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26 août 1970 - Quand, au printemps 1970, les
Américaines se sont mises à défiler dans les rues en
brandissant des pancartes parlant de leur "oppression"et en brûlant
leur soutiens-gorge, les Français ont ricané et haussé les
épaules. Mais quand, le 28 août de la même année,
un groupe de jeunes femmes sont allées déposer, sous l'Arc
de triomphe, deux couronnes barrées de rubans sur lesquels on lisait
: "A la femme inconnue du soldat"et "Un homme sur deux est
une femme", ils se sont indignés.
Depuis, le Mouvement de libération des femmes français (MLF)
s'est manifesté à plusieurs reprises souvent en trouvant la
formule-choc ou le geste-clé qui scandalise les uns et fait rire
les autres sous cape.
L'une de ses premières interventions publiques a eu lieu au cours
des "Etats généraux des femmes", organisés
par l'hebdomadaire Elle en novembre 1970. Après une première
"prise de parole"confuse et violente, une militante trouva le
chemin des curs d'un auditoire de mères de famille paisibles
mais curieuses, devant lesquelles défilaient tous les grands ténors
de la vie politique, avec cette simple formule : "Ce n'est pas à nous
d'écouter les ministres, mais aux ministres à nous écouter
: c'est nous qui avons des choses à leur apprendre."L'irruption
du MLF armé de morceaux de mou de veau à une réunion
du mouvement Laissez-les vivre, hostile à l'avortement, fut, en revanche,
d'un goût détestable.
Le "Manifeste des 343"en faveur de la libération de la
législation sur l'avortement créa indiscutablement un choc
dans l'opinion française.
Quelques interventions moins spectaculaires ont déjà eu, assurent
les militantes, des résultats positifs : par exemple, la manifestation
organisée au Luxembourg pour la fête des mères, au
printemps 1971, au cours de laquelle le MLF, réclamant le libre
accès des pelouses et des jeux pour les enfants, en "lâcha"un
certain nombre sur le terrain pour prouver qu'il n'en résulterait
aucune détérioration du domaine public.
L'une des dernières manifestations spectaculaires du MLF a eu lieu
en novembre dernier à l'occasion de la Marche internationale pour
la gratuité de la contraception et de l'avortement. Le défilé de
la Bastille à la République fut calme. A peine émaillé de
quelques incidents pittoresques comme l'intrusion du FHAR (Front homosexuel
d'action révolutionnaire). Le MLF avait tenu à "garder
le contrôle de la manifestation", mais un certain nombre de
jeunes hommes, parfois portant des enfants, y participèrent.
Dernièrement, ses militantes ont envahi le débat organisé à la
Mutualité par le Parti communiste sur le thème "Un programme
de gouvernement. La parole est aux femmes."Elles ont souligné entre
autres choses que M. Jacques Duclos, membre du bureau politique, n'étant
pas une femme n'avait guère droit à la parole dans cette assemblée,
posé quelques questions sur l'attitude du PC à l'égard
de l'avortement, et signalé que le fait que des ouvrières
quittent certaines usines cinq minutes avant les ouvriers pour avoir le
droit de faire la queue dans les magasins afin de préparer le dîner
familial passait difficilement à leurs yeux pour une conquête
révolutionnaire.
Après quoi, elles ont été expulsées sans douceur
par le service d'ordre du PC.
Qui sont ces militantes ? En majorité des jeunes filles et des jeunes
femmes de moins de vingt-cinq ans, souvent étudiantes ou enseignantes.
Combien sont-elles ? Il est bien difficile de répondre à cette
question, car le mouvement refuse toute structure et toute hiérarchie.
C'est tout juste s'il dispose d'une boîte postale et d'un journal
épisodique, le Torchon brûle, dont les deux premiers numéros
ne le cèdent guère en violence et parfois en obscénités
à certaines publications gauchistes. Bon nombre de ses militantes
proviennent d'ailleurs des groupes politiques qui surgirent au premier
plan en mai 1968. Pourquoi ont-elles décidé de militer à part
? Leurs explications rejoignent celles des mouvements néo-féministes
qui se sont développés dans d'autres pays industrialisés
: lasses de voir leurs camarades masculins refuser de prendre au sérieux
leurs revendications spécifiques, voire d'être confinées
dans les tâches subalternes du militantisme, elles ont décidé de
créer un mouvement purement féminin.
Ni structure ni hiérarchie
Est-ce vraiment un "néo-féminisme"? Beaucoup
le nient tout en reconnaissant le rôle historique joué par
les suffragettes des années 20 qui combattirent pour le suffrage
féminin, elles se sentent très éloignées d'elles.
Elles considèrent plutôt que leur action est destinée
à faire prendre conscience aux hommes et aux partis politiques de
l'importance de la revendication spécifique féminine.
Comme bien des mouvements d'inspiration gauchiste-encore qu'elles récusent
le terme,-les militantes du MLF croient plus à la spontanéité qu'à l'action
"structurée". Elles ont, par exemple, entamé dans
les quartiers une campagne d'explication sur l'avortement, avec recueil
de signatures sur les marchés. Elles envisagent une campagne au
porte-à -porte sur les crèches.
Jusqu'à quel point le MLF est-il un mouvement politique ? Il n'est
pas facile de se retrouver dans les différents courants qui le
traversent.
D'une façon générale, cependant, ses militantes refusent
de "se laisser enfermer dans la lutte pour la libéralisation
de l'avortement". Elles considèrent que ce n'est qu' "une
étape indispensable de la lutte pour la libération des femmes",
sans attendre les autres transformations économiques et sociales.
Mais cette lutte est "porteuse d'une nouvelle image de la famille
qui prépare l'abolition des rapports de domination dans la société dont
les rapports actuels hommes-femmes sont le symbole".
Elles tiennent aussi à l'aspect "fête"de leurs actions,
aux chansons, aux slogans percutants ou délirants, à "tout
ce qui peut réveiller une société en train de mourir".
Ridicule, odieux, agaçant, comique, scandaleux ? Le MLF est tout
cela et s'en flatte : la provocation est peut-être sa seule stratégie
concertée. Mais il est en train de marquer des points : en mettant
de son côté des rieurs, des intellectuels et des ménagères,
qui même traditionalistes, admettent plus ou moins ouvertement qu'
"on y dit tout haut des choses que bien des femmes pensent tout bas",
il marque sans doute un moment de l'évolution de la société française.
NICOLE BERNHEIM
Le Monde du 19 février 1972
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