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23 août 1944 - Le 23 août
1944 au matin, la Roumanie, occupée depuis près de quatre
ans par la Wehrmacht et dirigée par le "Pétain roumain",
Ion Antonescu, est encore la quatrième puissance le l'Axe, avec
l'Allemagne, le Japon et l'Italie. Depuis le 22 juin 1941, elle a engagé 780.000
soldats contre l'URSS, dont 350.000 sont tombés au combat, 270.000
civils ont péri.
Si la monarchie parlementaire d'avant-guerre a laissé la place à une
dictature fasciste, antisociale et antisémite, l'institution monarchique
demeure, avec le jeune roi Michel (vingt-trois ans), dont le père,
Carol II, a abdiqué pour s'exiler lors de l'avènement d'Antonescu.
Et si les partis politiques ont été interdits et leurs dirigeants
emprisonnés la résistance au régime s'est organisée
dans la clandestinité.
Le jour même où les troupes soviétiques pénètrent
dans le pays, le roi Michel convoque dans son bureau le maréchal
Antonescu, le fait arrêter par quelques soldats fidèles,
et forme avec les sociaux-démocrates et les communistes un gouvernement
d'union nationale. Le 23 août 1944 au soir, la Roumanie est devenue
la quatrième puissance alliée, après l'URSS, les
Etats-Unis et le Royaume-Uni. Elle engage contre l'Allemagne et ses satellites
540.000 soldats, dont 170.000 ne reviendront pas (outre 80.000 victimes
civiles). Mais L'URSS ne signera l'armistice que le 12 septembre suivant
: durant vingt jours, la Roumanie, devenue ennemie de l'Axe, sera encore
traité e en ennemie des Alliés.
Le Parti communiste a participé au renversement d'Antonescu selon
la mesure de ses forces : un millier de membres environ (dans un pays
de 19 millions d'habitants dans les frontières de 1939).
La marche au fascisme
Pourtant, les motifs du retournement roumain du 23 août
1944 sont à mille lieues de la lutte des classes. Jusqu'en juin 1940,
la Roumanie, nettement amie des Alliés, qui avaient d'ailleurs
garanti ses frontières le 13 avril 1939, réprime fermement
le fascisme à l'intérieur et tente de défendre à l'extérieur
les Etats nationaux issus de 1918.
Le 22 juin 1940, la protectrice de la Roumanie-la France-succombe aux
assauts allemands. Quatre jours après, l'URSS intime à la
Roumanie l'ordre d'évacuer en quarante-huit heures les 50.500 kilomètres
carrés, peuplés de près de 4 millions d'habitants,
de la Moldavie orientale (Bucovine du Nord et Bessarabie). Le roi Carol
II cède, tandis que les routes sont déjà noires de
réfugiés.
C'est ce traumatisme, dont Carol II ignore les complicités berlinoises,
qui jette le pays dans l'orbite allemande. Le roi cède sur tout.
En juillet 1940, les légionnaires de la Garde de fer, organisation
fasciste, entrent au gouvernement, le royaume se retire de la Société des
nations, des pogroms restent impunis, le droit de grève et les
conquêtes sociales de 1923 sont abolis. En août, 65 000 kilomètres
carrés et 1 600 000 Roumains sont encore abandonnés aux
amis de l'Allemagne, le "diktat de Vienne"attribuant deux départements
à la Bulgarie, et la moitié nord de la Transylvanie à la
Hongrie (qui revendiquait toute cette province où , à côté des
3 500 000 Roumains, vivaient 1 600 000 Hongrois et 600 000 Allemands).
En septembre, Carol Il abandonne son trône, laissant la couronne
à son fils mineur Michel et son pouvoir à Antonescu et à la
Garde de fer. En octobre, la Wehrmacht est "invitée"dans
le pays. En novembre, la Roumanie adhère au pacte tripartite les
légionnaires massacrent les bourgeois, les "ploutocrates",
les juifs, les anciens dirigeants politiques ou ministres, les intellectuels
et bien d'autres. En décembre, les syndicats sont interdits.
Eviter l'occupation soviétique
22 juin 1941. La Roumanie se lance, aux côtés
des Allemands, dans l'attaque de l'URSS. Et si Antonescu récupère
pour trois ans la Moldavie orientale, il dépasse le Nistre (Dniestr),
frontière ethnique et historique de la Moldavie et de la Roumanie,
et envoie l'armée au massacre jusqu'à Stalingrad.
A partir de Stalingrad-et seulement à partir de ce moment-là -,
tant Antonescu que l'opposition clandestine (c'est-à -dire les anciens
partis politiques, en accord avec le roi Michel) cherchent à se dégager
des liens avec l'Axe et à conclure un armistice séparé.
Leur but commun est d'obtenir des Occidentaux un débarquement dans
les Balkans et une occupation du pays par leurs armées, et non
par l'armée rouge. Barbu Stirbei, émissaire de l'opposition
auprès des Alliés, qui finit par accepter les conditions
(y compris le libre passage de l'armée rouge), obtient la "garantie"des
frontières de 1939 et de la démocratie parlementaire selon
la Constitution de 1923.
En échange de quoi, l'opposition s'engage à rejoindre le camp
allié. Telles sont les raisons du retournement du 23 août
1944.
Une semaine après, les Soviétiques sont à Bucarest,
à Sofia, à Belgrade : le front des Balkans s'effondre. Mais
l'armée rouge ne se contente pas de passer. Tandis que les Roumains
se battent contre l'Allemagne en Hongrie, elle s'installe dans le pays
à demeure et fournit au PC-qui se gonfle rapidement d'une masse d'opportunistes
et d'arrivistes-la force et la logistique indispensables à sa prise
du pouvoir.
Le PC s'empare petit à petit, de 1944 à 1948, de tous les
secteurs de la société, réduisant l'une après
l'autre les résistances rurales, syndicales, patronales, politiques
ou culturelles. Le 6 mars 1945, après trois semaines de manifestations
anticommunistes, c'est le gouvernement lui-même qui est "démissionné"
par Vychinski, ministre soviétique des affaires étrangères,
et remplacé par un gouvernement prosoviétique à ministres
communistes ou apparentés. En novembre 1946, les élections
sont organisées. Les résultats donnent au PC et à
ses alliés 91 % des députés.
Le roi Michel est "abdiqué" le 30 décembre 1947,
après l'interdiction de tous les anciens partis politiques. La
République populaire roumaine peut naître, toujours amputée
de la Moldavie orientale. Elle a ses origines dans le coup d'Etat du 6
mars 1945, et nullement dans le retournement du 23 août 1944.
SPIRIDON MANOLIU
Le Monde du 26 août 1984
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