Eyck, Jan van (1395-1441) 

 
Peintre flamand contemporain de Robert Campin (le Maître de Flémalle) et de Rogier van der Weyden, il est une figure emblématique de la Renaissance dans l'Europe du Nord. Ses œuvres, empreintes d'une spiritualité savante, se caractérisent par une minutie de miniaturiste doublée d'un réalisme descriptif très neuf au XVe siècle.  

Né probablement à Maaseick, village de la vallée de la Meuse, mais peut-être à Maastricht, la ville voisine, ses plus anciennes œuvres connues (1417) sont des enluminures et furent exécutées pour le duc Guillaume IV de Bavière (Heures de Milan-Turin, dont une grande partie a disparu lors d'un incendie en 1904). De 1422 à 1424, il fut au service de Jean de Bavière, prince-évêque de Liège, devenu comte de Hollande; il travailla alors à la décoration du palais de La Haye. En 1425, à la mort de son protecteur, il entra au service du duc de Bourgogne. Valet de chambre et peintre officiel, il fut chargé de plusieurs missions diplomatiques - parfois secrètes - qui le conduisirent en Angleterre, peut-être à Prague et en Italie mais certainement en Espagne (1426-1427) et au Portugal, (1429) d'où il expédia au duc le portrait de la princesse Isabelle, sa future épouse.  
Résidant d'abord à Lille entre 1426 et 1429, il s'y maria. C'est vraisemblablement en 1430 qu'il s'établit à Bruges, capitale du duché depuis 1419, lorsque Philippe le Bon avait abandonné Dijon après l'assassinat de son père Jean Sans Peur. Pensionné pour cent livres annuelles, fort estimé de son souverain (celui-ci devint le parrain d'un de ses enfants et en dota une autre qui rentrait dans les ordres), Van Eyck dut travailler aux décors palatiaux et concevoir les œuvres éphémères que requéraient les fêtes de la cour, mais cette partie profane de ses créations est très mal connue. Les peintures religieuses et les portraits relèvent des commandes dont il bénéficia dans une ville promue capitale politique, et qui n'avait jamais cessé d'être une cité portuaire au commerce florissant. Aristocrates, grands notables d'origine bourgeoise - comme le chancelier Nicolas Rolin -, négociants, banquiers souvent étrangers - tels les Arnolfini, Italiens de Lucques - s'y côtoyaient. Tous étaient soucieux d'afficher leur réussite à travers un mécénat qui leur conférait le prestige auquel ils aspiraient. Van Eyck travailla aussi pour la ville : en 1435, il réalisa la peinture polychrome de six statues décorant la façade de l'Hôtel de ville.  

Il mourut prématurément le 9 juillet 1441 et fut inhumé dans l'église Saint-Donatien, qui fut détruite à l'époque de la Révolution.  
Si la paternité d'un grand nombre d'œuvres de Jan Van Eyck repose sur une identification incontestable liée à des archives précises, il existe une polémique autour d'une éventuelle collaboration avec un mystérieux frère aîné, Hubert, dont l'existence est évoquée par un quatrain peint sur le cadre du Polyptyque de Gand, texte qui précise que Hubert a commencé l'Agneau mystique et que Jan, son frère, l'a terminé après sa mort. Après analyse, cette inscription a été jugée apocryphe et aucune archive sérieuse ne confirme l'existence de ce frère que plusieurs spécialistes estiment légendaire alors que d'autres tentent, à travers des analyses stylistiques, d'identifier les œuvres respectives de chacun. Ils attribuent à Hubert certaines miniatures des Heures de Milan-Turin, Trois Maries au tombeau (Rotterdam, musée Boysmans Van Beuningen), Crucifixion et diptyque du Jugement dernier (New York, Metropolitan Museum) et le panneau intérieur central - l'Adoration de l'Agneau - du polyptyque gantois (cathédrale Saint-Bavon). Cette œuvre majeure, qui fut achevée en 1432 et que Dürer vanta en 1521, correspond à une commande de Jodocus Vyd et de son épouse Elisabetta Borluut (ils figurent agenouillés sur les panneaux latéraux inférieurs de la face externe du retable). Formée de douze panneaux d'une iconographie complexe, elle traite de l'Annonciation et de la Rédemption. La partie extérieure, moins colorée, présente des ombres portées illusionnistes correspondant à une source lumineuse placée à droite, ce qui dénote une volonté très moderne d'intégration de l'œuvre dans son espace effectivement éclairé par une fenêtre latérale. Les panneaux intérieurs d'une grande richesse chromatique et d'une grande variété de factures correspondant aux thèmes traités, déploient, outre la maîtrise des perspectives linéaire et athmosphérique, une extrême nouveauté dans la conception naturaliste de la nudité d'Adam et Ève dont la représentation, vue d'en bas, tient compte de la position du spectateur.  
La production de Jan Van Eyck clairement identifiée comprend de nombreuses autres œuvres religieuses relevant souvent du culte marial : la Vierge dans une église, Madone au chancelier Rolin, Madone au chanoine Van der Paele (1434 ou 1436, Bruges, Musée communal), Sainte Barbe (1437, Anvers, Musée royal), Madone à la fontaine (1439, Anvers, Musée royal), Madone de Nicolas Van der Maelbecke (restée inachevée, 1440-1441, Grande-Bretagne, collection privée).  

La Madone au chancelier Rolin et La Madone au chanoine Van der Paele témoignent d'une innovation notable : l'artiste introduit dans l'œuvre religieuse, sur le même plan et en équivalence de taille avec les figures sacrées, les donateurs. La puissance évocatrice, la maîtrise de la représentation perspective des intérieurs et du paysage, la complexité symbolique, la virtuosité dans le rendu des tissus, la méticulosité des détails montrent l'inventivité de l'artiste et son exceptionnel savoir-faire.  

Les portraits réalisés par Van Eyck annoncent eux aussi une innovation, puisqu'ils combinent la précision du détail et l'intérêt pour la personnalité du modèle : Baudoin de Lannoy (postérieur à 1430, Berlin-Dalhem), Thymotheos (1432, Londres, National Gallery), l'Homme au turban rouge (1433, idem), les Époux Arnolfini (1434, idem), Jean De Leeuw (1436, Vienne, Kunsthistorisches Museum), Marguerite Van Eyck, épouse de l'artiste (1439, Bruges, Musée communal).  

Le plus célèbre et le plus complexe est sans conteste le double portrait des Époux Arnolfini, qui peut apparaître comme une scène de genre mais relève d'une analyse méthodique des signifiants accumulés de la valeur sacramentelle du mariage. Sa composition savante et illusionniste dont témoigne, sur le mur du fond, un miroir convexe, véritable trompe-l'œil qui met en scène le peintre dans un reflet minuscule et montre l'envers du décor, est contredite par la signature singulièrement ostentatoire et surdimensionnée qui dénonce l'artifice de la tridimensionnalité. L'artiste réfléchit sur son art et en souligne le pouvoir.  

Toute l'œuvre de Van Eyck témoigne d'un art savant, de connaissances approfondies dans des domaines multiples : botanique, anatomie, astrologie, archéologie, théologie. La cohabitation d'une vision microscopique et macroscopique, soulignée par Erwin Panofsky, reflète peut-être l'influence alors largement répandue en Flandre du philosophe Guillaume d'Ockham et de son nominalisme.  

La dimension intellectuelle et spirituelle de son œuvre est accompagnée d'un talent technique rare, qui déclenche la fascination. À tel point qu'il se vit attribuer à tort l'invention de la peinture à l'huile, procédé qu'il améliora en utilisant une substance nouvelle, peut-être l'essence de térébenthine, qui évitait les empâtements des pigments minéraux ou organiques liés dans une huile siccative. Sur des panneaux de chêne recouverts d'un enduit blanc opaque et lisse à base de craie et de colle animale sur lequel avait été tracé le dessin préparatoire, il étalait une couche imperméabilisante puis surperposait des glacis colorés, obtenant un chromatisme d'une qualité lumineuse et translucide exceptionnelle. Cette habileté fut mise au service d'innovations thématiques et conceptuelles dont l'influence fut sensible dans toute l'Europe.    

Oeuvres