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14 février 1968 - Le 15 mars
1968, Le Monde publie un article de Pierre Viansson-Ponté sur l'état
de la société française, appelé a un grand
retentissement. Ce qui caractérise actuellement notre vie publique,
c'est l'ennui. Les Français s'ennuient. Ils ne participent ni de
près ni de loin aux grandes convulsions qui secouent le monde.
La guerre du Vietnam les émeut, certes, mais elle ne les touche
pas vraiment. Invités à réunir "un milliard
pour le Vietnam", 20 F par tête, 33 F par adulte, ils sont,
après plus d'un an de collectes, bien loin du compte.
D'ailleurs, à l'exception de quelques engagés d'un côté
ou de l'autre, tous, du premier d'entre eux au dernier, voient cette guerre
avec les mêmes yeux, ou à peu près. Le conflit du
Moyen-Orient a provoqué une petite fièvre au début
de l'étédernier : la chevauchée héroïque
remuait des réactions viscérales, des sentiments et des
opinions en six jours, l'accès était terminé. Les
guérillas d'Amérique latine et l'effervescence cubaine ont
été , un temps, à la mode elles ne sont plus guère
qu'un sujet de travaux pratiques pour sociologues de gauche et l'objet
de motions pour intellectuels. Cinq cent mille morts peut-être en
Indonésie, cinquante mille tués au Biafra, un coup d'Etat
en Grèce, les expulsions du Kenya, l' "apartheid"sud-africaine,
les tensions en Inde : ce n'est guère que la monnaie quotidienne
de l'information. La crise des partis communistes et la révolution
culturelle chinoise semblent équilibrer le malaise noir aux Etats-Unis
et les difficultés anglaises.
De toute façon, ce sont leurs affaires, pas les nôtres. Rien
de tout cela ne nous atteint directement : d'ailleurs la télévision
nous répète au moins trois fois chaque soir que la France
est en paix pour la première fois depuis bientôt trente ans
et qu'elle n'est ni impliquée ni concernée nulle où
que ce soit dans le monde.
La jeunesse s'ennuie. Les étudiants manifestent, bougent, se battent
en Espagne, en Italie, en Belgique, en Algérie, au Japon, en Amérique,
en Egypte, en Allemagne, en Pologne même. Ils ont l'impression qu'ils
ont des conquêtes à entreprendre, une protestation à
faire entendre, au moins un sentiment de l'absurde à opposer à
l'absurdité. Les étudiants français se préoccupent
de savoir si les filles de Nanterre et d'Antony pourront accéder
librement aux chambres des garçons, conception malgré tout
limitée des droits de l'homme. Quant aux jeunes ouvriers, ils cherchent
du travail et n'en trouvent pas. Les empoignades, les homélies
et les apostrophes des hommes politiques de tout bord paraissent à
tous ces jeunes, au mieux plutôt comiques, au pis tout à
fait inutiles, presque toujours incompréhensibles.
Heureusement, la télévision est là pour détourner
l'attention vers les vrais problèmes : l'état du compte
en banque de Killy, l'encombrement des autoroutes, le tiercé, qui
continue d'avoir le dimanche soir priorité sur toutes les antennes
de France.
Le général de Gaulle s'ennuie. Il s'était bien juré
de ne plus inaugurer les chrysanthèmes et il continue d'aller,
officiel et bonhomme, du Salon de l'agriculture à la Foire de Lyon.
Que faire d'autre ? Il s'efforce parfois, sans grand succès, de
dramatiser la vie quotidienne en s'exagérant à haute voix
les dangers extérieurs et les périls intérieurs.
A voix basse, il soupire de découragement devant la "vachardise"de
ses compatriotes qui, pourtant, s'en sont remis à lui une fois
pour toutes de leurs affaires. Ce qui fait d'ailleurs que la télévision
ne manque pas une occasion de rappeler que le gouvernement est stable
pour la première fois depuis un siècle.
Seuls quelques centaines de milliers de Français ne s'ennuient
pas : chômeurs, jeunes sans emploi, petits paysans écrasés
par le progrès, victimes de la nécessaire concentration
et de la concurrence de plus en plus rude, vieillards plus ou moins abandonnés
de tous. Ceux-là sont si absorbés par leurs soucis qu'ils
n'ont pas le temps de s'ennuyer, ni d'ailleurs le cur à manifester
et à s'agiter. Et ils ennuient tout le monde. La télévision,
qui est faite pour distraire, ne parle pas assez d'eux. Aussi le calme
règne-t-il.
La réplique, bien sûr, est facile : c'est peut-être
cela qu'on appelle, pour un peuple, le bonheur. Devrait-on regretter les
guerres, les crises, les grèves ? Seuls ceux qui ne rêvent
que plaies et bosses, bouleversements et désordres, se plaignent
de la paix, de la stabilité, du calme social.
L'argument est fort. Aux pires moment des drames d'Indochine et d'Algérie,
à l'époque des gouvernements à secousses qui défilaient
comme les images du kaléidoscope, au temps où la classe
ouvrière devait arracher la moindre concession par la menace et
la force, il n'y avait pas lieu d'être particulièrement fier
de la France. Mais n'y a-t-il vraiment pas d'autre choix qu'entre l'immobilité
et la tempête ? Et puis, de toute façon, les bons sentiments
ne dissipent pas l'ennui, ils contribueraient plutôt à l'accroître.
Cet état de mélancolie devrait normalement servir l'opposition.
Les Français ont souvent montré qu'ils aiment le changement
pour le changement, quoi qu'il puisse leur en coûter. Un pouvoir
de gauche serait-il plus gai que l'actuel régime ? La tentation
sera sans doute de plus en plus grande, au fil des années, d'essayer,
simplement pour voir, comme au poker. L'agitation passée, on risque
de retrouver la même atmosphère pesante, stérilisante
aussi. On ne construit rien sans enthousiasme. Le vrai but de la politique
n'est pas d'administrer le moins mal possible le bien commun, de réaliser
quelques progrès ou au moins de ne pas les empêcher, d'exprimer
en lois et décrets l'évolution inévitable. Au niveau
le plus élevé, il est de conduire un peuple, de lui ouvrir
des horizons, de susciter des élans, même s'il doit y avoir
un peu de bousculade, des réactions imprudentes.
Dans une petite France presque réduite à l'hexagone, qui
n'est pas vraiment malheureuse ni vraiment prospère, en paix avec
tout le monde, sans grande prise sur les événements mondiaux,
l'ardeur et l'imagination sont aussi nécessaires que le bien-être
et l'expansion.
Ce n'est certes pas facile. L'impératif vaut d'ailleurs pour l'opposition
autant que pour le pouvoir. S'il n'est pas satisfait, l'anesthésie
risque de provoquer la consomption. Et à la limite, cela s'est
vu, un pays peut aussi périr d'ennui.
PIERRE VIANSSON-PONTE
Le Monde du 15 mars 1968
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