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10 mai 1968 - A l'occasion de leur dixième
anniversaire, Pierre Viansson-Pontéretrace le déroulement
des "évènements"de mai-juin 1968.
Le premier drapeau noir que l'on ait vu depuis bien longtemps flotter
dans une grande manifestation populaire parisienne, à côté
des drapeaux rouges du socialisme et du communisme, est soudain brandi
par un petit groupe d'étudiants venus se mêler, le 1er
mai1968, au cortège organisé par la CGT et le Parti
communiste, qui défile pour la fête du travail de la
République à la Bastille. Vite et durement refoulés
aux cris de "Les fils à papa au boulot!", ces "gauchistes",
comme on dit, ne troublent qu'un instant le serein déroulement
de la manifestation, scandée des slogans habituels: "Augmentez
nos salaires!", "Pompidou, des sous!", "Abrogation
des ordonnances!", "Sécurité sociale!"...
Il y a quelques jours à peine, le vieux mentor de la CGT, Benoît
Frachon, moquait "les brillants annonciateurs de grèves
générales à répétition", tandis
que la Confédération signait le premier accord d'intéressement
des travailleurs d'une entreprise, en présence de Jacques Chirac,
secrétaire d'Etat à l'emploi.
Demain 2 mai, les députés vont voter à l'unanimité
la généralisation de la quatrième semaine de
congé payé. Le 3 mai, les centrales ouvrières,
CGT en tête, signeront l'accord conclu dans la sidérurgie
lorraine pour la réduction des horaires. Bref, le climat social
est plutôt détendu, peu combatif, nullement menaçant:
d'autant moins que les autres syndicats et partis de gauche ont refusé
de se mêler au cortège cégétiste et célébré
le 1er mai de leur côté .
Le premier ministre, Georges Pompidou, se prépare à
partir, l'esprit en repos, le 2 mai, pour un voyage officiel en Iran
et en Afghanistan, avec une suite nombreuse. Quant au général
de Gaulle, il est particulièrement satisfait. Dans le domaine
qui lui tient le plus à cur, il va pouvoir annoncer un
événement spectaculaire: Washington et Hanoi ont choisi
Paris pour ouvrir enfin, le 10 mai, les négociations sur le
Vietnam. Ce sera la participation de la France au dénouement
de ce conflit.
Nul ne se soucie, dans ces conditions, de la fièvre qui règne
une fois de plus dans l'une des facultés de la périphérie
parisienne, celle de Nanterre. D'ailleurs, il y a des mois que cela
dure. Mal située et mal conçue, sinistre et surpeuplée,
cette faculté est un bouillon de culture. Une psychose d'agression
par les "fafs"(fascistes) d'Occident, le foisonnement de
mouvements rivaux-trotskistes, maoïstes, situationnistes, anarchistes
de diverses tendances, s'y affrontent en champ clos,-la fréquence
des manifestations de toutes sortes engendrent sans cesse des incidents
parfois violents, un climat constamment tendu.
Le 2 mai, on a appris que huit étudiants de Nanterre, qui avaient
lancé quelques semaines plus tôt, le 22 mars, un nouveau
mouvement contestataire, sont convoqués devant le conseil de
discipline de l'université. L'agitation reprend, s'enfle, déborde.
On casse tout.
C'est Nanterre-la-folie. Bah! Un chahut de plus, voilà tout,
mais un peu plus vif qu'à l'habitude, pensent les autorités.
Elles réagissent en faisant d'abord cerner le campus par d'imposantes
forces de police, ce qui n'a pour résultat que d'exacerber
la fureur des "enragés", ainsi qu'ils se nomment eux-mêmes.
En fin de journée, le recteur Roche-Nanterre est rattaché
à la Sorbonne-et le doyen Grappin rendent compte à leurs
supérieurs du ministère, qui prennent la décision
d'éteindre ce foyer d'agitation en fermant tout simplement
la faculté. "Les cours, annonce Grappin, sont désormais
suspendus."La mesure sera largement approuvée, et notamment
par Georges Marchais, qui rédige aussitôt l'éditorial
qui paraîtra le lendemain 3 mai dans l'Humanité. Le secrétaire
général du Parti communiste expose ainsi l'affaire:
"Comme toujours, lorsque progresse l'union des forces ouvrières
et démocratiques, les groupuscules gauchistes s'agitent dans
tous les milieux... (à l'université de Nanterre) ces
groupuscules-quelques centaines d'étudiants-se sont unifiés
dans ce qu'ils appellent "le mouvement du 22 mars-Nanterre",
dirigé par l'anarchiste allemand Cohn-Bendit. Un des maîtres
à penser de ces gauchistes est le philosophe allemand Herbert
Marcuse, qui vit aux Etats-Unis."Groupuscules, anarchistes allemands:
des mots qui feront fortune. Et Georges Marchais continue d'aligner
les attendus: "fils de grands bourgeois", "malfaisante
besogne", "aventurisme gauchiste", "phraséologie
révolutionnaire"... Le pouvoir, de son côté
, n'en juge pas autrement.
Comment les bouffonneries de ces agités pourraient-elles ébranler
la classe ouvrière, inquiéter le pouvoir gaulliste?
Cependant, foyer d'agitation et camp retranché, Nanterre était
aussi l'abcès de fixation. Chassés de leur campus, les
enragés vont porter leurs psychoses, leurs clameurs et leurs
défis au quartier Latin, et leur combat dans la rue. Ils ne
le savent pas eux-mêmes, mais ils seront le détonateur
de cette révolution un peu fête, de cette fête
un peu révolution qui va devenir émeute, puis, presque
insurrection, embraser Paris et plusieurs grandes villes pendant un
mois et davantage, rencontrer le relais d'une grève quasi générale,
faire vaciller le pouvoir du général de Gaulle et basculer
l'Etat.
A midi, le vendredi 3 mai, les Nanterrois, Daniel Cohn-Bendit en tête,
campent dans la cour de la Sorbonne. Un meeting a été
improvisé à l'appel de l'UNEF et de son vice-président,
Jacques Sauvageot, pour protester contre les citations en conseil
de discipline. Il réunit quatre cents participants: sur les
cent soixante mille étudiants que compte l'agglomération
parisienne, c'est peu. Après quelques discours enflammés,
on se disperse vers 13 heures.
Au début de l'après-midi, les Nanterrois qui ne savent
où aller sont toujours là et à nouveau les orateurs
se succèdent. Le ton monte. La psychose d'agression reparaît:
les "fafs"vont attaquer. Dans la confusion, les fausses nouvelles,
les bruits alarmistes, la foule étudiante grossit rapidement.
Comme la veille à Nanterre, les autorités font fermer
à clef les portes des amphithéâtres, puis encercler
la Sorbonne par la police, ce qui attire une masse de curieux. Les
cours sont annulés, libérant d'autres étudiants.
Enfin, à la requête du recteur, qui a pris l'avis et
les instructions de son ministre, Alain Peyrefitte, les forces de
l'ordre pénètrent dans la vieille université
pour "nettoyer"la Sorbonne. Entre une double haie de gendarmes
mobiles casqués, munis de boucliers et armés de longues
matraques-les "bidules"-les occupants sont poussés
dans les cars.
La vue de la sombre muraille policière, évocatrice de
l'Ordre noir, a fait surgir dans toutes les têtes la même
image: le cri "CRS-SS"retentit spontanément. Cinq
cent soixante-quatorze arrestations. Tout commence.
A l'extérieur, les badauds, qui ne sont pas tous étudiants,
loin de là , se rassemblent. Ils sont bientôt plusieurs
milliers. Ordre est donné de les disperser. Grenades lacrymogènes,
matraquages. De spectateurs, ils deviennent à leur tour des
manifestants. Une grêle de cailloux, de bouteilles, de morceaux
de grilles d'arbres, de pavés descellés en hâte,
s'abat sur les policiers, qui réagissent brutalement. Une ébauche
de barricade, vite emportée, surgit au carrefour des boulevards
Saint-Michel et Saint-Germain. Les charges se succèdent quatre
heures durant, suivies de "ratonnades". Vingt-sept des jeunes
et des étudiants arrêtés seront placés
en garde à vueparmi eux Daniel Cohn-Bendit et Jacques Sauvageot
qui font ainsi connaissance. Douze seront condamnés le lendemain
samedi et le dimanche 5 en audience de flagrants délits, dont
quatre à des peines de prison ferme.
Désormais, le mouvement est lancé.
Le grand chambardement
Au matin du samedi 4 mai, les protestations s'entrecroisent contre
la brutalité de la répression policière tandis
que les rumeurs les plus folles se répandent: on parle de tortures
dans les locaux de la police, de tués dont les corps auraient été dissimulés et enlevés secrètement,
de jeunes gens mutilés ou rendus aveugles à jamais par
les gaz, d'emploi d'armes nouvelles et terribles... Le Syndicat national
de l'enseignement supérieur, le snes-sup, a lancé aux
enseignants un ordre de grève générale par la
voix de son secrétaire général, Alain Geismar.
Dès les premières condamnations de manifestants, les
tendances rivales ou disparates se rallient au vieux cri de "Libérez
nos camarades!", qui sera, avec l'appel: "Etudiants, travailleurs
solidaires!", l'un des slogans de mai.
Le lundi 6, presque toute l'université est en grève, et
plusieurs lycées parisiens où les élèves
ont formé des comités d'action, les CAL, s'agitent. Les
incidents commencent dès le matin avec la comparution des Nanterrois
devant le conseil de discipline, qui ajourne ses décisions.
Dans le quartier Latin, étroitement quadrillé par d'imposantes
forces de police, les bagarres, les chocs, les tirs de grenade et
les matraquages revêtent, jusque tard dans la nuit, l'aspect
de véritables combats de rues. Vingt-neuf compagnies républicaines
de sécurité, soixante-treize escadrons de gendarmerie
mobile sont venus prêter main forte aux brigades spéciales
et aux gardiens de la paix. On évaluera à plus d'un millier
le nombre des blessés, dont un tiers dans les rangs des forces
de l'ordre, qui ont procédé à environ quatre cents
arrestations.
Les manifestations vont, chaque jour, se répéter, se
développer tout en changeant de forme. Ainsi, le mardi 7, c'est
"la nuit des marcheurs". Près de vingt mille étudiants
et lycéens auxquels se mêlent nombre de jeunes travailleurs
et des enseignants, formés en cortège à partir
de la place Denfert-Rochereau, parcourent, quatre heures durant, la
moitié de Paris. Boulevard Raspail, rue de Rennes, boulevard
Saint-Germain, les Invalides, le quai d'Orsay, les Champs-Elysées,
l'Etoile, où ils sont peut-être quinze mille assis par
terre autour de l'Arc avec leurs drapeaux rouges et noirs. Se heurtant
aux barrages de police, ils regagnent, à la nuit, la rive gauche,
où les affrontements reprennent, acharnés, violents, avec
une police surexcité e et brutale.
Pourtant, le 8, le 9, si l'on tient d'ardents meetings à Censier,
au Luxembourg, à la Mutualité, s'il se produit encore quelques
accrochages, il semble que le cur n'y soit plus. Est-ce le reflux?
La fermeté que le pouvoir affiche avec éclat devant les
députés qui l'interpellent sur les événements
aurait-elle été payante? La police se fait plus discrète.
Est-ce l'effet de l'écho que rencontrent les démonstrations
étudiantes dans une opinion indignée des excès
de la répression? Du télégramme de protestation
adressé par les cinq Prix Nobel français au général
de Gaulle?
Non. Une bonne partie des CRS et gendarmes mobiles ont dû être
retirés de la capitale par le ministre de l'intérieur
Christian Fouchet. Ils ont été dirigés sur la Bretagne,
où les partis de gauche et les syndicats ont lancé pour
le mercredi 8 mai un ordre de grève générale
très largement suivi. Et le vendredi 10 au soir, dans un quartier
Latin à nouveau en état de siège, c'est la première
nuit des barricades.
La Sorbonne solidement gardée, les ponts bouclés, les
accès partout fermés par crainte de voir les émeutiers
envahir tout Paris, le cortège, parti comme chaque soir de
Denfert-Rochereau, se voit pris au piège. Qu'importe: on "occupera"le
quartier Latin, que faire d'autre? Les curieux, alertés par
les informations que diffusent les radios, affluent par milliers.
Les lycéens sont là . La première barricade, faite
de voitures poussées au milieu de la voie, de morceaux de palissades,
de grilles d'arbres et de pavés, surgit vers 21 heures, rue
Le-Goff. Une demi-heure plus tard, on en compte trois au carrefour
Médicis. Passé minuit, on en dénombrera plus de
trente, énormes ouvrages de plus de 3 mètres de hauteur
hérissés de pieux et défendus par un réseau
serré de fils de fer tendus à hauteur d'homme ou simples
tas de débris, de gravats et d'objets hétéroclites.
Leur implantation traduit l'improvisation et l'inexpérience.
Les ministres, autour de Louis Joxe, qui assure l'intérim de
Georges Pompidou, toujours en Afghanistan, le préfet de police,
Maurice Grimaud, les responsables de l'Université et de l'ordre,
se livrent à une sorte de ballet dans l'anxiété et
l'incertitude. Le général de Gaulle dort et nul n'osera
le réveiller. Des négociations se nouent, puis se défont,
les émissaires vont des chefs gauchistes-qui ne contrôlent
plus rien-aux autorités. On se défie, on s'insulte,
on menace et on implore. Toute la France, à l'écoute,
voit littéralement monter les barricades, grossir la foule,
se tendre l'atmosphère à travers les récits haletants
des radio-reporters. A 2 heures du matin, l'ordre est donné de
déblayer le quartier. La première muraille compacte,
et quasi monstrueuse, d'hommes noirs s'ébranle lourdement boulevard
Saint-Michel.
En cinq heures, cinq mille grenades seront tirées. Les escadrons,
précédés de bulldozers et d'autopompes, avancent
matraques levées, dans les nappes de gaz, la fumée des
voitures incendiées, le fracas des explosions, bombardés
de pavés, de projectifs de toutes sortes.
Pas à pas, ils gagnent du terrain, en reperdent, emportent une
barricade, puis une autre, se replient, reviennent en force, donnent
la chasse aux manifestants. Miracle: si l'on relève, cette
fois encore, un millier de blessés au moins, dont une cinquantaine
grièvement atteints parmi les manifestants, quatre cents du
côté des forces de l'ordre, pas un coup de feu n'est tiré.
On n'aura pas un mort, pas un seul, à déplorer.
Le samedi 11 mai, les syndicats ouvriers, la FEN et l'UNEF avancent
au lundi l'ordre de grève qu'ils avaient déjà lancé pour
"une journée nationale de protestation contre la répression".
De Gaulle consulte, prêche la fermeté. Mais au début
de la soirée, le premier ministre débarque à Orly
retour de Kaboul, se rend à l'Elysée, arrache au général
des concessions. "Il ne faut pas mégoter", dit-il.
Sur-le-champ, Georges Pompidou annonce à la télévision
que les manifestants seront graciés et libérés,
la Sorbonne rouverte librement dès lundi, il condamne "les
provocations de quelques agitateurs professionnels", il appelle
à "un apaisement rapide et totale". C'est trop tard.
Le lundi, dés 8 h 30, la Sorbonne, rouverte, est envahie par
les étudiants. Censier à été occupé la
veille, l'Odéon le sera à son tour le surlendemain. Dans
ces trois places fortes du "pouvoir étudiant", un
extraordinaire meeting commence qui va durer pratiquement sans interruption
pendant plus d'un mois, jusqu'à la mi-juin. A défaut de
prendre le pouvoir, on a pris la parole, comme jadis la Bastille,
et on ne la lâchera plus. Des comités d'occupation et
d'organisation sans chefs et sans mandat, issus d'assemblées
générales permanentes, qui les révoquent à peine
nommés, président à une sorte de kermesse débridée,
doublée d'une foire aux idées et aux slogans que des
dizaines de milliers de Parisiens iront contempler, stupéfaits.
Les réformistes discutent de la transformation de l'Université,
les révolutionnaires cherchent le contact avec les ouvriers,
rêvent de la Commune, de la prise du Palais d'Hiver, et de la
Longue Marche en préparant le "grand soir".
Dans l'après-midi de ce lundi 13, cependant, la manifestation,
ordonnée par les syndicats et les partis de gauche qui ont
dû accepter de se plier aux exigences des organisations étudiantes,
déferle en un interminable cortège de la République
à Denfert-Rochereau. En tête, Cohn-Bendit, Geismar, Sauvageot
et les "groupuscules". Puis viennent, autour de Georges Séguy
(pour la CGT) et Eugène Descamps (pour la CFDT), les syndicalistes.
Loin derrière, les dirigeants communistes, socialistes et radicaux,
tous présents autour de Waldeck Rochet, Guy Mollet et François
Mitterrand. Pierre Mendès France défile avec le PSU.
Partout des banderoles "Etudiants, enseignants, travailleurs
solidaires", "13 mai1958, 13 mai1968-dix ans, ça suffit",
"Gouvernement populaire", "La victoire est dans la rue".
On chante "Adieu de Gaulle, adieu de Gaulle, adieu". On laisse
un espace se créer entre deux délégations et
on comble le vide ainsi créé en quelques bonds rapides,
le "banzaï"étudiant: "Hop! hop! hop!"Un
million de manifestants disent les organisateurs. Deux cent trente
mille, estime le préfet de police, Maurice Grimaud.
Cette démonstration, paradoxalement, rassure le pouvoir: allons
la récupération par les formations organisées
est en bonne voie. On va retrouver devant l'opposition de gauche,
les centrales syndicales, dans un schéma classique et plus
rassurant. Les étudiants ont couronné la journée
par un "sit-in"au Champ-de-Mars, sans incidents. On n'a pas
vu un casque au Quartier Latin. De Gaulle, après avoir hésité et
malgré l'avis de son ministre de l'intérieur, décide
de maintenir un voyage officiel prévu de longue date en Roumanie.
Il quitte Paris le mardi 14 à l'aube, serein et rassuré.
Il ignore qu'en trois jours à la stupeur du gouvernement, mais
aussi des partis et des syndicats, dix millions de travailleurs vont
basculer dans la grève.
C'est l'usine de Sud-Aviation à Chateau-Bougon, près de
Nantes, qui sera la première à s'arrêter, le 14
au matin. Une petite usine: deux mille ouvriers. Mais une région
"dure", une entreprise en flèche dans la revendication.
Le directeur, les cadres sont enfermés dans les bureaux-ils
y resteront, séquestrés, jusqu'au 29 mai- malgré l'opposition
des délégués CGT et l'usine est occupée.
Le lendemain, l'usine de Cléon de la régie Renault,
aux portes de Rouen, s'arrête à son tour. Puis Lockheed
à Beauvais, UNELEC à Orléans, et de proche en proche,
une foule d'entreprises, aussitôt occupées par leur personnel
en grève.
De l'émeute à l'insurrection
Partout, il s'agit d'usines où des incidents se sont déjà produits,
où les problèmes de salaires, de cadences et d'emploi
sont particulièrement aigus où surtout de jeunes ouvriers,
parfois travaillés par les ferments anarchistes, trotskistes,
gauchistes et attentifs à la révolte étudiante,
prennent spontanément l'initiative du débrayage contre
l'avis des responsables, malgré l'opposition de la CGT, "grande
force tranquille".
La grève ainsi lancée, il ne reste plus aux confédérations
ouvrières qu'à prendre le train en marche, et faute d'avoir
pu l'empêcher, de tenter de la contrôler. Le jeudi 16,
à 17 heures, à l'appel du secrétaire de la CGT, l'usine
de Billancourt de la régie Renault entre à son tour dans
le mouvement. Et la liste s'allonge. Le 16 au soir il y a soixante-dix
mille grévistes le 17 à 15 heures, trois cent mille à 22
heures, cinq cent mille à six cent mille le samedi 18, deux millions.
Le lundi 20, on évalue leur nombre à six millions. A partir
de là , on ne sait plus qui est en grève et qui est empêché de
travailler par les arrêts des transports, les coupures d'électricité,
les grèves des autres ateliers, des fournisseurs et des clients.
Ce qui est sûr, c'est qu'au point culminant, le 24 mai, de neuf
à dix millions de salariés auront cessé le travail.
Pendant ces jours où la France se paralyse rapidement, une sorte
de trêve semble régner au quartier Latin et dans les
villes universitaires de province où la récolte avait
fait tache d'huile. Car on s'agite aussi, et on se bat, on occupe,
on défile, à Marseille et à Toulouse, à Lyon
et à Rennes, à Nantes et à Strasbourg, où les
incidents sont nombreux, parfois violents. Cependant le petit nombre
et l'isolement relatif des étudiants dont la révolte,
guère comprise, n'est que malaisément admise, peu réprimé au
surplus, car les effectifs de maintien de l'ordre ont été concentrés
à Paris, suscitent l'inquiétude de la "France profonde",
des ruraux et de la population des petites villes, foncièrement
hostiles aux émeutiers et horrifiés de leur propos révolutionnaires.
A cet égard, le débat qui oppose, à la télévision,
Cohn-Bendit, Geismar et Sauvageot à trois journalistes, s'il
offre aux gauchistes l'occasion de marquer des points, est désastreux
pour eux dans l'esprit de millions de téléspectateurs.
A la Sorbonne, à Censier, à l'Odéon, citadelles du
mouvements, le happening continue et on essaie quasi désespérément
de trouver un langage commun, d'inventer des structures, d'imaginer
des bouleversements et surtout de rencontrer la classe ouvrière.
La liaison étudiants-ouvriers, demeuré mythique à la
Sorbonne, s'est au moins nouée à Censier sous l'égide
des CATE (Comité d'action travailleurs-étudiants) mais
la conduite de Grenoble faite aux délégations qui tentent
d'être entendues des grévistes de Renault-Billancourt,
où ils se heurtent aux grilles obstinément closes de l'usine,
et dix autres épisodes analogues marquent la reprise en main
des masses par la CGT et le PC, qui ne veulent à aucun prix être
enchaînés encore par les gauchistes, ces trublions. Pour
une fois, c'est Billancourt qui désespère la Sorbonne
et non l'inverse.
On s'installe donc, sans trop de violences et de manifestations, dans
la grève et l'attente tandis qu'au Palais-Bourbon de graves
débats se déroulent dans l'indifférence générale
du public. Mais le retour du général de Gaulle, le samedi
18, va déchaîner à nouveau la tempête. Le
général est furieux. "La récréation
est terminée", annonce-t-il à son arrivée à Orly.
"C'est le bordel partout", lance-t-il au premier ministre.
Et il ordonne l'évacuation par la force, et sur-le-champ, de
la Sorbonne et de l'Odéon, proclamant:"La réforme,
oui, la chienlit, non!"Toute la journée du dimanche, ployant
l'échine sous un déluge de reproches, ministres et collaborateurs
s'efforcent de fléchir le chef de l'Etat. Ils n'y parviennent
qu'à moitié, gagnent un peu de temps, puis un peu encore,
tandis que la France s'enfonce dans la crise, que la grève
prolifère sans consignes et parfois sans revendications précises.
L'opposition a déposé à l'Assemblée nationale
une motion de censure, qui s'est discutée les 21 et 22 mai
et recueille 233 voix, onze de moins que la majorité absolue.
Les étudiants continuent de défiler, de se rassembler,
de discourir et de couvrir les murs de graffiti, mais la fièvre
semble se calmer. Ces propos enflammés pèsent peu à peu
au regard de la grève. Mais voici pourtant que le 22 au soir
on apprend soudain qu'une mesure d'interdiction de séjour a été prise à l'encontre de Daniel Cohn-Bendit, parti
imprudemment répandre la bonne nouvelle en Allemagne et qui
sera refoulé quand il tentera de rentrer en France.
Aussitôt après douze jours d'accalmies, les échauffourées
et les violences reprennent. On arrive ainsi au vendredi 24 mai, seconde
journée des barricades au quartier Latin, mais surtout tournant
essentiel de toute l'affaire, le jour où tout d'un côté comme
de l'autre, aurait pu être gagné et où tout va être
perdu.
De cette étrange et décisive journée du 24 mai,
on retiendra, sans plus entrer dans le détail, qu'elle revêt
un caractère franchement insurrectionnel. Des groupes d'émeutiers
parcourent Paris, attaquent plusieurs commissariats de police et y
mettent le feu, forcent les portes de la Bourse, menacent de prendre
le ministère de la justice, refluent vers le champ clos du
quartier Latin, où ils abattent les arbres-cent trente sont jetés
à terre-cassent tout et élèvent derechef des barricades.
Une nouvelle tactique de harcèlement, médité et
coordonnées, sinon vraiment dirigée, désoriente
et affole les forces de l'ordre.
De Gaulle a annoncé, dans une allocution radiotélévisée,
un référendum accueilli par un énorme éclat
de rire: "J'ai mis à côté de la plaque",
reconnaîtra-t-il, penaud. Encore une fois, des blessés
par centaines, mais un degré de violence jamais atteint, des
destructions, des pillages. Le ministre de l'intérieur incriminera
"la pègre descendue des faubourgs"et l'Humanité parle
de "la lie". Les étudiants protesteront, mais l'opinion
leur donnera tort. Car elle bascule: le mouvement cesse d'être
populaire. Il atteint son zénith. La grève aussi. La
roue tourne.
C'est l'instant cependant où le régime va se liquéfier,
l'Etat trébucher. De Gaulle s'est disqualifié, il est
visible qu'il ne comprend pas, qu'il doute, qu'il se trompe. Autour
de lui, c'est le vide, le désert: un climat de trahison et
de fin de règne. Seul Georges Pompidou entouré de quelques
hommes, au premier rang desquels Michel Jobert, fait front et garde
son sang-froid.
Le premier ministre a noué patiemment et en secret les fils de
la négociation avec le patronat et les syndicats, par l'intermédiaire
de Jacques Chirac.
Les pourparlers s'ouvrent le samedi 25 au ministère du travail,
rue de Grenelle. Ils s'achèveront après un marathon
de trente-six heures sur un accord prévoyant l'augmentation
par étapes de 10% des salaires, le relèvement de 35%
du salaire minimum, et quelques avantages supplémentaires,
notamment la reconnaissance de la section syndicale d'entreprise.
Les deux leaders syndicalistes, Georges Séguy et Eugène
Descamps, viennent le lundi 27 au matin, présenter cet accord
aux ouvriers de Renault-Billancourt, qui le rejettent et décident
de poursuivre la grève. C'est un moment étrange qui
n'a pas encore livré tous ses secrets. La grève continue
donc, partout. Comment en sortir?
Nul ne le sait plus. Au stade Charléty, le même lundi
27, en présence de Pierre Mendès France, silencieux,
les éléments révolutionnaires ont commencés
d'esquisser les lendemains qui, c'est juré, chanteront. La police
a disparu. Le premier ministre appuie sur les levier de commande:
ils ne répondent plus, personne n'obéit plus. Parmi
les possédants, c'est la panique chez les politiciens, la débandade.
Le pouvoir s'évapore littéralement.
Au nom de la gauche, François Mitterrand propose de constituer
un gouvernement provisoire que dirigeait Pierre Mendès France.
Ce dernier insiste pour qu'Alain Geismar soit ministre. Les communistes
refusent, multiplient les objections et les conditions. Pour sa part,
François Mitterrand sera candidat à l'Elysée. Cohn-Bendit,
narguant l'Etat, a reparu à minuit à la Sorbonne, les cheveux
teints et l'air hilare. De Gaulle, terré dans son palais, se
tait.
Le coup de théâtre
Et soudain, c'est le coup de théâtre. Le mercredi 29
au matin, alors que les ministres convoqués comme chaque semaine
pour le conseil commencent d'arriver à l'Elysée, le général
fait annuler la réunion du gouvernement et s'en va. où ?
Il n'en a pas fait confidence, pas même à son premier ministre,
auquel il a annoncé simplement son départ, concluant la
conversation d'une formule-"Je vous embrasse"-qui laisse
son interlocuteur stupéfait. Symbole: le général
mime-t-il sa propre mort? Ou prend-il du champ pour se mettre à la
tête de ses troupes et reconquérir par la force Paris
et le pouvoir?
Est-ce une ruse ou la guerre civile?
Toute la journée, dans une extrême agitation, au milieu
des rumeurs les plus fantastiques, la classe politique s'interroge
et se bouscule.
De Gaulle va-t-il se retirer ou revenir? Et d'abord, où est-il
et que fait-il? On suit avec angoisse-une angoisse sans fondement-les
douze meetings organisés, en douze places différentes
de la capitale, par la CGT. Le bruit court que les militants ont reçu
des armes, qu'ils vont s'emparer de l'Hôtel de Ville, proclamer
la Commune, se saisir du pouvoir que personne n'exerce plus.
La psychose de révolution communiste s'enfle de la peur des
gauchistes. Il n'y a plus de gouvernement, plus de police-y a-t-il
encore une armée? Et obéirait-elle?-plus d'administration,
plus de transport, plus d'essence, plus de télévision,
plus rien. Toutes les cartes-celle de la répression, celle
des concessions, celle du référendum, celle des négociations-ont été jouées. Et perdues. Le pouvoir est bien "dans
la rue". Il est à ramasser.
Disparu à 11 h 20, de Gaulle reparaît à 18 h 15. A
Colombey. On apprendra par la suite qu'il est allé à Baden-Baden,
chez son vieux camarade le commandant supérieur des troupes
françaises d'Allemagne, le général Massu. Plus
tard, il dira à la télévision: "Oui, le 29
mai, j'ai eu la tentation de me retirer..."Le 30 mai, comme la
veille, les réactions, les proclamations, les injonctions,
s'entrecroisent. Georges Pompidou rédige sa lettre de démission.
Jean Lecanuet, des gaullistes même, réclament "un
gouvernement de salut public". Valéry Giscard d'Estaing
demande le maintien du général et le départ du
gouvernement, son remplacement par une équipe plus large, qu'il
semble prêt à diriger. La gauche s'efforce de pousser ses
pions sur l'échiquier.
A 12 h 25, le général arrive à l'Elysée.
Il reçoit son premier ministre, refuse sa démission,
mais écarte d'abord la requête insistante qu'il lui présente:
prononcer la dissolution de l'Assemblée nationale. Une heure
de discussion, de Gaulle cède. Un rapide conseil des ministres.
A 16 h 30, à la radio, le général annonce ses décisions:
maintien du premier ministre, remaniement du gouvernement, ajournement
du référendum, dissolution de l'Assemblée.
Il affirme sa légitimité et sa détermination, attaque
le Parti communiste-excellent dérivatif habituel,-menace de
se saisir par l'article 16 de tous les pouvoirs. Assurance et gravité,
ni alarmisme ni illusions. Le ton juste, enfin.
Un dernier choc psychologique encore, après ce sensationnel
retournement. Les gaullistes et, à leur appel, la foule vont
déferler sur les Champs-Elysées, monter à l'Etoile.
Manifestation tricolore qui réplique au grand défilé de
la gauche le 13 mai et qui, quoi qu'on en ait dit, n'est nullement
improvisée à la dernière minute. Un million de
participants assurent les organisateurs. De trois à quatre cent
mille, estime le préfet de police. Peu importe. C'est fini.
Dans la nuit du 30 au 31 mai, les dépôts de carburant
de la région parisienne sont dégagés, les pompes
approvisionnées. Le week-end de la Pentecôte commence:
il fera soixante-dix morts et six cents blessés sur les routes.
Quatre Frances sont séparées comme les galaxies par
des millions d'années-lumière.
A Deauville, la cohue: plus une chambre libre pour les nuits du samedi
et du dimanche, plus une table dans les cafés et les restaurants,
plus un mètre carré de sable inoccupé.
Dans les usines, les chantiers, les magasins, les bureaux, de neuf
à dix millions de grévistes qui sentent venir la fin du
mouvement et, relâchant leur vigilance, quittent les piquets
pour aller passer le dimanche en famille. Les syndicats s'efforcent
de maintenir le moral des troupes par des manifestations antigaullistes
à Clermont-Ferrand, à Nantes, à Caen, à Limoges...
En face, les gaullistes, qui manifestent aussi, dans vingt, trente
villes, où des cortèges prolongent l'écho du rassemblement
des Champs-Elysées: Lyon, Nice, Rennes, Toulouse, Marseille...
Enfin, à Paris, à l'appel de la seule UNEF et malgré la
réaction hostile de la CGT et la réserve des partis
de gauche, de quinze à vingt mille manifestants vont de la gare
Montparnasse à la gare d'Austerlitz à travers le quartier
Latin en scandant: "Ce n'est qu'un début. Continuons le
combat!"et "Elections-trahison!".
Frances des indifférents, des partisans de l'ordre, des grévistes
et des contestataires: entre chacune d'elles, des murs épais
d'incompréhension, de peur, de hargne et de colère.
Il faudra quelques semaines encore, et cette fois quelques morts,
hélas! pour liquider la révolte et conclure la grève.
La France qui s'en fout rejoindra le camp de l'ordre à l'heure
du scrutin, ce qui produira la plus forte majorité parlementaire-trois
cent soixante sièges sur quatre cent quatre-vingt-cinq-qui
soit jamais sortie des urnes sous la République.
PIERRE VIANSSON-PONTE
Le Monde du 3 mai 1978
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