|
10 mai 1968 - Peu avant 19 h 30, un cortège,
évalué à plus de dix mille personnes, se forme et s'engage
boulevard Arago avec l'intention de se grouper devant la prison de la
Santé où , pensent les manifestants, se trouvent emprisonnés
les étudiants dont ils réclament la libération-en
fait ils sont à Fresnes. Un très important service d'ordre
ceinture la maison d'arrêt et empêche par sa seule présence
le rassemblement projeté à cet endroit. La foule, qui poursuit
son avance, scande : "Liberté, liberté", tandis qu'à travers
les barreaux des fenêtres des bras se tendent et applaudissent.
Quelques pierres sont lancées en direction des CRS, qui ne réagissent
pas.
Il n'est pas encore 20 heures lorsque, coude à coude, étudiants,
enseignants, lycéens aussi, s'engagent rue Monge, pour gagner le
boulevard Saint-Germain. D'autres jeunes gens se mêlent au cortège
que l'on peut évaluer, à ce moment-là , à plus de
vingt mille personnes. Le service d'ordre de l'UNEF encadre très
étroitement les manifestants et fait une haie lorsque la masse
passe devant des détachements casqués et armés de
boucliers. Ainsi, tout incident est évité.
A 20 h 20, les jeunes coiffés de casques, qui se tiennent au premier
rang du défilé, arrivent au carrefour des boulevards Saint-Germain
et Saint-Michel. Une seule issue leur est offerte, et qui leur convient
: remonter le boulevard Saint-Michel, sur lequel aucun barrage n'est disposé.
L'accord semble donc à ce moment-là tacite, et c'est sans appréhension,
en relatif bon ordre, que le cortège investit le boulevard Saint-Michel
jusqu'aux abords de la place Edmond-Rostand.
Il est 20 h 40. Les responsables de la manifestation, notamment MM. Alain
Geismar (SNE Sup.) et Jacques Sauvageot (UNEF), se réunissent pour
donner une suite au rassemblement. Assez rapidement, des consignes sont
lancées, parmi lesquelles : "Il faut occuper le Quartier coûte
que coûte."C'est-à -dire, fractionner la manifestation
de manière que dans chaque rue tenue par les policiers un groupe
vienne prendre place.
Il est 21 h 15, rue Le Goff, quand la première barricade est dressée
: quelques voitures, des panneaux d'affichage, des grilles d'arbres, des
pavés. Le barrage, qui a surgi subitement, va donner l'exemple.
Les jeunes gens qui "montent en ligne"prendre position en face
des policiers, disposés tout autour du Panthéon et de la
Sorbonne, vont trouver là un point de référence et
une manière de meubler une attente qui se prolonge, aussi bien
que de rendre tangible leur désir d' "occuper"le cur
du quartier Latin. Très vite, des barricades se dressent rue Royer-Collard,
rue Saint-Jacques, rue des Irlandais, rue de l'Estrapade, à l'angle
des rues Claude-Bernard et Gay-Lussac, au carrefour des rues Saint-Jacques
et des Fossés-Saint-Jacques.
A 22 h 05, le recteur Roche fait savoir qu'il est disposé à recevoir
les représentants des étudiants.
A mesure que se multiplient maintenant un peu partout, mais dans un périmètre
restreint, les barricades, les forces de l'ordre reçoivent des
renforts des unités disposées jusque-là à l'extérieur
du quartier Latin, et bouclent les lieux, qui prennent, de minute en minute,
un aspect insurrectionnel. Cette première opération des
forces de l'ordre va créer une certaine inquiétude chez
de nombreux étudiants qui commencent à se retirer. D'autres,
au contraire, multiplient les barricades, qui surgissent plus nombreuses
encore et qui finiront par donner l'image d'un camp retranché. C'est
une soixantaine de barrages qui seront ainsi dressés et continuellement
fortifiés. Beaucoup d'entre eux dépassent largement les
2 mètres.
Quelques minutes plus tard, sur les ondes de Radio-Luxembourg, un dialogue
s'engage entre le vice-recteur Chalin et Alain Geismar, secrétaire
général du SNE Sup. Le vice-recteur se déclare prêt
à rencontrer Alain Geismar pour discuter directement avec lui. Mais
celui-ci précise qu'avant toute discussion il s'agit d'obtenir
l'amnistie des étudiants incarcérés.
A 0 h 15, apparaît l'espoir de voir tout finir dans l'apaisement
quand on apprend que Daniel Cohn-Bendit, ainsi que plusieurs autres étudiants
et des professeurs, sont reçus par le recteur Roche, qui, disait-on,
avait été jusque-là en contact téléphonique
avec Alain Peyrefitte, ministre de l'éducation nationale.
Il ne fait que reprendre les propositions antérieures : rouvrir
la Sorbonne le matin "examiner avec bienveillance"les cas des
étudiants arrêtés.
Tandis que Daniel Cohn-Bendit et les autres personnes qui l'accompagnent
étaient toujours dans le bureau du recteur, dans la rue on se préparait
à passer la nuit. Des fenêtres, des riverains leur jettent
de la nourriture, on leur apporte à boire. Une visible sympathie,
malgré les déprédations de tous ordres et surtout les
voitures défoncées ou renversées, semble s'être
installée entre les irréductibles des barricades et leurs
spectateurs.
A 1 h 45, Daniel Cohn-Bendit sort du rectorat et déclare notamment
: "Nous n'avons pas engagé de négociations, nous avons
dit au recteur : "Ce qui se passe ce soir dans la rue est que toute
une jeunesse s'exprime contre une certaine société".
Nous lui avons dit que pour qu'il n'y ait pas d'effusion de sang, il faut
que toutes les forces de police quittent le quartier Latin et que, tant
que nos trois exigences ne seront pas satisfaites, nous savons que les
manifestants resteront derrière leurs barricades ". Sur les
ondes, des étudiants viennent affirmer leur entière solidarité avec
ces propos.
L'assaut des forces de police
Après l'échec de ces négociations, et la présence
des barricades, le rétablissement de l'ordre posait un problème
délicat dont Maurice Grimaud, préfet de police, fit part
au ministre de l'intérieur.
A 2 h 15, l'ordre était donné, après les sommations
d'usage, aux forces de police de supprimer les barricades et de disperser
les manifestants. Cinq cents CRS, bouclier d'une main, matraque de l'autre,
se mettent en mouvement rue Auguste-Comte, et avancent sur le boulevard
Saint-Michel en refoulant les étudiants devant eux.
Très vite, les CRS qui avaient quitté la rue Auguste-Comte
lancent des grenades lacrymogènes. Les manifestants, qui chantent
l'Internationale ou la Marseillaise, répliquent par des jets de
pierres et de projectiles divers. Les forces de l'ordre, dans cette première
phase de leur action, ne cherchent pas le contact rapproché qui aurait
pu être meurtrier, mais restent à distance, en lançant
sans arrêt des grenades lacrymogènes à l'aide de leurs
fusils.
Bientôt l'air devient irrespirable du côté des premières
barricades de la rue Gay-Lussac et les manifestants sont obligés
de reculer et d'abandonner un ou deux de leurs refuges pour se replier
derrière d'autres. Une première barricade tombe boulevard
Saint-Michel, à 2 h 40. Pour retarder l'avance lente, mais qui semble
déjà inéluctable, des forces de l'ordre, les étudiants
enflamment leurs barricades avec de l'essence ou mettent le feu à des
automobiles de tourisme, qu'ils poussent au milieu de la chaussée.
Devant l'acharnement des manifestants, les policiers utiliseront bientôt
des grenades offensives. Il y a de nombreux blessés de part et
d'autre. En raison de la présence des barricades, des combats et
du bouclage du quartier, l'évacuation des personnes atteintes ou
indisposées par les gaz est extrêmement difficile. Des centres
de secours sont installés un peu partout dans les zones encore
à l'abri, d'où les blessés seront transportés
plus tard.
A 3 heures, alors que déjà depuis plus d'une heure les étudiants
scandent : "de Gaulle, assassin !", les charges de police se
multiplient et enlèvent les barricades les unes après les
autres après une très forte résistance. Des fenêtres,
de nombreuses personnes jettent de l'eau sur les étudiants pour
les protéger contre l'effet des gaz lacrymogènes. De temps
à autre, les policiers tirent des grenades à l'intérieur
de l'appartement de ces personnes pour les obliger à se retirer,
parfois jusqu'aux étages élevés.
Les combats les plus acharnés se dérouleront dans le secteur
des rues Gay-Lussac, Royer-Collard, d'Ulm et Saint-Jacques. Les manifestants
n'abandonnent leurs positions qu'après être sûrs qu'ils
ne peuvent plus rien tenter. Et pourtant tout aura été tenté durant
cette nuit d'émeute : cocktails Molotov, voitures incendiées,
projections de sable avec des compresseurs trouvés sur les chantiers
de ravalement.
A 4 heures, des noyaux résistent encore, notamment rue Thouin,
où une section de CRS est attaquée aux cocktails Molotov,
que des étudiants jettent des toits. Les derniers combattants se
réfugient dans les locaux de l'Ecole normale supérieure,
rue d'Ulm, sur laquelle seront effectués plusieurs tirs de grenades.
Le quartier Mouffetard, dernière poche de résistance, est
"nettoyé" à 5 h 30.
Vers 5 h 30, M. Cohn-Bendit lance à la radio un appel à la dispersion
et à partir de 6 heures des patrouilles vont quadriller le quartier,
arrêter des manifestants épars ou en petits groupes qui ressortaient
des immeubles où bien souvent les habitants les avaient abrités.
KOSTA CHRISTITCH, BERTRAND GIROD DE L'AIN, JEAN-PIERRE QUELIN
Le Monde du 12-13 mai 1968
|