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Victor Grignard est
né à Cherbourg le 6 mai 1871. Après de brillantes études secondaires,
il entre à l'Ecole Normale spéciale de Ciuny, en Saône-et-Loire, où son
séjour, qui devait être de deux ans, est écourté par la fermeture de l'Ecole
en 1891. Il choisit alors de poursuivre ses études à la Faculté des Sciences
de Lyon, et prépare une licence de mathématiques qu'il termine après son
service militaire. Sa formation de mathématicien ne le prédisposait donc
pas à faire de la chimie; pourtant il accepte, sans grand enthousiasme
semble-t-il, un poste de préparateur dans le laboratoire de Barbier, titulaire
de la chaire de Chimie générale, lui-même assisté de Bouveault, maître
de conférences.
Se trouvant à bonne école, il prend goût à la chimie organique et, après
avoir acquis le grade de licencié ès Sciences physiques, il est nommé
en 1898 chef de travaux. Un an plus tard, ayant suivi Barbier dans les
nouveaux locaux de l'Institut de Chimie de Lyon, il y prépare sa thèse,
qu'il soutient deux ans plus tard, en 1901. Après sa thèse, il reste à
Lyon jusqu'en 1905, année où il est nommé chargé de cours à la Faculté
des Sciences de Besançon. L'année suivante, il revient à Lyon comme maître
de conférences, puis comme professeur adjoint; il y reste jusqu'en 1909.
Mais Lyon n'étant pas en mesure de lui offrir la chaire que justifient
ses travaux, il part pour Nancy comme Professeur titulaire de 1a chaire
de Chimie organique: c'est pendant son séjour à Nancy qu'il apprend qu'il
est lauréat du prix Nobel de Chimie conjointement avec Paul Sabatier.
En 1919, il revient définitivement à Lyon pour y prendre la succession
de son maître, Barbier, atteint par la limite d'âge. Il y devient successivement
directeur de l'Ecole de Chimie, membre de l'Institut (1926), et enfin
doyen de la Faculté des Sciences jusqu'à sa mort.
Le sujet de thèse
de Grignard, "Action de l'iodure de méthyle sur les cétones en présence
de magnésium pour obtenir des alcools tertiaires", tire son origine d'une
expérience faite par Barbier. Ce demier, travaillant sur les essences
naturelles, avait eu besoin de diméthylhepténol. Disposant de méthylhepténol,
il avait pensé l'utiliser pour préparer l'alcool tertiaire en question
selon la méthode décrite par Saytzeff, fondée sur l'action de l'iodure
de méthyle en présence du zinc. Mais n'ayant pas obtenu les résultats
attendus, Barbier avait substitué le magnésium au zinc et utilisé comme
solvant l'éther anhydre. Ayant réussi à préparer le diméthylhepténol,
il ne continua pas tout de suite des recherches dans ce domaine; pourtant,
comme il avait pressenti l'intérêt de cette synthèse, il confia la poursuite
de son étude à Grignard.
Au début, ce dernier
rencontra les mêmes difficultés que son maître: faibles rendements, résultats
non reproductibles. Pensant qu'il se formait un intermédiaire organomagnésien,
il eut l'idée de s'intéresser à ce type de composés. On savait, depuis
les travaux de Lothar Meyer, effectués entre 1891 et 1894, qu'il était
possible de préparer des composés solides de formule MgR2. Mais ces composés
étaient peu solubles dans les solvants apolaires, et s'enflammaient spontanément
dans l'air et dans le CO2, ce qui n'arrangeait pas Grignard. Il se tourna
alors vers les composés organozinciques, découverts depuis quelques années
par Frankland et Wanklyn (1855). Ces composés, dans l'éther anhydre, étaient
aussi actifs que les magnésiens organiques, mais non inflammables à l'air,
cependant il fallait les chauffer en tube scellé et distiller la masse
solide résultante, ce qui, dans la pratique, en excluait l'utilisation.
L'affinité du magnésium étant supérieure à celle du zinc, Grignard décida
de réutiliser ce métal, mais en opérant différemment. Il constata en effet
que le magnésium dans l'éther anhydre réagissait vigoureusement avec les
esters halogénés à température et à pression ordinaires, et que cette
réaction donnait, avec d'excellents rendements, des organomagnésiens mixtes
du type R-Mg-X, solubles dans l'éther. C'est ainsi la découverte géniale
d'un puissant agent de synthèse qui donne à la chimie organique un nouvel
essor dans de nombreux domaines. Ces résultats sont publiés pour la première
fois le 14 mai 1900 aux Comptes Rendus de l'Académie des Sciences.
Mais les possibilités
réactionnelles de cet agent de synthèse sont si grandes qu'il est impossible
à une seule personne de les explorer toutes. Grignard s'entoure donc de
jeunes chercheurs; d'autres laboratoires français et étrangers se lancent
également dans cette nouvelle voie de recherches. A la mort de Grignard,
on dénombrait déjà plus de 6000 publications concemant les organomagnésiens,
et cela devait continuer encore longtemps après 1935. On trouvera dans
tous les manuels de chimie organique la description des emplois des organomagnésiens
mixtes et des réactions auxquelles ils participent. Il n'est pas possible
dans cette notice, parce que là n'est pas son objectif, de rappeler chacun
de ces résultats. Disons simplement qu'ils réagissent sur des composés
très divers que nous classerons en quatre groupes:
- action sur les
composés à hydrogène mobile;
- action sur les composés à halogène mobile (ou autre anion mobile);
- réactions d'addition;
- réactions qui utilisent plusieurs molécules du réactif de Grignard.
D'une façon générale, les organomagnésiens mixtes ne donnent lieu qu'à
des réactions entre dipôles, autrement dit celles qui s'apparentent aux
mésomécanismes.
La structure du réactif de Grignard a fait l'objet de nombreuses
discussions, et plusieurs hypothèses se sont succédé. La plus généralement
admise est celle d'un complexe solvaté: ce complexe a effectivement été
isolé à l'état cristallisé, et l'analyse aux rayons X a confirmé la structure
supposée. Mais des doutes ont subsisté pendant plusieurs années, parce
que la nature des entités présentes dans le réactif de Grignard dépend
à la fois du solvant, du radical R et de l'halogène, et qu'aucune structure
générale ne semblait s'imposer jusqu'à la période contemporaine. Aussi
retient-on tout simplement, lorsque l'on utilise ces réactifs, la formule
R-Mg-X que leur a attribuée Grignard dès le début.
Les applications
de cette découverte sont innombrables, et dans sa conférence faite le
12 décembre 1912 à Stockholm lors de la remise du prix, Grignard cita
en particulier la synthèse d'alcaloïdes artificiels, dont le fameux alypine
fabriqué par la firme Bayer.
Victor Grignard,
outre la récompense du prix Nobel, était membre d'honneur de nombreuses
Sociétés et Académies étrangères, et Docteur honoris causa des Universités
de Bruxelles et de Louvain. Il mourut à Lyon le 13 décembre 1935.
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