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4 février 1945 - C'est un homme
au faîte de sa puissance qui, le 24 juin 1945, préside sur
la place Rouge un défilé impressionnant. Dix mille soldats
représentant les combattants de tous les fronts jetaient devant
le maréchal (devenu quelques jours auparavant généralissime)
Staline deux cents drapeaux pris à l'ennemi. Il revenait de loin,
ce personnage de petite taille revêtu, comme toujours, d'une vareuse
militaire plutôt terne. N'avait-il pas évité de justesse,
quatre ans plus tôt, le désastre irrémédiable
?
Joseph Vissarionovitch Djougatchvili, plus connu sous le pseudonyme qu'il
s'était donné, Staline, l'homme d'acier, a alors soixante
et un ans. Dans la cohorte qui s'était constituée autour
de Lénine avant et pendant la révolution, il n'était
pas, loin de là , le plus brillant.
Comme il paraissait médiocre auprès du flamboyant Trotski,
par exemple! Dans la clandestinité, il s'était chargé des
besognes les moins nobles. C'est lui qui organisait des attaques de convois
bancaires pour constituer un trésor de guerre. Lénine faisait
semblant d'être totalement étranger à ces opérations.
Ses adversaires ne l'accusaient-ils pas déjà de confondre
gangstérisme et lutte politique ? Le fondateur du "parti de
type nouveau"avait, certes, mis en vedette Djougatchvili lorsqu'il
lui avait demandé de préciser la doctrine communiste en matière
de nationalités.
Il parlait alors de son "merveilleux Géorgien". A d'autres
moments, il voyait en lui un "cuisinier"qui confectionnait de
drôles de plats.
Lorsque Lénine mourut, chacun aurait dû se méfier du
savoir-faire du besogneux qui était devenu secrétaire général
du parti. Un besogneux qui n'avait aucun succès de tribune : il
ne les cherchait même pas.
Dont les écrits étaient d'une remarquable platitude. Les
hiérarques redoutaient surtout le plus brillant d'entre eux, celui
qui s'était rallié sur le tard au bolchevisme et dans lequel
ils voyaient un avatar de Bonaparte. Certains crurent se servir de Staline
pour faire échec à Trotski. Ce fut leur perte. Staline accepta
le concours de Kamenev et de Zinoviev le temps de mettre Trotski hors
course. Quand Zinoviev et Kamenev s'aperçurent qu'ils s'étaient
trompés d'ennemi, il était trop tard.
Le secrétaire général avait remplacé ses premiers
associés par Boukharine et Rykov. Quand ces derniers se rendirent
compte à leur tour qu'ils avaient été bernés,
il était encore trop tard. Bref, lorsque le secrétaire général
devint le maître absolu du parti et du pays, tous les autres anciens
compagnons de Lénine furent accusés de trahison, massacrés.
C'est en décembre 1934 que le système se transforma véritablement
en une dictature personnelle. Sans doute Staline avait-il été porté douze
ans plus tôt au poste, alors tout nouveau secrétaire général.
Mais il lui avait fallu ces douze années pour transformer en pouvoir
absolu ce qui n'était en principe qu'une fonction administrative.
Le temps de mettre hors course tous ses rivaux. Et de dompter les staliniens.
Ce fut l'assassinat de Kirov (1er décembre 1934) qui
marqua le tournant.
Le secrétaire général avait des difficultés
avec son parti. Le congrès de 1934 ne s'était pas déroulé comme
il l'espérait : on disait même que lors de l'élection
pour la composition des organismes dirigeants, Kirov avait eu plus de
suffrages que lui. Staline voulait mettre au pas les récalcitrants.
Le meurtre de Kirov lui donna l'occasion de s'imposer par la terreur.
La terreur existait déjà . De nombreux "ennemis de classe"avaient été mortellement frappés. Jusqu'alors, les membres
du parti, les dignitaires du régime, étaient préservés
du pire. Staline n'avait pas obtenu les exécutions qu'il réclamait.
L'affaire Kirov donna le signal de purges massives et sanglantes.
Purge dans le parti. Purge dans l'administration et dans l'armée.
Le dictateur s'était laissé convaincre que la plupart des
chefs militaires complotaient avec l'ennemi. Le bilan est effroyable.
Trois maréchaux sur cinq exécutés. Treize commandants
d'armée sur quinze.
Cinquante-sept commandants de corps d'armée sur quatre-vingt-cinq.
Cent dix généraux de division sur cent quatre-vingt-quinze.
Et huit amiraux sur huit (précisions données par Jean Elleinstein
dans sa biographie de Staline chez Fayard!).
La facture de cette folie sera lourde au moment de l'invasion. Staline
se rendit-il compte lui-même qu'il avait cassé la protection
du pays?
N'est-ce pas pour gagner un répit qu'il négocia en 1939
le pacte avec Hitler ?
Cet homme si méfiant à l'égard de ses proches fit alors
preuve d'une confiance suicidaire à l'égard de son pire ennemi.
Le dictateur nazi préparait l'écrasement du bolchevisme
et l'asservissement des Slaves.
Staline refusa de prendre en compte les avertissements de ceux qui signalaient
le danger avec des détails de plus en plus précis. Les mises
en garde n'étaient, selon lui, que l'uvre de provocateurs.
C'est ainsi qu'il fut surpris par l'attaque du 22 juin 1941. La Wehrmacht
n'eut guère de mal à bousculer une armée rouge qui
n'était pas suffisamment aux aguets, qui avait été privée
d'un encadrement expérimenté. Voici ce qu'en disait Khrouchtchev
dans son rapport secret du congrès en 1956.
"Quand les armées fascistes eurent effectivement envahi le
territoire soviétique et que les opérations militaires furent
en cours, Moscou ordonna qu'il ne soit pas répondu au tir allemand.
Pourquoi ? Parce que Staline, en dépit de faits évidents,
pensait que la guerre n'avait pas encore commencé, que ce n'était
là qu'une action de provocation de la part de plusieurs contingents
indisciplinés de l'armée allemande, et que notre réaction
pourrait offrir aux Allemands un motif de passer à la guerre ".
"Le fait qui suit est également connu. A la veille de l'invasion
du territoire de l'Union soviétique par l'armée hitlérienne,
un certain citoyen allemand franchit notre frontière et indiqua
que les armées allemandes avaient reçu ordre de lancer l'offensive
contre l'Union soviétique dans la nuit du 22 juin, à 3 heures.
Staline en fut informé immédiatement, mais même cet
avertissement fut ignoré".
"Comme vous le voyez, tout fut ignoré: les avertissements de
certains commandants d'armée, les déclarations de déserteurs
de l'armée ennemie et même les hostilités ouvertes
de l'ennemi. Est-ce là un exemple de la vigilance du chef du parti
et de l'Etat à ce moment historique particulièrement significatif
? ""Et quels furent les résultats de cette attitude insouciante,
de ce mépris des faits établis? Le résultat fut que,
dès les premières heures, dès les premiers jours,
l'ennemi avait détruit, dans nos régions frontalières,
une grande partie de notre armée de l'air, et notre artillerie
et autres équipements militaires. Il anéantit un grand nombre
de nos cadres militaires et désorganisa notre état-major.
Par la suite nous fûmes dans l'impossibilité d'empêcher
l'ennemi de pénétrer profondément à l'intérieur
du pays ".
"Des conséquences très graves, surtout dans les premiers
jours de la guerre, résultèrent de l'élimination
par Staline de nombreux chefs militaires et de fonctionnaires politiques
entre 1937 et 1941. Pendant ces années, la répression fut
instituée contre certaines parties des cadres militaires, commençant
à l'échelon des commandants de compagnie et de bataillon et
allant jusqu'aux plus hautes sphères militaires. Durant cette époque,
les chefs qui avaient acquis une expérience militaire en Espagne
et en Extrême-Orient furent presque tous liquidés ".
"Cette politique de vaste répression contre les cadres militaires
eut également pour résultat de saper la discipline militaire
parce que, durant de nombreuses années, on avait appris aux officiers
de tous grades et même aux soldats, dans le parti et les cellules
des Jeunesses communistes, à "démasquer"leurs supérieurs
en tant qu'ennemis cachés. (Mouvements dans la salle.) Il est naturel
que ceci ait eu une influence négative sur l'état de la
discipline militaire dans la première période de la guerre
".
"Et comme vous le savez, nous avions avant la guerre d'excellents
cadres militaires, qui, sans le moindre doute, étaient loyaux au
parti et à la patrie ".
"Qu'il suffise de dire que ceux d'entre eux qui survécurent
aux sévères tortures auxquelles ils furent soumis dans les
prisons se sont comportés, dès les premiers jours de la
guerre, comme de véritables patriotes et combattirent héroïquement
pour la gloire de la patrie. Je pense ici aux camarades Rokossovski, qui,
ainsi que vous le savez, a été emprisonné Marotskov,
qui est délégué au présent congrèsPodlas,
un excellent commandant qui tomba sur le front, et à tous les autres.
Cependant, de nombreux commandants périrent dans les camps et les
prisons, et l'armée ne les revit jamais plus. Tout cela souligne
la situation qui existait au début de la guerre et qui constituait
la grande menace à notre pays ".
"On aurait tort d'oublier qu'après les premières défaites
et les premiers désastres sur le front, Staline pensa que c'était
la fin. Dans l'un de ses discours de l'époque, il déclara
: "Tout ce que Lénine avait créé, nous l'avons
perdu à jamais ".""Après cela, Staline ne dirigea
pas effectivement-et pendant longtemps-les opérations militaires
et cessa de faire quoi que ce soit. Il ne reprit la direction active qu'après
avoir reçu la visite de certains membres du bureau politique, qui
lui dirent qu'il était nécessaire de prendre certaines mesures
immédiatement afin d'améliorer la situation sur le front
".
"Par conséquent, le danger menaçant suspendu sur notre
patrie dans la première période de la guerre était
dû largement aux erreurs de Staline lui-même quant aux méthodes
par lesquelles il dirigeait la nation et le parti ".
Le dictateur disparut du 22 juin au 3 juillet 1941. Lorsqu'il sortit de
sa torpeur, il prononça un discours radiodiffusé. Au mot
rituel de "camarades", il ajouta cette formule tout à fait
inusitée : "Frères et surs, combattants de notre
armée et de notre flotte, je m'adresse à vous, mes amis."Par
cette phrase, le chef du Parti communiste se muait en guide de la nation.
Dans la pire des défaites, il commençait à dessiner
son image de vainqueur.
Les Allemands allèrent très loin, mais ils ne purent prendre
Moscou.
Ils convoitaient Caucase et Transcaucasie mais leur projet fut brisé à Stalingrad.
Le maréchal, chef du gouvernement, secrétaire général
du parti et futur généralissime, allait tirer la plus grande
gloire de cette héroïque résistance.
Etonnant destin : le "Vojd"n'a pas pris les meilleurs moyens
pour empêcher ou pour mener une guerre qui se solda par une vingtaine
de millions de victimes soviétiques. Les purges qu'il ordonna firent
peut-être aussi une vingtaine de millions de victimes. Toutes les
familles ou presque ont souffert de sa politique démentielle.
Innombrables sont les Soviétiques qui ont de bonnes raisons de
détester ce tyran et qui, pourtant, restent fascinés par
lui. Ce Géorgien a célébré plus que quiconque
le peuple russe, dont il disait dans un toast, le 24 mai 1945 : "Le
plus remarquable de tous les peuples de l'Union soviétique, la
nation qui s'est signalée entre toutes par sa justesse de vues,
sa constance, sa fermeté de caractère ".
Un révolutionnaire habillé en tsar. Le fabricant du "socialisme
dans un seul pays"qui s'apprête à convertir de force au
communisme l'Europe centrale et orientale. Le combattant de l'anti-impérialisme
qui se taille un empire alors que les autres s'écroulent. Le bonhomme
paterne que n'arrête aucun scrupule. Ainsi apparaissait déjà celui
qui, après avoir partagé avec ses alliés les lauriers
de la victoire sur le nazisme, comptait bien devenir le seul vainqueur
de l'après-guerre.
BERNARD FERON
Janvier 1982
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