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6 juillet 1972 - Tout a grandi au Japon
pour qui le redécouvre dix ans plus tard. Les immeubles qui se
haussent du col et escaladent les pentes, les autoroutes qui enveloppent
les îles et les montagnes d'un réseau de plus en plus dense,
la taille des Japonais qui gagne quelques centimètres de génération
en génération, leur nombre qui culmine aujourd'hui à quelque
108 millions, les voitures en circulation qui ont sextuplé, la production
industrielle qui a presque triplé, celle de l'acier qui a plus que
triplé, le produit national qui a quadruplé, les échanges
extérieurs qui ont quintuplé, les réserves monétaires
qui ont décuplé, les prix qui galopent de plus en plus vite
et dont la hausse annuelle atteint 13 % à la consommation et 17 %
à la production, les salaires qui galopent aussi et qui, sur le papier,
ont augmenté de 21 % en un an, le yen qui est périodiquement
réévalué.
Tout pousse, prolifère, augmente, à l'exception de la longueur
des jupes. Le kimono se fait rare et c'est dommage. A l'exception aussi
des dimensions de l'archipel nippon. On est tenté de dire que ses
370 000 kilomètres carrés-les deux tiers d'une France qui
serait aux trois quarts montagneuse-rétrécissent à vue
d'il. Pour près du tiers, la population est aujourd'hui concentrée
dans les trois grandes villes du Japon ventral : Tokyo, Nagoya et Osaka,
qui ne formeront plus, un jour, qu'une seule gigantesque métropole,
coincée entre la montagne et la mer. "Si la tendance actuelle
continue, les trois villes auront plus de 60 millions d'habitants en 1985",
prédit le journal Nihon Kenzaï-plus que la population de la
France entière.
Avant même d'atterrir au milieu de la fourmilière tokyote,
en découvrant ces lumières sans nombre qui s'éveillent
dans le soir, le tissu serré des rues scintillantes, les serpents
palpitants des autoroutes et des trains, en devinant ces millions de vies
distinctes, ce monde hyper développé où chacun connaît
précisément sa tâche, sa contribution au grand mouvement
général, le voyageur, même averti, n'est pas seulement
stupéfait. Il ne peut réprimer un pincement au cur.
Car ici la question s'impose, non pas hypothétique comme en Europe,
mais immédiate : jusqu'où , jusqu'à quand, comment cela
pourra-t-il durer ? Quelles que soient la vitalité, l'ingéniosité,
l'ardeur au travail du peuple nippon, le moment n'est-il pas proche où la
croissance japonaise atteindra ses limites ? Les Japonais, qui ont pulvérisé comme
en se jouant les records économiques, qui, sans minerai de fer
ni charbon cokéfiable, talonnent les géants de la sidérurgie
américaine et soviétique, qui dominent la construction navale
en produisant sept ou huit fois plus de bateaux que leurs premiers concurrents,
qui ont en trois ans-de 1967 à 1970-mis sur pied la seconde production
automobile du monde, ne sont-ils pas condamnés à résoudre,
avant tous les autres, le grand problème de la planète :
celui de la saturation ?
Ici plus que nulle part ailleurs, le "temps du monde fini"a commencé.
Il ne se passe pas de jour ou quelque affaire de pollution ne s'étale
dans les journaux : un jour, ce sont les pêcheurs de Ninamata qui
bloquent les installations d'une usine chimique responsable de quarante-six
empoissonnements mortels au mercure, un autre, c'est une usine de textile
de Tsuruga qui est prise à partie, ou des installations pétrolières
accusées de répandre l' "asthme de Yokkaïchi".
On découvre la "maladie d'itaïe, itale"(aïe
! aïe ! en japonais) provoquée par des traces de zinc dans
le riz. Chez ce peuple qui est la propreté même, pour qui le
dépouillement est un suprême raffinement et le bain chaud
un des fondements de la civilisation, les rivières et canaux sont
des bouillons de culture, les plages des dépotoirs. Le noble cratère
du Fuji-gémissent les Tokyotes-est devenu "la plus grande
poubelle du monde", où gisent boîtes de conserve et bouteilles
vides, négligemment abandonnées par les pique-niqueurs.
Plus préoccupante encore est la pénurie d'eau. Un été trop
sec a obligé le service des eaux à imposer des coupures à certains
quartiers. Les autorités se demandent comment elles alimenteront
les nouvelles tours qui, dans la capitale, à Osaka et ailleurs, poussent
comme des champignons. Celle d'Ikebukuro, dont on vient de poser la première
pierre et qui, du haut de ses 240 mètres et de ses soixante étages,
battra provisoirement le record nippon de la hauteur (211 mètres),
consommera 9 000 tonnes d'eau par jour. Un rapport du ministère
de l'équipement déclare que le programme en cours de construction
de cinq cent quatre-vingts barrages n'empêchera pas huit régions,
dont celle d'Osaka, seconde ville du pays, de manquer d'eau en 1985.
Pourtant, il serait faux de croire que ces perspectives engendrent quelque
angoisse. Nulle fièvre, à vrai dire, ne se mêle à l'animation
infatigable des rues. Nul piéton impatient ne traverse la chaussée,
même vide, quand ce n'est pas son tour. Les horaires des trains
et des bureaux règlent la vie quotidienne avec une précision
impérieuse. Tout se fait très tôt. Les bureaux se
vident à 17 heures, on dîne ou l'on sort avant 19 heures, et
on rentre chez soi à 22 heures.
Le flegme des passants a quelque chose d'anglo-saxon-plus anglais d'ailleurs
qu'américain : une façon d'économiser les mots inutiles
et le temps de se hâter lentement, une façon aussi de ne
s'étonner de rien, de ne pas s'exclamer, une décontraction,
un détachement au moins apparent, une aisance à passer sans
cesse du thé vert au Coca-Cola, de la civilisation des baguettes
et des plats précieux à celle du hamburger, qui, tout en le
mettant très vite à son aise, déconcerte cet étranger
par excellence qu'est l'Européen.
Aussi est-ce avec un sang-froid qui frise l'indifférence et dans
lequel on devine plus de fierté que de regret et de réprobation
que les Japonais assistent à l'explosion technologique, au grand
spectacle toujours en mouvement du bouleversement de leur pays. Fallait-il
à ce point lâcher la bride à l'expansion ? Faut-il laisser
les usines et les gratte-ciel proliférer parmi les immeubles d'habitation,
les villas, les jardins et les quartiers villageois ? Faut-il laisser
l'industrie lourde dévorer ces rivages aux dessins baroques festonnés
de mers délicieuses ? Faut-il laisser les autoroutes à étages
envahir le cur des villes et les trains pénétrer,
comme à Shinjuku, dans les magasins ?
Jusqu'ici les Japonais ne semblaient guère se poser ces questions.
Leur prise de conscience de l'invasion industrielle et technologique est
récente, mais elle est réelle : "Nous sommes parvenus
à un tournant-nous dit M. Nakamura, président de la banque
Mitsubishi. Pollution, manque de main-d'uvre, hausse des salaires,
hausse des prix... cela ne peut plus durer. Nous devons contrôler
notre expansion ".
Pour les industriels, la solution tient en peu de mots: la technologie
corrigera la technologie, la science résoudra les problèmes
qu'elle pose. Il suffit de le lui demander. Le Japon est le pays le plus
pollué du monde ? Soit, mais il le sait et s'en occupe. Aux grands
carrefours de Tokyo, un tableau lumineux fait connaître à tous
la quantité de décibels et de pollution qu'ils produisent
et ingurgitent.
Selon le Keidaren (le tout-puissant CNPF du Japon), 11,7 % des investissements
industriels l'an dernier et 13 % cette année sont consacrés
à la lutte contre la pollution. La firme Toyota, le plus grand constructeur
d'automobiles japonais, est en train de bâtir deux usines réputées
intégralement non polluantes. Conséquence prévisible
: le Japon sera aussi à la pointe de la production des équipements
conte la pollution-une industrie d'avenir.
Autrement dit, même s'il lui donne de nouvelles formes et lui assigne
de nouveaux objectifs, le Japon n'a pas d'autres choix que la fuite en
avant.
Trois objectifs-sécurité, approvisionnement, débouchés-et
un style-le pragmatisme-définissent la politique étrangère
nippone.
Ces objectifs imposent son style à la diplomatie de Tokyo. L'expansion
par les armes, la "sphère de coprospérité"d'avant
guerre, ayant été condamnée par l'histoire, les exigences
de l'économie et la dépendance à l'égard d'un
monde extérieur difficile et changeant interdisent de grands desseins
et obligent le Japon à s'adapter sans cesse aux circonstances.
Il est paradoxal d'inscrire la sécurité en tête des
préoccupations d'un pays qui ne consacre que 0,8 % de son produit
national à la défense (contre 4,5 % en France). Mais la sécurité n'est
pas la défense et, si les Japonais ont à son égard
des attitudes ambiguës, voire contradictoires, ils ne sont nullement
indifférents.
Le désastre militaire de 1945 provoqua un choc dont les Japonais
ne sont pas encore remis. Leur Constitution leur interdit d'entretenir
une armée, et ce n'est pas de bon gréque, cédant aux
pressions américaines, ils y firent une entorse pendant la "guerre
froide"pour se doter d'une force d' "auto-défense".
Il est inutile de leur demander de réviser leur Constitution, d'accroître
leur effort militaire ou de financer l'armée américaine
: ce refus leur assure d'ailleurs des avantages économiques substantiels.
Il est inutile aussi de leur demander de prendre des engagements qui risqueraient
de les entraîner à combattre outre-mer. "Il suffirait
de lancer une pareille idée pour enflammer tout le Japon",
déclare un diplomate. La seule "expansion géographique"récente
de la politique militaire japonaise est l'achat de navire porte-hélicoptères
permettant des patrouilles aériennes jusqu'à 200 milles des
côtes.
Dans ce contexte, les premiers partenaires du Japon-et de loin-sont les
Américains. Les Etats-Unis sont d'abord le protecteur. Quand le
Japon décida que le moment était venu de jouer un rôle
plus actif dans le monde, de diversifier ses relations, de se réconcilier
avec Pékin et de se rapprocher de Moscou, il alla d'abord s'assurer
du consentement de M. Nixon (qui pouvait d'autant moins rechigner qu'il
joue lui aussi la détente) et de la solidité du traité de
sécurité nippo-américain. Comme M. Tanaka devait tout
de même compter avec les adversaires des bases américaines,
il obtint ce que le communiqué de sa dernière rencontre avec
M. Nixon appelle le "réalignement"des bases. Leur nombre
serait ramené de cent soixante-trois actuellement à moins de
cent.
Avec l'URSS, les relations sont des plus fraîches, mais elles n'empêchent
pas les affaires. Quand les Japonais s'inquiètent pour leur sécurité,
c'est à l'URSS qu'ils pensent. Après la Méditerranée
et l'océan Indien, la marine soviétique se répand
dans le Pacifique. Le nombre des navires de guerre soviétiques
franchissant les détroits qui séparent l'archipel de l'URSS
ou du continent asiatique est passé de cent dix en 1969 à plus
de deux cents l'an dernier.
Au fond, les Japonais ne pardonnent pas à Moscou d'avoir frappé leur
pays en août 1945 alors qu'il était déjà à l'agonie
et d'occuper depuis un groupe d'îles (Etorofu, Kunashiri, Shikotan
et les Habomaï) qui ne lui étaient pas dévolues par
les arrangements interalliés. Les Japonais ont fait de la restitution
de ces îles une question de principe qui a jusqu'ici bloqué la
négociation d'un traité de paix entre Tokyo et Moscou.
La Chine, elle, n'inquiète plus, mais les relations sino-japonaises
n'en sont guère simplifiées. Ce qui les complique, c'est
moins pour le moment la tension entre Moscou et Pékin (Tokyo cherche
à tenir l' "équidistance"entre les deux capitales)
que le problème de Taiwan.
Beaucoup pensaient qu'après la "normalisation"des relations
sino-japonaises, l'an dernier, le rapprochement des deux grandes puissances
asiatiques serait mené rondement. C'était oublier que le marché
formosan est aujourd'hui plus important, pour le Japon que celui de la
Chine continentale et que Pékin n'accepterait jamais que les "deux
Chines"soient traitées sur le même pied.
Les relations avec l'Europe
Ces intérêts et ces besoins communs peuvent
aussi bien se contrarier que se compléter. Les Japonais ne seront-ils
pas tentés de submerger l'Europe de leurs produits manufacturés
? De chercher en Europe les surplus commerciaux dont ils auront besoin
pour payer les matières premières qu'ils doivent acheter
dans le tiers-monde ? Relevant que les ventes de voitures japonaises en
Europe ont augmenté de 69 % l'an dernier, que les Japonais se sont
emparés de 28 % du marché italien des motocyclettes, de 50
% du marché allemand des appareils photographiques, de 74 % du marché des
calculateurs miniatures de l'ensemble de la Communauté, le magazine
américain Times écrivait récemment que la présence
japonaise en Europe soulevait "les pires craintes imaginables"(chez
les producteurs, bien entendu).
Pour les Japonais, ces craintes européennes sont sans fondement,
puisqu'ils comptent essentiellement sur les ventes aux "plus développés
des sous-développés"pour financer leurs achats de matières
premières. Ils n'en souhaitent pas moins développer leurs
échanges avec l'Europe, mais leur objectif est limité. "Le
doublement de nos ventes en Europe d'ici à 1985, disent-ils, serait
pour le Japon un résultat considérable et ne représenterait
encore qu'une fraction minime des importations européennes."Ils
ont d'ailleurs tiré la leçon des réactions hostiles
suscitées en Europe et aux Etats-Unis par des offensives commerciales
en règle sur le marché de la télévision ou des
textiles artificiels, par exemple. Ils chercheront désormais des
voies de pénétration plus diffuses, "indolores".
Les responsables de l'économie japonaise sont persuadés
qu'au Japon plus encore qu'ailleurs l'avenir est dans l'énergie
nucléaire. Ils y ont quelque mérite, car depuis l'atomisation
de Hiroshima l'énergie nucléaire a mauvaise presse dans
l'archipel, et les campagnes antinucléaires, loin de s'apaiser
avec le temps, s'amplifient.
N'empêche que l'atome devra fournir au Japon le quart de son énergie
en 1985, le tiers en 1990. Jusqu'ici les Japonais, comme d'ailleurs les
autres "Occidentaux", achètent aux Etats-Unis, pour leurs
besoins civils, la quasi-totalité de leur combustible nucléaire,
l'uranium enrichi.
Malheureusement, leurs installations actuelles devenant insuffisantes,
les Américains posent à leurs clients étrangers des
conditions draconiennes pour continuer à les approvisionner après
1980.
Il n'est pas facile d'être Japonais. Le Japon est seul de son espèce
au bout du monde, asiatique par la géographie, mais radicalement
différent par son mode de vie, des deux grandes puissances communistes
et des pays en voie de développement qui l'entoure politiquement
et intellectuellement, il est tourné vers l'Occident, dont il a assimilé et
adopté les méthodes avec un véritable génie.
En fait, il appartient à ce monde occidental lointain, et, dans la
conjoncture actuelle, il est lié pour le meilleur et pour le pire
aux Etats-Unis.
MAURICE DELARUE
Le Monde du 6 septembre 1973
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