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C’est
la première fois qu’un français reçoit le prix Nobel de chimie depuis
Irène et Frédéric Joliot-Curie. Né à Rosheim (Bas-Rhin) le 30 septembre
1939, Lehn a fait toutes ses études supérieures à l’Université de Strasbourg,
où il obtient sa licence ès sciences. En qualité de chercheur au C.N.R.S.,
il se lance alors dans la préparation, sous la direction du professeur
Ourisson, d’une thèse de doctorat d’Etat sur les terpènes. A cette époque,
le laboratoire venait d’acquérir un spectromètre de résonance magnétique
nucléaire performant, un A-60, sur lequel Lehn entreprit d’exercer ses
talents.
En 1963, il part effectuer un stage post-doctoral à Harvard, chez R.B.
Woodward, où il réalise un petit morceau de l’énorme molécule de la vitamine
B 12. Cette synthèse est un chef-d’œuvre. Lehn, en y participant, apprend
à reconstituer artificiellement une molécule composée de centaines d’atomes.
Réussir, c’était apporter la preuve qu’il n’y a pas de frontière entre
l’inerte et le vivant, que le second peutêtre fabriqué à partir du premier.
Il s’en fallu de peu que Lehn n’ait accepté à cette époque un poste de
professeur qui lui était proposé dans la prestigieuse Université américaine: «j’avais pratiquement signé» reconnu-t-il après son retour. Il s’est
en définitive ravisé, et, revenu à Strasbourg, il y a été nommé maître
de conférences en 1966, et trois ans plus tard professeur titulaire à
titre personnel; il dirige alors un laboratoire de chimie organique physique
associé au C.N.R.S. Plus la moitié des étudiants dont il s’entoure viennent
de l’étranger: son souci de pédagogue se double d’un désir constant d’échanges
internationaux.
Jean-Marie Lehn occupe depuis 1979 la chaire de chimie des interactions
moléculaires au Collège de France. Il est devenu membre de l’Académie
des Sciences en 1985. Il tient également un rôle de conseiller auprès
du groupe Rhône-Poulenc. Il a d’autre part enseigné à temps partiel à
l’Université de Harvard et au polytechnicum de Zurich.
Il a été lauréat
d nombreux prix et a reçu de multiples distinctions honorifiques. Son
refus d’un nationalisme étroit s’est une nouvelle fois affirmé lorsqu’il
a dit, à propos de son prix Nobel: «C’est un travail qui a été distingué,
pas un pays.» La chimie ignore les frontières.
En 1969, les recherches de Lehn s’orientent vers la synthèse de molécules
creuses tridimentionnelles, beaucoup plus proches des composés naturels
que ne le sont les couronnes planes. Comme il le dit lui-même: «Mon
attirance pour les phénomènes biologiques m’amena à me demander comment
un chimiste pouvait contribuer à l’étude des manifestations biologiques
tout en restant chimiste.»
L’une des manifestations qui l’intriguait beaucoup était la possibilité,
pour certains composés organiques de permettre à des ions sodium ou potassium
de traverser les membranes biologiques (comme le font par exemple les
antibiotiques). C’est ainsi qu’avec ses collaborateurs, il crée de véritables
cages moléculaires qu’il baptise cryptants (du grec kryptos, qui signifie
«caché»). Ces molécules offrent des cavités dont les tailles sont ajustables
à volonté, et qui peuvent reconnaître et emboîter les ions et certaines
molécules simples avec une très grande sélectivité. Des vulgarisateurs
parlent de la synthèse d’une « serrure conçue pour accueillir une clef
et une seule». Cette expression pittoresque est encore insuffisante,
car dans ce cas la serrure et la clef présentent l’une pour l’autre une
très grande affinité: plongées dansz un mélange, elles vont se reconnaître
et s’imbriquer l’une dans l’autre. Or c’est exactement ainsi que fonctionne
la chimie du vivant ! Chaque atome ou molécule se fixe spontanément sur
le site qui lui convient; et l’anticorps, l’enzyme, la vitamine ont tous
une place exacte où exercer leur fonction chimique. Le but que s’était
fixé Lehn est donc atteint au-delà de ses espérances.
Les premiers cryptants préparés renfermaient des cavités circulaires tapissées
intérieurement d’atomes d’oxygène.
Comme les éthers-couronnes,
ils capturaient les ions alcalins et alcalino-terreux avec une précision
jamais atteinte auparavant. Si tel cryptant, par exemple, retenait parfaitement
le potassium , il ne retenait pas le lithium (trop petit) ni le césium
(trop gros). Avec son équipe, Lehn prépare ensuite une nouvelle famille
de molécules creuses capables d’enrober des ions de métaux lourds avant
de préparer des substances aux géométries plus complexes présentant la
forme de tonnelets. Grâce à leur faculté d’envelopper des ions et des
molécules, les cryptants peuvent avoir de nombreuses applications. Certains
d’entre eux ont, par exemple, été utilisés pour décontaminer des souris
dont l’organisme recelait du strontium radioactif sans en faire varier
le taux de calcium; d’autres pourraient servir au contrôle du taux de
lithium dans l’organisme de personnes dépressives; n’oublions pas non
plus leur application à la séparation des isotopes radioactifs.
Les cryptants cylindriques peuvent fixer et transporter sélectivement
des éspèces chimiques capables d’avoir des applications en catalyse et
de permettre l’étude des catalyseurs naturels que sont les enzymes.
Lehn a donné une
nouvelle dimension à la chimie en faisant appelle à la notion de comportement
moléculaire, de reconnaissance, de répulsion, d’action et de réaction.
Cette chimie constitue, comme il l’a dit lui-même en mars 1980 lors de
sa leçon inaugurale au Collège de France, «tout sociologie des populations
moléculaires.»
Grâce aux trois lauréats
1987, on sait désormais fabriquer sur mesure des molécules invraisemblables
aux propriétés surprenantes.
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