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Mauriac,
François (1885 - 1970) |
François
Mauriac, né à Bordeaux le 11 octobre 1885, est mort à
Paris le 1er septembre 1970. Toute sa vie et toute son uvre seront
marquées par sa province natale, le Bordelais, par les vignes et
les Landes: "Province, écrira-t-il, terre d'inspiration, source
de tout conflit! La Province oppose à la passion les obstacles
qui crient le drame... La Province nous montre dans les êtres des
passions vives et des barrages. La Province nous fournit des paysages...
La Province nous enseigne à connaître les hommes. La Province
croit encore au bien et au mal: elle garde le sens de l'indignation et
du dégoût." Sur la Lande: "Le vent d'équinoxe,
arrêté par l'immense forêt odorante et chaude, ne se
décèle qu'au glissement des nuages, qu'au balancement des
cimes, à ce bruit de mer qu'elles font dans le ciel." François
Mauriac subira aussi jusqu'à la fin de sa vie l'influence persistante
de l'éducation religieuse stricte que lui dispensèrent sa
mère, veuve très tôt, et les marianistes du Collège
de Grand-Lebrun à Caudéran. Enfin, il a été
façonné par le milieu de la grande bourgeoisie bordelaise,
celle des Chartrons. Toutes ces empreintes se retrouveront dans la majeure
partie de ses romans, de ses poésies et de ses essais. François
Mauriac y réagira dans sa vie avec passion et elles donneront une
coloration dramatique à l'intrigue de ses romans. L'écrivain
leur sera encore fidèle dans les dernières lignes qu'il
rédigera pour son Bloc-Notes du Figaro Littéraire
en juillet 1970, lorsqu'il évoquera les premières années
de sa vie. Fils d'un propriétaire de vignobles, le Château
Malagar, où il séjournait aux vacances et où il retrouvait
régulièrement ses racines chaque année, François
Mauriac fut très jeune orphelin de père. Il fit des études
à la Faculté des Lettres de Bordeaux, prépara le
concours de l'Ecole des Chartes, obtint une licence en lettres, mais il
décida finalement de monter à Paris et de devenir écrivain
en dépit des inquiétudes que cette décision suscitait
dans sa famille, en particulier chez sa mère. Il fréquenta
quelque peu le milieu du "Sillon" de Marc Sangnier et montra
quelque penchant pour un christianisme beaucoup plus social que celui,
très traditionnel, qu'il avait connu jusqu'alors. Il publia Les
Mains jointes (1909), son prenier recueil de poèmes, salué
avec chaleur dans l'Echo de Paris par Maurice Barrès, qui
prédit au jeune poète une grande carrière dans les
lettres. Persuadé pendant un temps qu'il était plus
doué pour la poésie que pour la prose, François Mauriac
publiera trois autres recueils de poèmes; Adieu à l'adolescence
(1911), Orages (1925), Le Sang d'Atys (1940) où se
révélera une contradiction, majeure dans son uvre,
entre les sens et le péché, contradiction dont il analysera
les "vertus" pour un écrivain: "Rien ne pourra faire
que le péché ne soit l'élément de l'homme
de lettres et les passions du cur le pain et le vin dont chaque
jour il se délecte: puisse au moins la Grâce demeurer présente
dans notre uvre ; même méprisée et en apparence
refoulée, que le lecteur sente partout cette nappe immense, cette
circulation souterraine de l'amour" (La Littérature et
le péché, 1938). Pour exprimer ces thèmes, il
se servira également de la scène et il fera jouer avec succès
trois uvres dramatiques: Asmodée, Les Mal Aimés
et Le Feu sur la terre (représentées respectivement
en 1937, 1945 et 1950). Cependant si l'uvre de François Mauriac
ne se divise pas, si dans ses poèmes comme dans ses drames surgissent
les grands thèmes du désir, de la solitude des âmes
desséchées par l'absence de Dieu, ou illuminées par
sa présence, et des personnages qui tombent dans la fatalité
du péché par excès d'amour possessif, c'est surtout
dans ses romans qu'on trouve les meilleurs développements de ces
regards sur l'âme humaine. Avec L'Enfant chargé de chaînes
(1913) et avec La Robe prétexte (1914), François
Mauriac, à moins de trente ans, se place déjà parmi
les meilleurs romanciers de sa génération. La guerre, qu'il
accomplira à Salonique, où il tombera gravement malade,
interrompra momentanément sa carrière, mais celle-ci sera
confirmée et amplifiée par la publication de Préséances
(1921) et surtout celle du Baiser au lépreux (1922) dans
lequel se dessine, à travers le personnage de Noémie d'Artiailh,
l'image de l'épouse d'un homme disgracié, Jean Peloueyre,
femme transfigurée par l'abnégation de l'amour. La thématique
mauriacienne, qui reviendra avec ses leitmotive tout au long d'une uvre
qui s'étend sur un demi-siècle, est déjà présente
dans ce roman: chaleur du climat landais, odeur des pins qui ponctuent
la sensualité et les palpitations désordonnées et
passionnées d'âmes à la recherche de la vérité
et de l'amour, même à travers les fautes, le mal et le péché.
Dans chacun de ses romans, François Mauriac développera
ce qu'on a appelé un peu abusivement son jansénisme: l'illustration
des contradictions entre ceux qui font le mal, mais sont parfois habités
par la grâce divine, et ceux qui voudraient faire le bien et qui
n'y parviennent pas, dans la privation de la présence divine, et
en dépit souvent de leurs efforts, de leur violence ou de leur
austérité. Restent les médiocres, que François
Mauriac condamne: ceux qui ne luttent pas, avec ou sans Dieu, pour tenter
de faire jaillir la lumière au milieu des noirceurs du monde et
des fatalités de leurs destins. Cette vision d'un monde dans lequel
la domination de certaines âmes sur d'autres âmes est à
la fois une volupté suprême et une perdition se trouve fortement
exprimée dans Le Désert de l'amour (1925) lorsque
le docteur Courrèges, amoureux de Maria Cross, rêve qu'"alors,
il saurait adresser à Maria Cross d'autres paroles que des encouragements
au bien et que des conseils édifiants. Il serait un homme qui aime
une femme et qui la conquiert avec violence." Les romans de
François Mauriac qui paraîtront entre 1923 et 1968 développeront
ces ambiguïtés tragiques avec une ampleur de plus en plus
envoûtante. Avec Génitrix (1923) apparaît la
figure terrible d'une mère possessive et abusive, avec Thérèse
Desqueyroux (1927) et la suite de ce roman La Fin de la nuit
(1935), les détours de l'âme d'une empoisonneuse, avec Le
Nud de vipères (1932) où le narrateur, après
une confession méchante et cruelle sur ses turpitudes et ses monstruosités
morales, est frappé, au moment de sa mort, par l'amour et l'espérance
de la foi, avec La Pharisienne (1941) où Brigitte sait,
au soir de sa vie, "que ce n'est plus de mériter qui importe,
mais d'aimer", avec Le Sagouin (1951), petit enfant brisé,
jusqu'à en mourir avec son père, par une mère indigne
bien que pathétique, avec Caligaï (1952), avec L'Agneau
(1954) où un adolescent semble apparemment sacrifié aux
malédictions qui frappent son entourage, et jusqu'au dernier roman
que François Mauriac écrivit octogénaire, Un adolescent
d'autrefois (1969) que les critiques et les lecteurs s'accordèrent
à trouver particulièrement réussi. Sous la forme
d'une épure, rédigée avec une jeunesse de pensée
et d'écriture tout à fait exceptionnelle, se retrouvait,
intacte, toute la mythologie mauriacienne, c'est-à-dire toutes
les réalités intérieures et extérieures d'une
intrigue où l'âpre nature landaise, souvent écrasée
par les incendies et les orages, fait écho aux âmes enflammées
par des passions dévorantes. Dans cette uvre romanesque,
dont l'écriture sait capter le mot dans toute sa force et toute
sa plénitude, grâce à une syntaxe efficace qui exprime
la tension des corps et des esprits, il existe une sorte de plage où
le romancier semble s'être quelque peu reposé, attendri,
après la dureté que lui imposait sa critique du milieu provincial:
c'est Le Mystère Frontenac (1933), peut-être le plus
autobiographique de tous les romans de François Mauriac
mais ils le sont tous à des degrés divers et celui
qui porte en lui une fraîcheur et une sérénité
tout à fait particulières dans l'uvre de l'écrivain.
Plusieurs essais soulignent l'uvre romanesque par les éclairages
religieux qu'ils lui apportent: La Vie de Jean Racine (1928), Souffrance
et bonheur du chrétien (1930), La Vie de Jésus
(1937), Blaise Pascal et sa sur Jacqueline (1931), Fils
de l'homme (1958), Ce que je crois (1963). Par ces ouvrages de méditation, François Mauriac précise comment il vit le christianisme et le catholicisme, de même que dans Le Romancier et ses personnages (1933), il indique de quelle manière l'écrivain peut concilier difficilement il est vrai sa foi et sa façon de "singer Dieu" en créant des personnages. Créateur de personnages romanesques qui n'ont rien de tiède et qui sont pris dans les rets d'une condition contre laquelle ils se débattent en vain pour certains, on comprend que François Mauriac ait engagé son existence dans des combats politiques, notamment lorsqu'à ses yeux une certaine éthique de l'homme était remise en cause par les totalitarisme, qu'on faisait ainsi injure à Dieu, et qu'on méprisait la charité et la fraternité évangéliques. C'est pourquoi l'écrivain, souvent en rupture avec son milieu et même avec ses confrères d'obédience catholique, participera aux mouvements antifascistes avant la Seconde Guerre mondiale, soutiendra par la plume les républicains espagnols, en dépit de la "croisade catholique" que prétendaient servir les franquistes. Il participera à la Résistance et fera paraître dans la clandestinité aux "Editions de Minuit" sous le pseudonyme de Forez un journal où il dit son horreur du nazisme et ses exigences pour que renaisse un humanisme chrétien. C'est dans le même esprit de tolérance que François Mauriac s'insurgera, à la Libération, contre les abus de l'"épuration" et qu'il sera de ceux qui demanderont la grâce de Robert Brasillach, condamné à mort pour faits de collaboration avec l'occupant. Il reste ensuite à la pointe du combat politique, prenant position contre la déposition du sultan du Maroc en 1953, contre les guerres coloniales, celle d'Indochine puis celle d'Algérie où se pratiquaient des tortures qui défiguraient (au moral comme au physique) la personne humaine, faite à l'image de Dieu, selon le credo chrétien. Toutes ces prises de position politiques, ainsi que ses réflexions sur sa propre vie et celle du monde tout entier, François Mauriac les consigna d'abord dans son Journal en quatre volumes (19361951), puis dans ses célèbres Bloc-Notes donnés à L'Express puis au Figaro Littéraire, dans ses Mémoires intérieurs (à partir de 1959), dans ses Mémoires politiques. Il y fait preuve d'un talent de polémiste reconnu de tous, d'une ironie mordante et d'un humour cruel dont souvent ses adversaires se relevèrent mal. Après le retour au pouvoir du général de Gaulle sur lequel il composera un ouvrage (1964), François Mauriac se ralliera à la Ve République et la soutiendra dans ses articles hebdomadaires, reprochant à la gauche de ne pas supporter que de Gaulle applique la politique qu'elle avait si souvent rêvé de faire et qu'elle avait été incapable de mettre en uvre sous la IVe République. A la fin de sa vie, l'écrivain prenait de la distance, évoquait la nostalgie des temps et des amis disparus, en homme qui, comme il le disait souvent, sait que la copie est remise et qu'on ne peut rien y reprendre. Les honneurs ne manquèrent pas à François Mauriac: dés 1933, il était entré à l'Académie Française, en 1952 le Prix Nobel de littérature lui fut attribué. |