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10 novembre 1982 - Quelques jours après la
chute de Khrouchtchev, alors que Leonid Ilyitch Brejnev venait de prendre
la direction du parti, les Moscovites analysaient la situation par un
jeu de mots : "Comment vivrons-nous désormais?", demandaient-ils.
"Kak po brejnemou...", répondaient-ils ("comme avant").
Le nouveau numéro un du régime était depuis longtemps
en vedette. Il avait occupé pendant quatre ans les fonctions de chef
de l'Etat. On l'avait vu dans d'innombrables réunions. Il avait
fait quatorze voyages à l'étranger. La presse avait maintes
fois reproduit les photos de ce hiérarque à la silhouette
plutôt lourde, qui aimait les plaisirs de la vie et cultivait les
bonnes manières. Mais que représentait donc ce dirigeant
dont on disait jusqu'au 15 octobre 1964 qu'il était le plus fidèle
des khrouchtchéviens? Personne, surtout parmi les Soviétiques,
ne voulait prendre position à son sujet. On consentait toutefois
à lui reconnaître une qualité: Brejnev était un
bel homme.
Sa biographie était pourtant exemplaire. Il naquit en 1906 dans
la région de Dniepropetrovsk, en Ukraine. Son père était
ouvrier métallurgiste. Comme beaucoup d'autres, le jeune Leonid
Ilyitch adhéra au Komsomol alors qu'il avait dix-sept ans et qu'il
suivait les cours d'une école technique d'agriculture à Koursk.
Il reçut son premier poste en Oural et devint vice-président
d'un soviet rural. Il s'initia ensuite aux questions industrielles et
obtint en 1935 un diplôme d'ingénieur de la métallurgie.
Il était évidemment passé du Komsomol au Parti communiste
et, en 1938, il délaissa la technique pour se consacrer de plus
en plus à l'appareil du parti...
Géneral à la fin de la guerre
L'Ukraine était alors décimée par les purges. Staline
avait liquidé tous les dirigeants du parti de cette République
qui, à ses yeux, étaient coupables de nationalisme, et il
avait envoyé Khrouchtchev à Kiev. Le nouveau maître recherchait
les jeunes cadres. Il remarqua parmi beaucoup d'autres Leonid Brejnev,
un des secrétaires de la région de Dniepropetrovsk. Ainsi
commença une collaboration qui devait se poursuivre pendant vingt-cinq
ans. On pourrait même, en suivant les méandres de la carrière
de Leonid Brejnev, tracer la courbe de l'influence de Nikita Khrouchtchev.
Période ascendante: la guerre. Comme M. "K", Leonid Brejnev
sert sur le front ukrainien en qualité de commissaire politique,
ce qui lui vaut d'obtenir à l'âge de trente-huit ans le grade
de général. Après la capitulation allemande, il revient
dans l'appareil civil du parti en Ukraine, avec Khrouchtchev. Il est déjà élevé dans
la hiérarchieil dirige la région de Zaporoje, puis celle
de Dniepropetrovsk, et, en 1949, il est élu membre du comité central
de la République. Mais son protecteur subit un recul. D'abord Staline
envoie à Kiev un super-intendant du parti, Lazare Kaganovitch, puis,
en 1950, la Pravda fait nettement comprendre que "K"a tort de
vouloir transformer les villages en "agrovilles". C'est alors
que Leonid Brejnev quitte l'Ukraine.
Apparemment, il bénéficie d'une importante promotion puisqu'il
devient premier secrétaire de la République de Moldavie.
Mais chacun sait que le cadeau est empoisonné. La situation est
difficile dans cette région après la guerre, et les dirigeants
du parti sont, les uns après les autres, voués à l'abomination
parce qu'ils sont incapables de faire état de bonnes récoltes.
Mais Leonid Brejnev passe l'épreuve avec succès. Du moins
ne lui reproche-t-on pas de ne pas avoir opéré de miracles.
Il est vrai que, pendant ce temps, "K"a consolidé sa position
à Moscou: Staline l'a chargé de préparer la réforme
des statuts du parti, et, au XIXe congrès (octobre 1952),
il le met en vedette avec Malenkov. Tandis que le dictateur envisage de
liquider ses plus anciens compagnons, Nikita Khrouchtchev réussit
à faire monter à la direction suprême quelques-uns de
ses amis. En octobre 1952, Leonid Brejnev est nommé membre suppléant
du présidium et secrétaire du comité central.
Six mois plus tard, tout est à recommencer. Les anciens se ressaisissent
lorsque meurt Staline. Leur premier soin est d'envoyer à des tâches
plus obscures ces nouveaux venus qui se croyaient tout près du
sommet. Pour Leonid Brejnev, adieu présidium, secrétariat.
On le case pendant quelques mois à la direction politique de la marine,
puis, en 1954, Khrouchtchev l'envoie au Kazakhstan, où s'engage l'expérience
de défrichage des terres vierges.
Après un entracte de trois ans, Leonid Brejnev revient à Moscou,
et il consolide sa position en 1957 lorsque la défaite du groupe
anti-parti exige le renouvellement du présidium.
Pourtant, en 1960, les temps sont à nouveau difficiles. Le premier
secrétaire ne contrôle pas comme il le voudrait le présidium.
Le 7 mai il bénéficie d'une promotion très flatteuse
puisqu'il remplace à la tête de l'Etat le vieux maréchal
Vorochilov. Mais ne perd-il pas le pouvoir réel le 16 juillet,
lorsqu'il cesse d'être secrétaire du parti? On pouvait alors
penser qu'il avait atteint le sommet de sa carrière.
Mais il avait les apparences de la gloire. Alors que "K"devait
quelque peu réduire son activité, Leonid Brejnev jouait à merveille
son rôle de représentation.
Au début de 1963, les actions de "K", qui avaient été au
plus bas à Moscou pendant l'hiver, remontaient. Frol Kozlov, malade,
était mis hors circuit. Aussi personne ne fut étonné de
voir Leonid Brejnev nommé en même temps que Nicolai Podgorny
au secrétariat. Ses nouvelles fonctions l'absorbaient à un
point tel qu'en juillet 1964 il dut céder à Anastase Mikoyan
la présidence du Soviet suprême. Il devenait ainsi le numéro
deux du régime.
Homme de confiance de khrouchtchev
La signification de ce changement de personnel paraissait alors claire.
"K"préparait sa succession, et il voulait prendre pour
adjoint un homme en qui il avait toute confiance. Qui était mieux
qualifié que Leonid Brejnev pour tenir l'emploi? Il n'avait jamais
hésité à condamner les membres du groupe antiparti, alors
que d'autres dirigeants du présidium adoptaient une position plutôt
réservée. Il était prêt à porter dans
les provinces la bonne parole contre les dogmatiques chinois. Et c'est
lui qui, en août 1964, représenta Nikita Khrouchtchev aux
obsèques de Togliatti. Sa mission était difficile: les Soviétiques
cherchaient encore à persuader les communistes italiens de ne pas
publier le "testament"de leur secrétaire général.
Et voilà qu'en octobre 1964 ce fidèle se retrouva dans l'autre
camp.
Etait-il depuis des mois déjà dans la conjuration? Se rallia-t-il
au dernier moment? Le complot, en tout cas, ne pouvait pas être
monté en dehors de lui. Puisqu'il était appelé à prendre
la succession de Nikita Khrouchtchev, il fallait tout de même obtenir
son consentement.
Et qui donc, sinon le second secrétaire, pouvait, en l'absence
du patron, convoquer le comité central?
Pendant son passage à la direction suprême, il voulut, tout
en s'appuyant d'abord sur l'appareil du parti, faire plaisir à tout
le monde. Il honora le maréchal Joukov, rendit un hommage remarqué à Staline,
fit condamner par les idéologues le "communisme du ventre"et
s'efforça de rassurer ceux qui réclamaient une plus grande
liberté dans la recherche. Il essaya vainement de calmer les Chinois
en ne répondant pas à leurs insultes.
Les quelques discours qu'il prononça traduisent les incertitudes
du personnage plutôt qu'ils n'annoncent ses couleurs.
Dès qu'il fut élu premier secrétaire, on eut le sentiment
que ce choix était le fruit d'un compromis. Leonid Brejnev rassurait
les "clients"du patron destitué-il avait été des
leurs-et en même temps il apaisait ceux qui en avaient assez du
tohu-bohu. Son premier soin fut de rétablir l'unité d'organisation
du parti et de redonner aux fonctionnaires de l'appareil la considération
qu'ils étaient en train de perdre. Noyé dans la direction
suprême, surveillé par ses pairs, il était condamné à gouverner
dans une grisaille dont il s'accommodait fort bien, à bouger le moins
possible. Dans le climat de 1964, sa victoire était celle du conservatisme.
A ses côtés, Alexis Kossyguine, le nouveau chef du gouvernement,
faisait figure de progressiste.
A ce moment, une vaste réforme de la gestion était en préparation.
Leonid Brejnev fut de ceux qui la freinèrent, moins parce qu'il
attendait des miracles des ordinateurs que parce qu'il redoutait un changement
de l'équilibre du pouvoir. A la direction suprême-et c'est
ce qui faisait sa prééminence-il représentait les
"apparatchiks"qui, depuis une quarantaine d'années, étaient
les maîtres du pays. La réforme fut adoptée en 1965
par le comité central et le Soviet suprême, mais assortie de
conditions telles qu'elle perdit beaucoup de sa signification. Les gestionnaires
eurent une bonne marge d'initiative, mais le parti et ses fonctionnaires
se virent reconnaître le droit et assigner le devoir d'exercer un
contrôle à tous les stades de la production. Dans cette querelle,
Leonid Brejnev fut visiblement à la tête de ceux qui réussirent
à restreindre la portée de la réforme.
Il donna d'autres gages aux conservateurs. En mai 1965, à l'occasion
du vingtième anniversaire de la victoire, il rendit un hommage
bref mais remarqué à Staline. Le discours prenait valeur d'avertissement:
le parti, par la voix de son chef, signifiait que la déstalinisation
c'était fini, qu'il fallait maintenant restaurer les valeurs morales
et militaires mises à mal pendant la période de dénonciation
du "culte". L'armée avait demandé et obtenu cette
sorte de réhabilitation de Staline, qui l'avait fait souffrir mais
lui avait donné prestige et gloire.
Le XXIIe congrès (1966) apporta de nouveaux indices
de "normalisation". Pour la première fois, Leonid Brejnev
tenait la vedette dans cette assemblée. Il fut servi. Un des orateurs
proposa que le premier secrétaire prît le titre de secrétaire
général.
Lui-même suggéra que le présidium du comité central
redevint le bureau politique. Il s'agissait, en principe, d'un retour
à Lénine. En fait, le parti remettait à l'honneur les
appellations qui avaient eu cours pendant la période stalinienne.
La "doctrine de souveraineté limitée"
Autre signe de conservatisme: en 1968, Brejnev lança une campagne
pour la restauration de la discipline et l'orthodoxie dans le parti. A
ce moment, les Tchécoslovaques commençaient leur expérience
libérale, qui inquiétait la plupart des communistes établis
au pouvoir. Dans cette bataille, disait-il, personne ne peut rester neutre,
et les intellectuels moins que quiconque. Les écrivains non conformistes
étaient prévenus: le parti n'était pas d'humeur à supporter
leurs écarts.
Quelques mois plus tard, en juillet, à l'occasion d'une visite de
Janos Kadar à Moscou, il revenait à la charge: "Nous ne
pouvons rester indifférents aux destinées de la construction
du socialisme dans les autres pays."Cette déclaration prit
tout son sens le 20 août de la même année lorsque les
troupes du pacte de Varsovie allèrent "rétablir l'ordre"à Prague.
Leonid Brejnev n'avait-il pas défini et mis en pratique une "doctrine
de souveraineté limitée des Etats socialistes"?
Premier parmi ses égaux, le secrétaire général
laissait, au début, à Alexis Kossyguine le soin de contrôler
la diplomatie et la gestion de l'industrie. Il recevait rarement un homme
d'Etat étranger. Il ne quittait son pays que pour aller dans un
autre pays socialiste.
Lui-même traitait quasi souverainement de la vie du parti, ce qui
est tout de même essentiel en URSS, et de la politique agricole.
Et puis, à partir de 1970, il se met à parler de tout. Sans
qu'on puisse fixer avec précision la date de la mutation, il est
vraiment devenu le numéro un et reconnu comme tel.
L'homme a pris de l'assurance. Il est maintenant bien au-dessus des "apparatchiks"qui
l'ont hissé au pouvoir. Il est chef suprême non seulement du
parti, mais du pays. L'interprète des volontés du PC commence
à vouloir faire sa politique, qu'on peut schématiquement résumer
ainsi: pour que l'URSS occupe son rang de seconde puissance du monde,
nous devons trouver dans l'Occident développéles concours
dont nous avons besoin. La politique internationale, aurait-il dit, est
le problème numéro un de la politique intérieure.
Problème numéro un en ce sens que les membres du bureau
politique ne partagent pas toutes les conceptions de leur secrétaire
général. Une opposition, animée sans doute par Piotr
Chelest, refusait une détente qui aurait fait la part belle à l'ennemi
de classe. Pour Leonid Brejnev, comme naguère pour Nikita Khrouchtchev,
la coexistence des Etats ne signifie pas la fin de la lutte idéologique.
Elle appelle même à l'intérieur du camp socialiste un
renforcement de cette lutte.
Mais elle exige des concessions pour amadouer l'adversaire partenaire.
On recevra Richard Nixon, bien que ses avions bombardent le territoire
de l'allié nord-vietnamien. On expulsera des contestataires, surtout
des juifs, alors qu'en d'autres temps on les aurait tous enfermés,
pour apaiser le Congrès des Etats-Unis.
Leonid Brejnev a même pris de plus en plus de risques. Alors que,
au moment de sa chute, Nikita Khrouchtchev s'était vu amèrement
reprocher d'avoir cherché à s'entendre avec Bonn, son successeur
fit négocier un traité avec l'Allemagne fédérale,
et il assista, en août 1970, à la signature de ce document.
Un an plus tard il reçut très chaleureusement le chancelier
Brandt dans sa résidence d'Oréanda, en Crimée, et
la presse soviétique fit une large publicité à l'événement.
Dès ce moment, le secrétaire général est devenu
une vedette internationale. Il recevra (par deux fois) Richard Nixon,
puis Gerald Ford. Il va en France, en Allemagne, aux Etats-Unis, en Yougoslavie.
Le chef du gouvernement, le président du Soviet suprême,
qui participaient naguère à toutes les réjouissances,
se tiennent à l'écart. Parfois même la presse moscovite
donne l'impression à ses lecteurs que toute la politique mondiale
gravite autour de Leonid Brejnev. C'est lui d'ailleurs qui donne le la,
qui mène, assisté de AndreïGromyko, le jeu soviétique
au Proche-Orient, rappelle sa volonté de vivre en paix avec le peuple
chinois, tout en rejetant les prétentions des dirigeants de Pékin.
Il n'avait pas, comme son prédécesseur, le don-ou le toupet-de
la formule qui étonne. A l'entendre ou à lire ses discours,
on s'assoupissait parfois tant il avait souci d'empêcher les remous.
Mais s'il n'avait pas de style, il s'est découvert dans la dernière
période de son règne un tempérament. Puisqu'il voulait
tenir un rôle de vedette, il lui fallait montrer enfin quel homme
il était. Il a confié ou fait confier aux journalistes qu'il
était entiché de sport, qu'il éprouvait le plus grand
plaisir à conduire des voitures rapides. Quand il vint aux Etats-Unis,
il faillit même jouer au cow-boy.
Ces dernières années, affaibli par la maladie, il avait
considérablement ralenti ses activités et espacéses
voyages à l'étranger. Bien qu'incapable de remplir en totalité les
obligations qui incombaient au chef du parti-chef de l'Etat, il n'avait
rien abandonné de ses prérogatives et avait même ajouté de
nouveaux titres à ceux qu'il collectionnait. On le fit maréchal
de l'Union soviétique, prix Lénine de littérature.
Pourtant, on avait l'impression, surtout depuis la mort de Souslov en
janvier 1982, que la réalité du pouvoir commençait
à lui échapper. En tout cas, des scandales étaient
révélés qui frappaient son entourage et jusqu'à des
membres de sa famille.
BERNARD FERON
Le Monde du 12 novembre 1982
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