| Plutarque
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Des
opinions des philosophes
Livre IV Ayant couru les générales parties du monde, je passerai maintenant aux particulières. CHAPITRE I. De la montée & débordement du Nil. Opinions diverses de Thalès, d'Euthymène, d'Anaxagore. De Démocrite, d'Hérodote, d'Ephorus, d'Eudoxe. Thalès estime que les vents anniversaires, qu'on appelle Etesiens, soufflant directement à l'opposite d'Egypte, font lever les eaux du Nil, pourautant que la mer poussée par ces vents entre dedans la bouche de la rivière, & empêche qu'elle ne s'écoule & dégorge librement étant repoussée contre-mont. Euthymène de Marseille pense que cette rivière s'enfle, & se remplit de l'eau de l'Océan, & de la grande mer, qui est hors des lettres, laquelle à son avis est douce. Anaxagore dit, que cela vient de la neige de l'Ethiopie, qui se fond en été, & se gèle en hiver. Démocrite, que c'est de la neige qui est vers le Septentrion, laquelle se fond & se répand environ le solstice de l'été, d'autant que des vapeurs s'engendrent les nuées, lesquelles étant poussées par les vents en Ethiopie & en Egypte, vers les parties du Midi, font de grandes & véhémentes pluies, desquelles les lacs & la rivière du Nil se remplissent. Hérodote l'historien dit, qu'il y a autant d'eau en hiver qu'en été, partant de ses sources, mais qu'il nous apparaît en avoir moins d'hiver, d'autant que le Soleil étant plus près de l'Egypte en hiver, fait évaporer toutes les eaux. Ephorus l'historiographe écrit, que toute l'Egypte se résoud & se fond toute, par manière de dire, à quoi lui contribue encore ses eaux l'Arabie, & la Lybie, dautant que la terre y est légère & sablonneuse. Eudoxe dit, que c'est à cause de la contrariété des saisons, & des grandes pluies, pource que quand il nous est été, à nous qui sommes habitants dedans la Zone, ou bande de l'été, alors il est hiver à ceux qui habitent en la bande opposite sous le tropique hivernal, d'où procède, dit-il, ce grand ravage d'eau. CHAPITRE II. De l'âme. L'Ame se meut soi-même toujours. Thalès a été le premier qui a défini l'âme, une nature se mouvant toujours, & soi-même: Pythagore [296] que c'est un nombre se mouvant soi-même, & ce nombre-là il le prend pour l'entendement : Platon, que c'est une substance spirituelle se mouvant soi-même, & par nombre harmonique: Aristote, que c'est l'acte premier d'un corps naturel organique, ayant vie en puissance: Dicæarchus, que c'est l'harmonie & concordance des quatre Eléments: Asclépiade le médecin, que c'est un exercice commun de tous les sentiments ensemble. CHAPITRE III. Si l'Ame est corps, & qu'elle [sic!] est sa substance. L'Ame est une substance spirituelle; Tous ces Philosophes-là, que nous avons mis ci-devant, supposent que l'âme est incorporelle de sa nature, & que elle se meut elle-même, que c'est une substance spirituelle, & une action d'un corps naturel, composé de plusieurs organes, ayant vie : mais les sectateurs d'Anaxagore disent, que c'est un esprit ou vent chaud. Démocrite que c'est une certaine composition en feu des choses perceptibles par la raison, qui ont leurs formes rondes, & leur puissance de feu, ce qui est corps. Epicure, que c'est un mélange & température de quatre choses, de ne sais quoi de feu, ne sais quoi d'air, ne sait quoi de vent, & d'une autre quatrième qui n'a point de nom, qui est à lui la force sensitive. Héraclite, que l'âme du monde est l'évaporation des humeurs, qui sont en lui, & que l'âme des animaux procède tant de l'évaporation des humeurs de dehors, que du dedans & de même genre. CHAPITRE IV. Des parties de l'Ame. Partie raisonnable & irraisonnable de l'âme, & comment distinguées. Pythagore, Platon, à le prendre à la plus générale division, tiennent que l'âme a deux parties, c'est à savoir la partie raisonnable, & la partie irraisonnable : mais à y regarder de plus près & plus exactement, elle a trois parties, car ils sous- divisent la partie irraisonnable en la concupiscence & en l'irrascible. Les Stoïques disent, qu'elle est composée de huit parties, cinq des sens naturels, le sixième, la voix, le septième, la semence, le huitième, l'entendement, par lesquelles toutes les autres sont commandées par ces propres instruments; ni plus ni moins que le poulpe se sert de ses branches. Démocrite & Epicure mettent deux parties en l'âme, la partie raisonna [297] ble logée en l'estomac, & l'autre éparse par tout le corps: Démocrite met, que toutes choses sont participantes de quelque sorte d'âme, jusques aux corps morts, d'autant que manifestement ils sont encore participants de quelque chaleur, & de quelque sentiment, la plus part en étant jà [Note 17] éventée. CHAPITRE V. Qu'elle [sic!] est la maîtresse, & principale partie de l'Ame, & où elle est. Siège de l'âme. Platon & Démocrite, en toute la tête : Straton, entre les deux sourcils : Erasistrate, en la raie qui enveloppe le cerveau, laquelle il appelle Epicranidès: Erophile, dedans le ventricule du cerveau, qui en est le fondement: Parménide en tout l'estomac. Et Epicure, les Stoïques tous, en tout le coeur, ou bien en l'esprit qui est à l'entour du coeur: Diogène, en la cavité qui est en l'artère du coeur, qui est pleine d'Esprit. Empédocle, en la consistance du sang : les autres, au col du coeur: les autres, en la taie qui est autour du coeur: autres dedans le diaphragme. Aucuns des modernes tiennent qu'elle occupe tout depuis la tête jusqu'à la traverse du diaphragme: Pythagore, que la partie vitale est à l'entour du coeur : la raison & la partie spirituelle en la tête. CHAPITRE VI. Du mouvement de l'Ame. L'Ame est en perpétuel mouvement. Platon, que l'âme est toujours mouvante, & l'entendement immobile quant à mouvement de lieu à autre: Aristote, que l'âme est immobile, encore que ce soit elle qui régisse & meuve tout mouvement, mais bien en est participante par accident, selon que les divers corps se meuvent. CHAPITRE VII. De l'immortalité de l'Ame. L'Ame est immortelle, ce que les Philosophes ont compris obscurément & mal pour la plus part: les autres l'ont ignoré & nié. Pythagore, Platon, que l'âme est immortelle: car en sortant du corps elle s'en retourne à l'âme de l'univers qui est de son genre. Les Stoïques, que l'âme sortant du corps, si elle est débile, comme celle des ignorants, demeure avec la consistance du corps: & la plus forte comme est [298] celle des sages & savants, dure jusqu'à l'embrasement. Démocrite, Epicure, qu'elle est corruptible, & qu'elle se corrompt quand & le corps. Pythagore, Platon, que la partie raisonnable est incorruptible, pour ce que l'âme n'est pas Dieu, mais bien l'ouvrage de Dieu éternel. Et que la partie [ir]raisonnable [Note 18] est corruptible. CHAPITRE VIII. Des sentiments & choses sensibles. Que c'est du sentiment & en combien de sortes il se prend. Les Stoïques définissent ainsi le sentiment : sentiment est la compréhension ou apréhension de l'organe sensible: mais sentiment se prend en plusieurs sortes, car on entend l'habitude, ou la faculté naturelle, ou l'action de sentir, & l'imagination apréhensive: qui se font tous par le moyen de l'organe sensitif, & la huitième partie même de l'âme, la principale qui est le discours de la raison, par lequel toutes les autres consistent. Derechef on appelle les instruments sensitifs les esprits intellectuels, qui partant de l'entendement s'étendent jusqu'à tous les organes. Epicure: Le sens, dit-il, est une partie de l'âme, qui est la puissance de sentir, dont procède l'effet du sentiment : tellement qu'il définit le sentiment en deux sortes, la puissance, & l'effet de sentir. Platon définit le sentiment être une société du corps & de l'âme, pour les choses extérieures : car la faculté naturelle de sentir est de l'âme, l'organe est du corps, & l'un & l'autre apréhendent les choses extérieures, par le moyen de l'imaginative, qui est en la phantasie. Leucippe, Démocrite, tiennent que le sentiment & l'intelligence se font par le moyen des images qui nous viennent de dehors, parce que ni l'un ni l'autre ne se fait sans l'occurence d'une image. CHAPITRE IX. Si les sentiments sont véritables & les imaginations. Les sentiments sont véritables & les imaginations aucunes fausses, autres véritables. Les Stoïques tiennent que les sentiments sont véritables, & que des imaginations aucunes sont fausses, & autres véritables. Epicure, que tout sentiment & toute imagination est véritable, mais quant aux opinions que les unes sont vraies, les autres fausses: & que le sentiment se déçoit en une sorte seulement, c'est à savoir quant aux choses intelligibles: mais l'imagination en deux manières, parce qu'il y a imagination tant des choses sensibles, que des intelligibles. [299] Empédocle, Héraclite que les particuliers sentiments se font selon la proportion des pores, étant l'objet de chaque sens bien disposé. CHAPITRE X. Combien il y a de sentiments. Cinq sentiments auxquels Aristote ajoute le sens commun. Les Stoïques, qu'il y en a cinq proprement, la vue, l'ouïe, l'odorement, le goût, l'attouchement. Aristote ne dit pas qu'il y en ait six, mais bien met-il un sens commun qui juge des espèces composées, auquel tous les autres sens particuliers rapportent leurs propres imaginations, là où le passage de l'un à l'autre, comme de la figure au mouvement, se montre. Démocrite dit, qu'il y a plus de sentiment és bêtes brutes, & és dieux, & és sages. CHAPITRE XI. Comment se fait le sentiment & l'intelligence. Comment se fait la mémoire. D'où vient l'expérience, & que c'est. Des pensées, & de l'intelligence. Les Stoïques disent, que quand l'homme est engendré, il a la principale partie de l'âme, qui est l'entendement, ni plus ni moins qu'un papier prêt à écrire, dedans lequel il écrit chacun de ses pensements : & la première sorte d'écriture est par les sentiments, car ceux qui ont senti quelque chose, comme pour exemple, ceux qui ont vu une blancheur, après qu'elle s'en est allée, ils en retiennent la mémoire: & après qu'ils ont assemblé plusieurs mémoires semblables, & de même espèce, alors ils disent qu'ils ont expérience: car expérience n'est autre chose, qu'un amas & multitude de plusieurs semblables espèces. Mais quant aux pensées, les unes sont naturelles, qui se font en la manière que nous avons jà dit auparavant, sans artifice: les autres se font par étude & par doctrine, & celles-ci sont proprement celles qui s'appellent pensées, les autres se nomment anticipations, & la raison de laquelle, & pour laquelle nous sommes nommés raisonnablement, se fait par ces anticipations-là, en la première septaine d'ans, & est l'intelligence de la conception de l'entendement de l'animal raisonnable: car l'imagination quand elle vient à donner en l'âme raisonnable, alors elle s'appelle intelligence, ayant pris la dénomination de l'entendement. C'est pourquoi ces imaginations ne tombent point és autres animaux: mais les imaginations qui se présentent aux dieux & à nous, celles-là seules sont proprement imaginations, & celles qui se présentent à nous sont imaginations en général [300] & pensements en spécial: comme des têtons & des écus à part considérés en soi sont têtons & écus, mais si vous les baillez pour le louage d'un navire, alors outre ce qu'ils sont deniers, encore sont-ils naulages [Note 19]. CHAPITRE XII. Quelle différence il y a entre imagination, imaginable, imaginatif, & imaginé. Que c'est qu'imagination. Phantasie. Imaginable que c'est. Imaginatif que c'est. imaginé que c'est. Chrysippe dit, qu'il y a différence entre ces quatre choses. L'imagination donc est une impression qui se fait en notre âme, qui se montre à soi-même ce qui l'a imprimée: comme quand par la vue nous contemplons une blancheur, c'est une passion ou affection qui s'engendre par la vue en notre âme, & pouvons dire que la blancheur en est le sujet ou objet qui nous émeut: semblablement aussi par l'odorement & par l'attouchement, & s'appelle cette imagination Phantasie, qui est dérivée de ce mot Phaos, lequel signifie clarté. Car ainsi comme la lumière se montre soi-même, & tout ce qui est compris en icelle: aussi la phantasie ou imagination se montre soi-même, & ce qui l'a faite. Imaginable est ce qui fait l'imagination, comme le blanc, le froid, & tout ce qui peut émouvoir l'âme, cela est ce qui s'appelle imaginable. Phantastique ou imaginatif est une attraction en vain, une passion ou affection de l'âme, qui ne provient d'aucun objet imaginable, comme de celui qui escrime à son ombre, & qui mène les mains en vain, car à la vraie imagination & phantasie il y a un sujet qui se nomme imaginable, mais à l'imaginatif ou phantastique il n'y a aucun sujet ni objet. L'imaginé ou le phantasme est ce à quoi nous sommes attirés d'une attraction vaine, ce qui se fait en ceux qui sont furieux & malades d'humeur mélancolique, comme Oreste en la Tragédie d'Euripide, Je te supplie
ne pousse contre moi, Il dit ces paroles étant furieux, & ne voit rien, mais il pense voir seulement : & pourtant Electra lui répond, Demeure cois en
ton lit misérable, CHAPITRE XIII. De la vue, & comment nous voyons. Quatre diverses opinions sur cette question. Démocrite, Epicure, estimaient que la vue se fait par sortie & émission des espèces & images: les autres par quelque éjection de rayons, retournant vers notre oeil après l'occurence de l'objet. Empédocle a mêlé les images parmi les rayons: appelant cela, les rayons de l'image composée. Hipparque tient, que les rayons lancés de l'un & l'autre de nos yeux, venant à embrasser de leurs bouts, ni plus ni moins que par attouchement des mains, l'extériorité des corps objectés emportent la compréhension à la puissance visive. Platon, que c'est par conjonction de lueur, dautant que par lueur des yeux se répand jusqu'à quelque espace emmi l'air de pareille nature, & la lueur issant [Note 20] des corps aussi vient à fendre l'air, qui est entre deux, étant de soi-même fort liquide & muable avec le feu de la vue: c'est ce qu'on appelle la conjointe lueur & radiation des Platoniques. CHAPITRE XIV. Des apparences des miroirs. Comment sa sale [Note 21] que nous voyons dans les miroirs. Empédocle, par les défluxions qui se concréent sur la superficie du miroir, & s'achèvent par le feu qui sort du miroir, & transmuent quand & quand l'air qui est au devant, par lequel se meuvent les fluxions : Démocrite, Epicure, que les apparences des miroirs se font par l'arrêt des images lesquelles partent de nous, & se concréent sur le miroir par réversion: les Pythagoriens par réflexion de la vue, parce que la vue s'en va étendre jusques contre le miroir, & étant arrêtée par l'épaisseur, & rebattue par la polissure de l'objet du miroir, elle s'en retourne en soi-même, ni plus ni moins que quand nous étendons la main, & puis la ramenons vers l'épaule. On peut se servir & accomoder de toutes ces opinions, quant à la question, Comment nous voyons. CHAPITRE XV. Si les ténèbres sont visibles. Il conclut que les ténèbres sont visibles Les Stoïques, que les ténèbres sont visibles, parce que de la vue il sort quelque lueur qui les enveloppe : & ne ment point la vision, car elle voit certainement & à la vérité [302] qu'il y a ténèbres. Chrysippe dit que nous voyons par la tension de l'air qui est entre deux, lequel étant poingt par l'esprit visif, qui passe depuis la principale partie de l'âme jusqu'à la prunelle, & après qu'il a donné dedans l'air prochain, il se tend en forme de Pyramide, quand l'air est de même nature que lui: car il flue des deux yeux des rais qui sont comme feu, non pas noirs ni nébuleux: & pourtant les ténèbres sont visibles. CHAPITRE XVI. De l'OuÎe. Comment se forme l'ouïe. Empédocle, dit, que l'ouïe se fait quand l'esprit vient à donner dedans la concavité de l'oreille tournée en forme de vis, laquelle il dit être suspendue au dedans de l'oreille, ni plus ni moins qu'une cloche, & battue. Alcméon tient que nous oyons par le vide qui est au dedans de l'oreille: car il dit, que c'est cela qui résonne quand l'esprit donne dedans, pource que toutes choses vides sonnent: Diogène, que c'est quand l'air qui est dedans la tête vient à être touché & remué par la voix: Platon & ses sectateurs disent, que l'air de dedans la tête est frappé, & que le rebrisement se fait jusqu'à la partie principale où est la raison, & ainsi se forme le sentiment de l'ouïe. CHAPITRE XVII. De l'Odorement. Comment nous odorons. Alcméon est d'avis, que la raison, principale partie de l'âme, est dedans le cerveau,& que par icelle nous odorons; en attirant les senteurs par la respiration: Empédocle, que quand & les respirations des poumons, l'odeur se coule aussi dedans. Quand donc la respiration est empêchée à cause l'aspérité, nous ne sentons point les odeurs, comme ceux qui sont enrhumés. CHAPITRE XVIII. Du goût. Comment se fait le goût. Alcméon, que par l'humidité & la tiédeur avec la mollesse de la langue, sont distinguées les saveurs: Diogène, par la rareté & la mollesse, pource que les veines du corps se viennent aboutir en elle; & les saveurs se répandent étant tirés au sentiment & à la principale partie de l'âme, ni plus ni moins que par une éponge. [303] CHAPITRE XIX. De la Voix. Que c'est que la voix, & comme elle se fait. Platon définit la voix, esprit qui par la bouche est âme née de la pensée, & un frappement de l'air qui passe à travers les oreilles, le cerveau & le sang, jusqu'à l'âme: & appelle-on aussi abusivement & improprement voix és animaux irraisonnables, & és créatures qui n'ont point d'âme, comme sont les hennissements des chevaux, & les sons, mais proprement il n'y a voix que celle qui est articulée, pource qu'elle déclare ce qui est dans la pensée. Epicure tient que la voix est un flux, envoyé par les choses qui parlent, ou qui sonnent, ou qui bruient, & que ce flux-là se rompt en plusieurs fragments de même figure que sont les choses dont elles partent, comme rondes des rondes, & triangles des triangles, & que ces fragments-là venant à tomber dedans les oreilles, se fait le sentiment de la voix: ce qui se voit manifestement és ombres qui s'écoulent, & és foulons qui soufflent de l'eau contre les draps & habillements. Démocrite tient, que l'air même se rompt en petits fragments de même figure, c'est à dire, les ronds avec les ronds, & qu'ils coulent avec les fragments de la voix : car, comme dit le proverbe, Auprès
du geais toujours le geais se perche, car même sur la grève au rivage de la mer les cailloux de même & semblable forme se trouvent ensemble, en un endroit ceux qui sont ronds, en l'autre ceux qui semblent longuets : pareillement aussi quand on crible ou qu'on vanne les grains, toujours se rangent ensemble ceux qui sont de même forme, de manière que les sèves se mettent à part, & à part les poids chiches. Mais on pourrait alléguer contre ceux-là, Comment est-ce que peu de fragments d'esprit & de vent peuvent remplir un théâtre capable de dix mille hommes? Les Stoïques disent que l'air n'est point composé de menus fragments, mais qu'il est contenu partout, sans avoir rien de vide, mais quand il est frappé d'un esprit, c'est à dire, d'un vent, il va ondoyant chercher droits infiniment, jusqu'à ce qu'il ait rempli ce qu'il y a d'air à l'environ, ni plus ni moins qu'on voit en un étang où on a jeté une pierre dedans: car l'eau se meut en cercle plat, & l'air se remue en boule ronde. Anaxagore que la voix se fait, le vent venant à frapper contre un air résistant & ferme, retournant le contre-coup jusqu'aux oreilles, qui est la manière par laquelle se forme aussi le retentissement de la voix, qui s'appelle Echo. [304] CHAPITRE XX. Si la voix n'a point de corps, & comment se forme le retentissement de l'Echo. Quel est le corps de la voix. Comment se fait l'Echo; Pythagore, Platon, Aristote, tiennent qu'elle n'a point de corps, d'autant que ce n'est pas air: mais une forme en l'air & sa superficie par un certain battement : or est-il que toute superficie est sans corps : vrai est qu'elle se meut & se remue avec les corps, mais quant à elle sans point de doute elle n'a aucun corps: comme en une verge qu'on plie, la superficie ne souffre aucune altération quant à elle, ains est la matière qui plie. Mais les Stoïques tiennent, que la voix est corps: car tout ce qui opère, & qui fait, est corps: or est-il que la voix fait & opère, car nous l'oyons, & la sentons quand elle nous donne à l'ouïe, & s'imprime ni plus ni moins qu'un cachet dedans de la cire. Davantage tout ce qui nous émeut, & qui nous fâche est corps: or l'harmonie de la musique nous émeut, & le discord nous fâche. Qui plus est tout ce qui se remue est corps: or la voix se remue, & vient donner dedans des lieux lisses & polis, par lesquels elle est renvoyée & rebattue, ainsi qu'on voix d'une balle qu'on jette contre une muraille, tellement que dedans les Pyramides d'Egypte, une voix lâchée rend quatre & cinq retentissements. CHAPITRE XXI. D'où est-ce que l'âme sent, & qu'est-ce que sa principale partie. Le discours de la raison principale partie de l'âme, dont s'écoulent sept autres parties, qui s'étendent par le reste du corps. Les Stoïques disent, que la partie la plus haute c'est la principale partie & la guide des autres, celle qui fait les imaginations, les consentements, les sentiments, les apétitions, & c'est ce qu'on appelle le discours de la raison. Or d'icelle principale, il y a sept parties qui en sortent, & s'étendent par le reste du corps, ni plus ni moins que les bras d'un poulpe. Desquelles sept parties les sens naturels en font les cinq, comme la vue, l'odorement, l'ouïe, le goût, & l'attouchement: desquels la vue est l'esprit, qui tend depuis la raison & principale parties jusques aux yeux: & l'ouïe, l'esprit qui tend depuis l'entendement jusques aux oreilles: l'odorement, l'esprit qui passe depuis la raison jusques aux naseaux : le goût, l'esprit partant de la principale partie, & passant jusques à la langue: l'attouchement, esprit prenant [305] depuis la principale partie jusques à la superficie sensible des choses accomodées à l'attouchement : des autres, le sixième s'appelle la semence, qui est un esprit prenant depuis la principale partie jusques aux génitoires: & le septième ce que Zénon appelle vocale, que nous disons voix, qui est un esprit qui prend depuis la principale partie jusques au gosier, & à la langue, & autres instruments appropriés à la voix: & au reste, la principale partie est logée comme au milieu de son monde, dedans la tête ronde en forme de boule. CHAPITRE XXI. De la respiration. Quand & comment se fait la respiration, & sur ce point diverses opinions. I. d'Empédocle. 2. d'Asclépide. 3. d'Hérophile. Quatre mouvements du poumon. Empédocle estime que la première respiration du premier animal se fait, quand l'humidité qui est aux petits enfants venant à naître se retire, & que l'air de dehors vient à lui succéder entrant dedans les vaisseaux entre ouverts: mais puis après la chaleur naturelle poussant déjà au dehors cette aérée pour s'évaporer la respiration se fait : & aussi quand elle se retire derechef au dedans, alors se fait l'inspiration, parce qu'elle donne entrée à la substance humide. Au reste, quant à celle respiration qui se fait maintenant, qu'elle se fait quand le sang se meut vers l'extérieure superficie du corps, & par cette fluxion espreint22 & chasse la substance aérée par les narines: & l'inspiration quand il s'en retourne au dedans, y r'entrant l'air quand & quand par les raretés que le sang a laissées vides: & pour le donner à entendre donne l'exemple de la clepsydre ou horologe à eau. Asclépide compose le poumon comme un entonnoir, & suppose que la cause de la respiration soit l'air délié & de subtiles parties qui est dans la poitrine, vers lequel flue & se rue celui de dehors qui est de grosses & épaisses parties, mais il en est derechef repoussé, ne pouvant plus la poitrine ni le recevoir, ni être sans: & demeurant toujours un peu de gros air dedans la poitrine, parce que le tout n'en avait pas été chassé, celui de dehors se rejette derechef sur celui-là qui est au dedans, pouvant supporter sa pesanteur: & compare cela à des ventouses. au demeurant quant à la volontaire respiration il dit qu'elle se fait parce que les petits trous qui sont dedans la substance du poumon se restreignent, & que le col d'icelui se resserre, car ces choses-là obéissent à notre volonté: Hérophile laisse les facultés mouvantes des corps aux nerfs, aux artères & aux muscles: si dit, qu'il n'y a que le poumon qui naturellement apète le mouvement de dilatation & de contraction, & les autres parties du corps conséquemment: & [306] pourtant que c'est action propre au poumon, que de tirer le vent de dehors, duquel étant rempli, la poitrine, qui est tout joignant, fait une autre attraction par une seconde appétition, déviant en soi le vent: puis quand elle en est aussi remplie, n'en pouvant plus attirer, elle refunde [Note 23] derechef dans le poumon ce qu'elle en a de trop, par lequel il est rejeté au dehors, s'entresecourant ainsi les parties du corps: car quand il se fait dilatation du poumon, contraction se fait de la poitrine, se faisant ainsi la replétion & l'évacuation par mutuelle participation l'un de l'autre, tellement qu'il y a quatre mouvements du poumon. Le premier par lequel il reçoit l'air de dehors: le second, par lequel il transfunde [Note 24] dedans la poitrine cet air qu'il a attiré & reçu de dehors: le troisième, par lequel il reçoit derechef en soi celui qui est espreint de la poitrine: & le quatrième par lequel il renverse dehors encore celui-là qui était retourné dedans lui. Et de ces mouvements-là il y en a deux qui sont dilatations: l'un qui pousse l'air dehors de tout le corps: l'autre qui le pousse de la poitrine dedans le poumon: & deux contractions, l'une quand la poitrine attire à soi le vent, & l'autre quand le poumon atrait [Note 25] l'air en sa concavité: & y en a deux seuls dans la poitrine: l'un de dilatation, quand elle attire : & l'autre de contraction, quand elle le rend. CHAPITRE XXIII. Des passions du corps, & si l'Ame compatit en sentant sa douleur. De la sympathie de l'âme & du corps. Le Stoïques disent que les passions se font és parties dolentes mais les sentiments en la principale partie. Epicure que les passions & les sentiments se font tous deux és parties dolentes parce que la raison & principale partie de l'âme, ce dit-il, est impassible: Straton au contraire, & que les passions & les sentiments se font en la partie principale, & non pas és parties dolentes, parce que la patience se meut en elle aussi bien és choses terribles & douloureuses, comme és timides & magnanimes. [306] |