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19 février 1944 - Le 19 février
1944 s'ouvre à Paris, devant une cour martiale allemande, et à grand
renfort de publicité, le procès de 23 militants communistes,
plus connus sous le nom de groupe Manouchian, et que dénonce dans
toute la France une immense affiche rouge intitulée "L'armée
du crime". Ce procès n'est que l'épilogue d'une histoire
longue et tragique : celle de la lutte que le PCF a menée, à Paris,
les armes à la main contre l'occupant.
C'est l'attaque de Hitler contre l'URSS, le 22 juin 1941, qui a poussé le
PCF à se lancer, dès juillet 1941, dans cette lutte ouverte.
Immédiatement, les autorités allemandes et collaboratrices
concentrent les forces de répression contre les communistes à Paris,
ces forces sont principalement les tristement célèbres brigades
spéciales (BS1 et BS2) des renseignements généraux.
Dès l'été 1941, le PCF réussit à organiser
quelques dizaines de militants dans des groupes de combat recrutés
soit dans la Jeunesse communiste, soit parmi les membres du service d'ordre
du parti (l'OS, l'Organisation spéciale), soit, enfin, parmi des
militants immigrés, souvent anciens des Brigades internationales.
Mais une première vague d'arrestations détruit ces groupes
fin 1941-début 1942 et aboutit à un premier procès
public, qui, en avril 1942, envoie au poteau d'exécution 25 combattants.
La direction du PCF décide alors de regrouper ses forces armées
au sein des FTP (Francs-tireurs et partisans), dont Charles Tillon est
le chef. Durant l'été et l'automne 1942, les FTP disposent
de trois groupes sur Paris. Le premier, celui de Le Berre, sera détruit
en août 1942. Le deuxième, le groupe Valmy, chargé aussi
de l'exécution des "traîtres"au parti, tombe en
novembre-décembre 1942. Reste le troisième groupe, celui
des FTP-MOI, qui nous mène tout droit à l' "affaire Manouchian".
Les FTP-MOI parisiens
La MOI ( Main-d'uvre immigrée) est une structure
qui, dès avant la guerre, place sous l'autorité du PCF tous
les groupes de communistes étrangers qui se trouvent sur le sol
français. Elle dispose de sa propre direction, qui est en contact
direct avec Jacques Duclos, le chef du PC clandestin.
En mars 1942, la MOI, qui en a reçu l'ordre, organise quatre détachements
FTP-MOI sur Paris : le premier, composé de Roumains et de Hongrois
(presque tous juifs) le deuxième, entièrement juif et reconnu
comme tel le troisième, italien le quatrième comprenant
des Espagnols et des Arméniens.
Bientôt, le deuxième détachement va se signaler par
son activité exceptionnelle en effet, le 16 juillet 1942, la police
française lance contre les juifs parisiens la rafle du Vel' d'Hiv'.
Immédiatement, de nombreux jeunes qui ont pu échapper à la
rafle affluent dans les organisations communistes juives. Le dos au mur,
ils brûlent de venger leurs parents et amis, et de combattre le
nazisme.
La fin de 1942 et le début de 1943 sont marqués par la multiplication
des attentats, qui deviennent de plus en plus audacieux. Mais déjà la
Gestapo et les BS préparent la riposte. Mises en échec par
le cloisonnement rigoureux de l'organisation clandestine, les BS pratiquent
une technique de filature qui leur permet de repérer les militants,
de "loger"leurs planques, de reconstituer l'organigramme. En
mars 1943, les BS frappent : en une seule nuit, plus de 80 arrestations
les Jeunesses communistes juives sont démantelées Henri
Krasucki, leur chef, est arrêté.
La direction de la section juive s'inquiète, comme le rappelle
son dirigeant, Adam Rayski : "Le 2 mai 1943, la direction de la section
juive s'est réunie et a demandé deux choses à la direction
du PCF.D'abord, que l'organisation, qui se sentait encerclée par
la police, se replie afin de couper les filatures, de sauver nos cadres
et donc de préserver l'avenir du combat. Ensuite, d'envisager le
transfert progressif en zone sud des organisations juives, politiques
et militaires, afin que nos combattants retrouvent un soutien auprès
des juifs de zone sud. La réponse de la direction fut très
nette : on nous répondit que "les cadres communistes ne sont
pas faits pour rester en conserve"et l'on nous reprocha notre attitude
"capitularde". En communistes disciplinés, nous nous sommes
inclinés ".
Vague d'arrestations
Les résultats ne se firent pas attendre : en juin
et juillet 1943, presque toute la direction de la section juive tomba
aux mains de la police, ainsi qu'environ 150 militants sur près
de 550 militants actifs au début de 1943, il en restait moins d'une
centaine.
La vague d'arrestations de juin 1943 marque un tournant dans la guerre
cruelle que se livrent combattants de la MOI et BS. Si les résistants
conservent l'initiative "militaire", la police, en ayant désormais
une idée assez précise des structures et du fonctionnement
de l'organisation, a renversé à terme le rapport des forces.
La direction FTP-MOI décide en juillet une réorganisation
: les quatre détachements initiaux sont dissous et remplacés
par un groupe de dérailleurs-dirigé par le juif roumain Boczov-et
une équipe spéciale (un groupe de choc) avec à sa tête
Manouchian et Marcel Rayman. Les attentats reprennent de plus belle :
70 de juin à octobre. L'équipe spéciale va mener deux
opérations particulièrement audacieuses : le 28 juillet
1943, elle attaque à la bombe la voiture du général
von Schaumburg, commandant du Grand Paris le 28 septembre, elle exécute
le Docteur Julius von Ritter, chargé de superviser le départ
forcé en Allemagne de milliers de jeunes Français dans le
cadre du STO.
L'étau de la police se referme inexorablement. Fin octobre, la
BS s'empare de Joseph Davidovitch, commissaire politique des FTP-MOI de
la région parisienne, dont Manouchian est désormais le commissaire
militaire. Et Davidovitch parle : la BS décide de simuler une évasion
pour que Davidovitch, désormais manipulé, pénètre
à nouveau dans l'organisation communiste mais les responsables de
la MOI ont senti le piège : ils attirent le traître, lui
font avouer sa trahison et le liquident. Voyant disparaître leur
dernier espoir de remonter jusqu'à la direction du PCF, les BS passent
à l'offensive générale à partir du 13 novembre
1943 : au total, 108 arrestations, dont "58 juifs de diverses nationalités,
29 étrangers et 21 Français aryens"(sic). Le 15 novembre,
Marcel Rayman est arrêté, le 16 Manouchian l'est à son
tour en même temps que le chef de l'ensemble des FTP de la région
parisienne, Joseph Epstein. Le 27, Boczov tombe à son tour. Le 21
février 1944, les 23 du groupe Manouchian sont exécutés.
C'est la fin des FTP-MOI parisiens.
STEPHANE COURTOIS
Le Monde du 2 juin 1985
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