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13 octobre 1964 - Ce jeudi 15 octobre 1964, il n'y
a rien de particulier à signaler à Moscou. La Pravda est
aussi terne que de coutume : personne n'a encore remarqué que le
quotidien officiel du parti a, ce jour là , ce que nous appelons
dans le sabir du métier un "scoop". Et sensationnel! Il
suffisait pour le découvrir de lire ce qui n'était pas écrit.
Nous allons voir bientôt que tout était révélé
par un silence. Mais avant de reprendre la lecture de ce fameux numéro,
il faut faire un tour à l'ambassade d'Italie.
Le ministre italien du commerce extérieur est, en effet, à
Moscou. Une réception est offerte en son honneur. Diplomates, journalistes,
quelques fonctionnaires locaux vont le saluer. Et soudain, dans ce bâtiment,
sur le coup de 18 heures, commence un étrange ballet. Les invités
arrivent. Rendent leurs hommages. Sont presque immédiatement happés
par quelques connaissances. Et partent, sans demander leur reste. Pendant
ce temps, la rumeur est murmurée de groupe en groupe.
D'abord vague : "il se passe quelque chose au sommet ". Puis
précise : c'est le sommet du sommet qui est frappé.
Diplomates et journalistes en poste dans la capitale soviétique
commencent en cet instant la veillée la plus étrange de
leur séjour.
Ils doivent avertir aussi vite que possible leur administration, leur
agence, leur journal. Encore faut-il être sûr de la nouvelle.
Et où chercher confirmation? L'attente va se prolonger six heures.
Stoïques, les italiens font comme s'ils donnaient une réception.
La rumeur cependant s'amplifie. "On"a vu un rassemblement inhabituel
de grosses voitures à proximité du comité central.
Quelqu'un a alors l'idée de relire la Pravda du matin. Comme la
veille, la première page est remplie de messages de félicitations
du monde entier : depuis le début de la semaine, en effet, trois
cosmonautes soviétiques font une croisière dans l'espace.
Au début, tous ces messages étaient adressés à
N.S. Khrouchtchev. Or, le 15 octobre, la rédaction du journal a
apporté une "légère modification": les télégrammes
sont adressés anonymement aux dirigeants soviétiques.
Désormais, il y a là un peu plus que de la rumeur. Le correspondant
de l'Agence France-Presse se décide à câbler, avec
un minimum de précaution, l'information au siège central.
Non sans angoisse : le bureau moscovite sera fermé si l'information
doit faire l'objet d'un démenti. Il est 19 heures.
Les indices se multiplient. La sortie des Izvestia, journal du soir, est
retardée de douze heures. Les correspondants des journaux communistes
étrangers sont invités à rester à l'écoute
de la radio pour prendre connaissance d'un "important communiqué".
Déjà , le bruit court que Khrouchtchev va être remplacé
par Brejnev à la direction du parti et par Kossyguine à
la tête du gouvernement. Mais toujours aucune confirmation. Les
heures passent.
Enfin sonne le premier coup de minuit. Et, à cet instant, le présentateur
de la radio donne lecture du communiqué suivant : "Le 14 octobre
1964 s'est tenue une réunion plénière du comité
central du Parti communiste de l'URSS ".
"Le comité central a satisfait à la demande du camarade
Khrouchtchev Nikita Sergueïevitch d'être libéré
de ses fonctions de premier secrétaire du comité central
du Parti communiste, de membre du présidium du comité central
et de président du conseil des ministres de l'URSS en raison de
son âge avancé et de l'aggravation de son état de
santé".
"Le plénum du comité central a élu secrétaire
du comité central la camarade Leonid Illiytch Brejnev ".
Un peu après, un autre communiqué annonce que le Soviet
suprême s'est réunit le 15 octobre, qu'il a accepté
la démission de Khrouchtchev de son poste de chef de gouvernement
et qu'il a nommé Kossyguine à sa place. Ce n'est là
qu'une formalité: tout a été décidé
la veille au comité central.
Aucune autre information n'est officiellement diffusée sur les
circonstances de ce qui est ressenti dans le monde entier, sauf en URSS,
comme un coup de théâtre. Qui, jusqu'alors, aurait imaginé
le limogeage d'un Khrouchtchev qui se conduisait avec l'assurance d'un
patron incontesté? Dont les mérites étaient célébrés
sans retenue dans tous les journaux soviétiques, dans les discours
des autres dirigeants. Peu à peu on réussit à reconstituer
l'événement, au moins dans ses grandes lignes.
Une préparation minutieuse
La révolution de palais a été minutieusement préparée.
Les conspirateurs savaient fort bien ce qui était arrivé,
en 1957, à Molotov, Malenkov et consorts. Ils avaient, en réunion
du présidium (bureau politique), évincé Khrouchtchev.
Mais ils n'avaient su ou pu mettre immédiatement en place la succession.
Le premier secrétaire en avait profité, en gagnant quelques
heures, pour convoquer le comité central et renverser la situation.
Ceux-là même qui l'avaient destitué avaient alors
été accusés d'avoir constitué un "groupe
anti-parti".
Ce précédent sert de leçon. Pour préparer
l'attaque et engager l'opération, il faut que le patron soit absent
de Moscou, sinon il aurait vent de l'affaire, et il a tout de même
assez de pouvoirs pour briser les conjurés s'il n'est pas "cueilli
à froid". Au mois d'octobre, Khrouchtchev passe des vacances
sur le littoral de la mer Noire. Heureux, apparemment, et ne se doutant
de rien. Le 13, il reçoit Gaston Palewski, ministre français
chargé de la recherche scientifique. Parlant du général
de Gaulle, il remarque : "Un homme d'Etat reste au pouvoir jusqu'à
sa mort."Il ne semble vraiment pas avoir conscience de ce qui se trame
: dix heures plus tard, il sera chassé du pouvoir.
Mais il faut faire vite, car le "numéro un"compte regagner
d'un moment à l'autre la capitale pour y accueillir les trois "héros
de l'espace". Donc, l'affaire doit être pratiquement réglée
avant son retour. Ainsi est fait. A peine arrivé à l'aéroport,
Khrouchtchev apprend, tout étonné, lui, le premier secrétaire,
que le comité central est réuni. Dès cet instant,
il comprend sans doute ce qui se passe, mais il est désormais surveillé,
encadré. Quand il arrive à la session, la cause est entendue.
Il ne reste plus qu'à préciser les modalités de la
destitution.
L'attaque a été menée, et d'ailleurs l'opération
tout entière préparée par Souslov. On dit qu'il avait
présenté au comité central un réquisitoire
en vingt-neuf points. Il se considérait comme le garant d'une sorte
de code de bonne conduite, que M. "K"aurait violé. De plus
il avait des raisons particulières de tenir rigueur au premier
secrétaire : il n'avait pas accepté la déstalinisation
telle qu'elle s'était déroulée. Et tout récemment,
sans en avoir l'air, la Pravda l'avait étrillé, lui le grand
prêtre de l'idéologie. Le quotidien du Parti avait célébré
le soixantième anniversaire de Voznessenski, ancien membre du bureau
politique fusillé du temps de Staline (et réhabilité
ensuite). L'article était signé de G. Sorkine, un auteur
que Souslov avait accusé onze ans plus tôt de "propager
systématiquement des thèses antimarxistes". Cet auteur
écrivait en 1963 : "les considérations de Voznenssenski
sur la loi de la valeur ont un grand intérêt."Les initiés
firent le rapprochement avec un article que M. Souslov avait consacré
à Voznessenski dans la Pravda du 24 décembre 1952. Il écrivait
déjà dédaigneusement à propos de ce dirigeant
en disgrâce : "Il considère comme un fétiche
la loi de la valeur."En octobre 1964, Souslov sait que le moment lui
est favorable. Presque tous les autres dirigeants ont à se plaindre
des foucades de Khrouchtchev. Tous ou presque ont subi-et en public-ses
colères ou ses moqueries. Tous sont navrés d'avoir à
répéter et paraphraser les fanfaronnades du patron qui voit
le communisme réalisé et l'abondance obtenue en 1980. Les
hauts fonctionnaires sont furieux, et M. Gromyko n'est pas des plus tendres.
Souvent, dans les voyages et les cérémonies officielles,
ils doivent s'effacer devant la famille du premier secrétaire.
Le gendre en particulier, Alexis Adjoubei, excite la fureur des hiérarques,
qui détestent le "prince héritier". Les policiers
ne se consolent pas d'avoir été déconsidérés
par la révélation des crimes staliniens. Les militaires
n'admettent pas un programme de désarmement qui diminue les crédits
et réduit les cadres : les généraux ne tiennent nullement
à être convertis en présidents de kolkhozes.
La Nomenklatura prend peur
A ce moment-là , les experts achèvent la mise au point d'un
nouveau plan, conçu selon les règles les plus traditionnelles.
Et voilà que le premier secrétaire, chef du gouvernement remet
tout en question, y compris la durée du plan, qui, selon lui, au
lieu d'être quinquennal, devrait passer à sept ans. On aura
un peu plus tard confirmation de l'importance que prit le débat-en
fait l'algarade du "numéro un"-dans le coup d'éclat
du 15 octobre. Chef de la délégation du Parti communiste
français chargée d'aller demander des explications à Moscou.
M. Marchais dira dans son rapport : "Tout dernièrement, le
camarade Khrouchtchev a prononcé un discours imprévu sur les
problèmes économiques sans aucune discussion préalable."Sa
manière de conduire les affaires étrangères ne donne
pas davantage de satisfactions aux adversaires du "numéro
un". Ne lui reprochent-ils pas, à propos du conflit avec la Chine,
d'ajouter l'insulte inutile à la critique nécessaire? De sacrifier
les intérêts de la RDA pour trouver un accommodement avec
Bonn? Et Adjoubei, le gendre, n'a-t-il pas conseillé à des interlocuteurs
occidentaux de prendre patience parce que Ulbricht, l'empêcheur
de négocier, est atteint par un cancer?
Tous les griefs accumulés se résument finalement en un seul
: allant de réforme en réforme, déplaçant
les cadres à tout bout champ, Khrouchtchev avait déstabilisé l'establishment.
Sa dernière idée consistait à scinder en deux l'organisation
du parti. Une branche s'occuperait des zones rurales. C'est la fin de
ces puissants personnages que sont devenus les premiers secrétaires
des Républiques et même des régions... La Nomenklatura
prend peur. Elle se rebiffe.
C'est peut-être là qu'il faut chercher la raison immédiate
de la chute du patron.
La révolution de palais a été bien menée. Et
d'autant plus facilement que le maître d'uvre ne voulait pour
lui-même aucun titre nouveau.
Il suffisait à Souslov de s'assurer que Brejnev et Kossyguine consentaient
à prendre les places de Khrouchtchev. Lui, il se "contenterait"d'exercer
l'influence. En réalité, il restera jusqu'à sa mort,
au début de 1982, le personnage-clé du régime. Pour
gagner il y a vingt ans, il lui fallait encore la neutralité bienveillante-et,
en cas de complications, l'aide-de l'armée et de la police.
D'ailleurs, les principaux chefs de la police bénéficièrent
de promotions peu après le changement de règne.
Il n'y eu pas de complications, car le fruit était mûr. A
ce moment, Khrouchtchev n'avait plus guère d'appuis sérieux
dans la Nomenklatura, mais il ignorait lui-même qu'il n'avait plus
prise sur le parti dont il était le chef. Il croyait être
populaire et il n'avait pas été économe de ses efforts
pour mettre les foules dans son jeu. Mais la population se moquait totalement
de ce qui se passait au sommet... De plus, elle se sentait humiliée
par une certaine vulgarité de M. "K".
La chute de celui-ci fut donc apparemment accueillie dans l'indifférence
générale.
Il y eut encore dans les journaux des allusions aux causes de cette crise.
Il fut écrit qu'il n'y avait pas de place pour les "têtes
de linotte". Que l'URSS avait désormais une "direction
scientifique".
On a parfois laissé entendre que le bureau politique et le comité central
étaient prêts à rendre un bref hommage public à Khrouchtchev
s'il acceptait de reconnaître ses fautes. Il s'y refusa. Alors il
fut congédié sans un mot de remerciement, oublié, rejeté par
ceux-là mêmes qui, quelques mois plus tôt, s'étaient
fait récompenser pour avoir chanté dans un livre la gloire
de "Notre Nikita Sergueïevitch".
La presse soviétique ne mentionna plus que deux fois l'ancien tout-puissant.
Lorsqu'il mourut, en septembre 1971, quelques lignes suffirent pour annoncer
cette "péripétie". Le nom de Khrouchtchev était
revenu dans les journaux peu de temps auparavant lorsque l'ex-premier
secrétaire démentit des Mémoires publiés sous
sa signature à l'étranger.
FRANCOIS BREVENT
Le Monde du 21-22 octobre 1984
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