des rayons X par les petites particules cristallisées
(poudre). Leur méthode va devenir rapidement l'une des plus puissantes
pour déterminer la structure de cristaux de haute symétrie. Les recherches
dans ce domaine se poursuivront durant des années, aussi bien au plan
théorique que pratique.
Durant son séjour
zurichois (1920-1927), Debye s'intéresse aux solutions d'électrolytes
et publie en 1923, en collaboration avec Hückel, deux mémoires fondamentaux.
La théorie qu'il développe domine encore aujourd'hui un certain nombre
de nos conceptions sur les interactions ioniques en solution. Elle était
d'autant plus importante à l'époque que les points de vue des deux écoles
d'Ostwald et de Nemst se trouvaient partagées sur la question. Les uns,
considérant que les électrolytes faibles obéissaient à la loi d'action
de masse, admettaient que les ions, même chargés, se comportaient comme
des particules électriquement neutres. Les autres, travaillant sur les
électrolytes forts, considéraient qu'ils avaient un comportement anormal;
ils parlaient "d'anomalies des électrolytes forts". Or il était pour le
moins surprenant de considérer qu'un sel ou un acide fort en solution
aqueuse avait un comportement anormal. Par la suite, seul Lewis et ses
collaborateurs réussirent à rendre une cohérence à l'ensemble en introduisant
la notion d'activité; mais il s'agissait là d'une systématique qui n'avait
pas de support théorique. On avait émis des hypothèses sur des interactions
coulombiennes, mais toute tentative d'en déduire une théorie s'était soldée
par un échec. En combinant l'équation de Boltzmann (sur la distribution
statistique des ions) et celle de Poisson (traduisant le transfert des
ions du milieu homogène vers l'atmosphère ionique), puis en tenant compte
d'une variation d'énergie du système (s'appliquant d'une part au domaine
du continu, d'autre part au domaine du discontinu), Debye détermina le
potentiel moyen d'un ion donné qui agit autour de lui. L'équation différentielle
qu'il obtint ne put être intégrée que grâce à une simplification qui consistait
à considérer des solutions diluées dans des solvants de constante diélectrique
élevée, comme l'eau par exemple. Pour les autres solvants, elle restait
valable à la limite, c'est-à-dire à dilution infinie.
Cette théorie, qui suscita de nombreuses controverses, fit néanmoins faire
un grand pas en avant, et fut confirmée, pour les conditions précisées
ci-dessus, par les résultats expérimentaux. Ainsi on put formuler quantitativement
les propriétés thermodynamiques des électrolytes en solution; et on put
calculer le coefficient d'activité des ions. En effet Debye était parti
des hypothèses suivantes: la dissociation est totale, le solvant est
un continuum de constante diélectrique identique en tous points, les interactions
entre ions sont régies par la loi de Coulomb. Les coefficients d'activité
f des ions d'un électrolyte se calculent donc à partir de la relation:
Log f +- = -(a)Z+Z-µ0.5.
(loi limite de Debye-Hückel à dilution infinie),
où Z+ et Z- sont
les charges électriques des deux ions, p. la force ionique (µ= l/2 S Zi
Ci 2), et (a) un facteur dont la valeur est de l'ordre de 0,5 pour l'eau.
Le second mémoire de 1923 concemait la conductibilité des solutions ioniques.
Debye et Hückel mirent en évidence que la conductibilité était un phénomène
irréversible et que, s'il y avait équilibre de dissociation, il ne pouvait
être que surimposé au processus fondamental de la conduction du courant.
Ils introduisirent la notion de relaxation et celle du mouvement électrophorétique
du solvant. Plus tard, Debye et un autre de ses collaborateurs, Falkenhagen,
rendirent compte de l'influence du champ électrique appliqué, et prévirent
une dispersion de la conductibilité avec la fréquence, ce qui fut vérifié
expérimentalement par Wien et Debye.
A partir de 1927, à l'Institut de physique de Leipzig, Debye poursuivit
pendant sept ans ses travaux sur les moments dipolaires, les rayons X,
les électvolytes forts, et entreprend l'étude de la diffusion de la lumièn:
par les ultrasons. Il continua de s'intéresser aux mêmes problèmes à l'Institut
Kaiser Wilhelm. C'est pour ces recherches qu'il obtint en 1936 le prix
Nobel de chimie.
En 1940, outre-Atlantique, l'industrie de guerre nécessitant d'énormes
quantités de caoutchouc synthétique, Debye porta son attention sur la
chimie des macromolécules et des solutions colloïdales. Dans les années
qui suivirent, il publia une théorie de la diffusion de la lumière par
les macromolécules en solution, et proposa une méthode de déteanination
de la masse moléculaire et de la forme de ces grosses molécules, montrant
expérimentalement qu'avec des systèmes suffisamment purs, les résultats
étaient reproductibles. Bien des années après, la technique de Debye restait
le meilleur moyen pour étudier les polymères en solution.
Mort à Ithaca, dans
l'Etat de New York, le 2 novembre 1966, il a laissé le souvenir d'un grand
savant ainsi que d'un bon enseignant, d'un excellent écrivain et conférencier.
Dans la préface de l'un de ses livres, Debye avait écrit: "Notre science
est essentiellement un art qui ne peut pas vivre sans l'étincelle de génie
d'hommes qui, sensibles aux petits indices, reconnaissent la vérité avant
que la preuve n'en ait été faite."
A qui, mieux qu'à
lui-même, cette phrase pourrait-elle s'appliquer ?
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