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22 octobre 1940 - "Je ne suis ni sidi, ni juif,
ni franc-maçon. [...] Je vous dois un aveu j'ai une tare: je suis
auvergnat. "Le candidat député Pierre Laval obtenait
un succès assuré à Rosny-sous-Bois, en avril 1924,
auprès d'un auditoire qu'encadraient des ferrailleurs et des limonadiers.
Il était bien né en 1883 à Châteldon, à
une vingtaine de kilomètres de Vichy, à la limite du Bourbonnais
et de l'Auvergne. Il retrouvait Vichy, en juin1940, au sortir d'un purgatoire
de cinquante-trois mois artisan décisif du hara-kiri parlementaire,
il était désormais lié à Pétain pour
une série de brouilles et de retrouvailles, avant de devenir, à
compter de1943, l'un des hommes les plus hais de France.
La légende noire tient en deux surnoms: "le Louis XI de grande
banlieue ", "le maquignon de Châteldon ". Le premier
est d'Anatole de Monzie, caricaturant l'homme à l'influence souterraine,
voire le comploteur, l'enrichi des caisses noires.
Quant au maquignon, le mot est de Léon Blum, très sévère
au moment de la question éthiopienne, en1935: "Vous avez procédé dans
les grandes affaires du monde comme nous vous avons vu dans vos petites
affaires. [...] Vous avez tout altéré par la combinaison,
l'intrigue et l'entregent. "Il est exact que cet homme âpre
au gain pourra faire montre d'une grande insensibilité dans les négociations:
qu'on songe aux enfants juifs bradés aux nazis dans l'été 1942.
Certains se sont étonnés qu'il ait pu parvenir si haut.
Sa trajectoire, à dire vrai, est relativement classique dans la France
de la Troisième République.
Trois facteurs permettront à Pierre de sortir de Châteldon
l'école, d'abord, où l'on remarque son intelligence. Il s'entête
et veut continuer ses études: à quinze ans, il rattrape le
lycée et obtient son baccalauréat pour vivre, il est "pion
", et décroche une licence de sciences naturelles et une autre
de droit. Cette dernière lui permet, en1908, d'entrer au barreau,
la deuxième voie de l'ascension sociale il réussit assez
bien, plaidant d'abord pour les syndicalistes, le peuple, puis élargissant
sa clientèle. Enfin, il épouse la fille d'un médecin,
maire de Châteldon et son beau-frère va le pousser vers la
politique. Il sera d'abord député socialiste. Car Laval appartient
à cette cohorte assez nombreuse des hommes de la Troisième
qui débutent à l'extrême-gauche, se replient sur le
centre gauche et terminent à droite.
Le jeune Laval était blanquiste en 1903, il devient membre de la
SFIO en1905, lors du congrès de réunification, et il demeurera
dix-sept ans socialiste, avec des professions de foi rétrospectivement
savoureuses: "La bourgeoisie n'a plus d'hommes, elle va les chercher
dans les poubelles où le mouvement ouvrier jette ses renégats.
"Battu aux élections de1919, c'est au congrès de Tours
qu'il prit ses distances et avec les communistes, qui ne lui disaient
rien qui vaille, et avec la "vieille maison ", la SFIO, qu'il
quitta discrètement en1922. Elu en 1924 sur une liste du cartel
des gauches et des intérêts de la banlieue, il devint ministre
mais après le renversement d'un gouvernement Briand, il se séparait
définitivement de la gauche et préférait se faire
élire sénateur en 1927 sur une liste d'union nationale républicaine,
donc à droite.
L'un des disciples de Briand
Cet homme de droite, soulignons-le bien, ne fut pas à proprement
parler un factieux: il ne participa pas au 6 février1934, ne fut
jamais un homme lige des Ligues. Il passait pour républicain. Ses
adversaires lui reprochaient plutôt son enrichissement rapide. Sans
nul doute, ce fut un homme d'affaires avisé, veillant à faire
tourner son argent, qui bénéficia de prêts opportuns
consentis par de nouveaux amis. Il acheta en 1925 un bel appartement parisien,
villa Saïd, de la terre dans le Perche, puis le château de
Châteldon.
Il acquit aussi des journaux et une imprimerie à Clermont-Ferrand.
Pour devenir un homme politique de premier plan, il fallait encore disposer
d'un fief local et de l'appui de quelques journaux "amis ". Le
fief, ce sera la mairie d'Aubervilliers, en pleine banlieue rouge élu
en mars1923, sur une liste où coexistent anciens communistes, anciens
socialistes et nouveaux amis, il gardera jusqu'au bout ce mandat, en s'en
occupant très sérieusement. Quant à la presse, il acheta
en 1927 le Moniteur du Puy-de-Dôme, Lyon républicain et la
station de radio Paris-Lyon surtout, il disposa de l'appui bienveillant,
au moins jusqu'en1935, de Raymond Pâtenotre, qui contrôla
pendant longtemps le Petit Journal.
Il lui fallait, lui qui n'était encore qu'un second rôle,
quelques locomotives pour le hisser au premier rang. Il usa avec efficacité
du soutien de Caillaux, qui le fit nommer, en1925, ministre des travaux
publics, son premier poste ministériel. Il fut ensuite l'un des
disciples de Briand, qui le fit notamment garde des sceaux dans trois
de ses ministères il en vint à l'imiter, traînant
les pieds, dos courbé, s'entourant d'un nuage de fumée. Il
sut ensuite séduire Tardieu, qui le fait ministre du travail en
mars1930. On ne s'étonnera pas qu'il ait pu chercher à utiliser
Philippe Pétain. C'était donc une carrière prometteuse:
à quarante-huit ans, il est président du conseil pendant
près de treize mois, en1931-1932, et, à défaut de
régler les problèmes des réparations, il fait un
voyage aux Etats-Unis qui est un succès personnel. Il entre encore
dans le ministère Doumergue, chargé des colonies. Surtout,
il devient le maître des affaires étrangères en octobre
1934, après l'assassinat de Barthou, en même temps qu'il
redevient président du conseil en juin1935 dans ce qu'il a toujours
considéré comme son "grand ministère ", il
entendait sortir la France de la crise qui l'atteignait tardivement et
sauver la paix.
Reste qu'il continuait de détonner parmi les grands de la Troisième.
Il demeurait l'homme mal dégrossi de Châteldon, lui-même
jouait volontiers au paysan-châtelain, entre son donjon et demeure
de maître côté jardin, avec une scierie, un moulin à papier
et sa production d'eau de Sargantale, qu'il prétendra vendre à la
France entière.
En1935, déjà , il était devenu un repoussoir: non
seulement les tenants du Front populaire le pendent en effigie le 14 juillet,
mais une partie des modérés le trouve peu fiable on applaudira
presque unanimement à sa chute. De cet échec, il tirera
des leçons assez stupéfiantes et qui vont peser sur l'avenir.
Il va estimer, en effet, que le destin de la France s'est scellé
au moment où il aurait eu toutes les bonnes cartes en main. Le
Laval de 1940 sera un homme de revanche sur tous ceux qu'il tient pour
responsables de l'échec de 1935: les diplomates, les journalistes,
les politiques qui manquent de courage, la démagogie du Front populaire.
Il se surestimait facilement ainsi pensait-il avoir gardé de bonnes
relations avec Mussolini, qui le refusa pourtant, plusieurs fois, comme
intermédiaire entre l'Italie fasciste et la France. Il pensera,
de même, avoir mis Hitler dans sa poche, alors que le Führer,
après Montoire, déclara à Mussolini que ce Laval était
"un politicien malpropre, un marchand de tapis ".
Cet homme allait mener la politique de collaboration d'Etat au long de
l'année 1940 et redevenir le chef du gouvernement de la France
d'avril 1942 à août1944.
Laval chercha tout de suite à utiliser Pétain sans sympathiser,
les deux hommes s'étaient au moins connus dans le ministère
Doumergue en1939, on le sait, Pétain avait presque posé comme
condition à son entrée dans le gouvernement, la nomination
de Laval comme ministre des affaires étrangères, parce qu'il
serait à même de nouer de bonnes relations avec l'Italie. Le
17 juin, sans l'opposition de Weygand, Pétain l'aurait chargé de
ce ministère la politique étrangère. A la tête
de la "commune de Bordeaux ", Laval avait joué un rôle
décisif pour éviter le transfert du gouvernement en Afrique
du Nord: il finit par entrer comme ministre d'Etat, le 23 juin, dans le
gouvernement Pétain, et deviendra en juillet vice-président
du conseil et surtout "dauphin "désigné.
Mais, même s'ils étaient tous deux des terriens secrets,
tenaces et rancuniers, Pétain et Laval n'avaient entre eux guère
d'affinités, ayant de la vie des jugements et des pratiques bien
différents. Du coup, après la guerre, les pétainistes
de stricte obédience opposeront de façon systématique
un bon Vichy, celui de Pétain, à un mauvais Vichy, celui
de Laval, qui aurait manipulé un vieillard. Pareille thèse
est tout à fait contestable, tout particulièrement pour
l'année 1940. Pétain méprisait Laval, détestait
sa fumée perpétuelle, lui reprochait de ne pas l'informer
suffisamment.
Mais ils avaient besoin l'un de l'autre. Dans ce nouveau gouvernement,
Laval était un des rares hommes qui ait déjà l'expérience
du pouvoir Pétain le savait utile, même s'il ne l'a jamais
jugé indispensable.
Le premier mouvement de Laval avait été de traiter Pétain
comme une potiche, car il était convaincu que c'était lui
qui disposait des bonnes cartes. Face à un entourage et à des
ministres qui, ou le détestaient ou le méprisaient, lui
reprochant d'être ancien parlementaire et de détonner dans
cet aréopage bon genre, il pensait être en mesure de s'imposer.
Ce qu'il voulait, c'était avoir les coudées franches à l'égard
du Reich Pétain pouvait l'admettre, lui qui n'était pas
obsédé par les relations franco-allemandes et s'occupait surtout
de sa Révolution nationale. Laval, persuadé que la paix serait
allemande, voulait la signer le plus vite possible, et avant que la Grande-Bretagne
ne dépose les armes pour y parvenir, il lui fallait rencontrer
Hitler, qu'il espérait "rouler "dans une négociation
en tête à tête il était prêt à donner
le maximum de gages pour retirer, malgré la défaite de la
France, le maximum d'avantages de l'Europe allemande. De ce schéma,
il ne démordra pas.
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