Plutarque

Des opinions des philosophe
Preface

La présente édition du traité Des Opinions des philosophes appelle, en guise de Préface, un certain nombre de remarques, et sur le fond, et sur la forme. Pourquoi se soucier, tout d'abord, de publier ce texte, puisqu'il existe des traductions complètes des OEuvres de Plutarque en langue moderne? La Loeb Classical Library, d'une part, donne une édition avec traduction anglaise des Moralia (en 17 volumes) et des Parallel Lives (en 11 volumes); aux éditions des Belles-Lettres, dans la collection des Universités de France, d'autre part, sont publiées et traduites les Vies parallèles, et cours de publication les OEuvres morales. On peut encore ajouter qu'une traduction des Vies parallèles, celle de J. Amyot, est également publiée aux éditions Gallimard, dans la collection de la Pléiade.

On chercherait cependant en vain le titre que nous présentons dans tous ces volumes, et ceci pour la raison après tout défendable qu'il s'agit d'un écrit apocryphe. Le véritable auteur des Opinions des Philosophes n'est pas Plutarque de Chéronné - qu'il convient de bien distinguer de Plutarque d'Athènes: ce dernier fut l'un des scolarques de l'école néoplatonicienne d'Athènes, et l'un des maîtres de Proclus. Plutarque de Chéronnée est un historien et philosophe grec qui vécut à la fin du Ier siècle et au début du IInd siècle après Jésus-Christ. Et, s'il est l'auteur des Vies parallèles et des OEuvres philosophiques et morales, traduites par J. Amyot au XVIème siècle, il n'est pas l'auteur de ce recueil d'Opinions (ou placita en latin, ou stromates en grec, qui signifie bigarrure, chose composite -- nous dirions : un patch-work, ce qui rend assez bien l'impression que dégage cet écrit). Du véritable auteur, nous ne savons rien, et devons nous résigner à l'appeler le Pseudo-Plutarque (ou encore: [Plutarque], en adoptent les conventions modernes). Tout ce que nous savons, c'est que ces Stromates sont composée en suivant un modèle : celui du doxographe, ou collecteur d'opinions des philosophes anciens, Aétius. De cet auteur, à nouveau, on ne sait rien... Mais le philologue allemand Diels a démontré, dans son ouvrage Doxographi Græci, Berlin, 1879, que les Placita d'Aétius étaient la plus ancienne version de ce type de recueil, que l'on pourrait appeler d'un titre générique: Recueil d'opinions des philosophes.

Qu'on nous pardonne de nous attarder sur ces détails qu'aucuns jugerons gratuitement érudits, mais la chose est indispensable si l'on veut comprendre exactement de quoi il s'agit. Le Pseudo-Plutarque recopie Aétius, lequel recopie un Recueil dont l'archétype renvoie à la plus haute antiquité: la lecture du traité que nous republions ici donne donc accès, de façon certes indirectes, mais la seule encore possible, à certains systèmes de pensées de la plus haute Antiquité. Aristote lui-même, au premier livre de sa Métaphysique, est l'auteur d'un semblable recueil, lorsqu'il expose les opinions ou thèses des philosophes qui l'ont précédés sur la question du nombre et de la nature des causes et principes qui président à toutes réalités. Dans une question difficile, Aristote conseille en effet de prendre soin, au préalable, d'exposer la doctrine des penseurs qui en ont déjà traité - présentation qu'il appelle dialectique -, avant que de la critiquer, de sorte à approcher plus aisément de la vérité. Dans cette perspective à la fois historique, critique et heuristique, il devient essentiel de constituer semblables recueils à celui qui nous occupe ici. Aristote fut le premier à ouvrir la voie à ce style. Même s'il arrive à Platon (par exemple dans le Sophiste) de donner un expression des philosophes qui l'on précédés, il n'est en effet pas certain qu'il soit très fidèle à leurs écrits. Lisons un peu ce qu'explique mon bon maître Jean-Paul Dumont, traducteurs des Présocratiques dans la Pléiade:

" Théophraste, le successeur immédiat d'Aristote, dont il était l'élève, à la tête du Lycée [Note 1], a mis systématiquement en pratique l'impératif dialectique lié à la pédagogie de son maître, et fait établir à cet usage des recueil ou collections d'opinions - plus tard désignés du nom latin de Placita. La première édition en fut très tôt perdue. Mais l'histoire de ses copies successives a constitué le premier travail de Hermann Diels - le ressembleur des textes présocratiques que nous lisons ici - aboutissant à son édition grecque des Doxographi græci, à Berlin, en 1879. Il y établir que le plus ancien recueil théophrastien d'opinions - les Vetusta placita - a été recopié ou réédité par un certain Aétius, savant de date inconnue et dont l'ouvrage est lui aussi perdu, mais a par chance été recopié par deux auteurs dont l'un, le pseudo-Plutarque, est inconnu, et l'autre est Jean Stobée, qui a édité le Choix de textes au Ve siècle de notre ère. Diels en offrait une édition synoptique sur deux colonnes. Ainsi est née, avec Aétius, la doxographie scolaire : elle consiste en des recueils de philosophie par les textes ou en ce que les éditeurs d'Outre-Manche appellent des Source books, destinés à alimenter la réflexion des jeunes gens étudiant la philosophie
[Note 2]."

On voit par là que le texte du Pseudo-Plutarque, tel qu'il est traduit dans la langue savoureuse du XVIe siècle par J. Amyot, présente un quadruple intérêt (en attendant une traduction précise des Doxographi græci de Diels). Tout d'abord, parce que, de Théophraste à Aétius, et d'Aétius à Stobée et au Pseudo- Plutarque, il permet de remonter à une époque quasi-contemporaine d'Aristote. Ensuite, parce que de cette époque et de celles qui suivent, bien des ouvrages ont disparu : ainsi le Stoïcisme ancien, puisque les OEuvres de Zénon de Cittium, de Chrysippe et Cléante sont entièrement, ou peu s'en faut, perdues, la doctrine d'Epicure, dont trois lettres seulement nous ont été conservées par Diogène Laërce, ou encore des Présocratiques dans toutes leur diversité, et de bien d'autres, ne nous sont au fond accessibles que par des témoignages, au rang desquels le traité Des Opinions des philosophes vient naturellement prendre une place privilégiée. Pourquoi en donner la version de J. Amyot? Non pas seulement pour le plaisir de la langue de ce siècle. Mais parce qu'elle se situe à l'aurore d'une révolution qu'on a coutume de nommer la copernicienne ou la galiléenne. Sans doute faudrait-il se plonger profondément dans l'histoire de la Renaissance pour prouver les affirmations suivantes, mais la place et le temps manque malheureusement ici : les savants de la Renaissance furent très tôt à la recherche de modèles scientifiques permettant d'échapper à l'emprise de l'aristotélisme; or, de ce point de vue, l'atomisme épicurien et le matérialisme stoïcien s'offraient à eux naturellement. Et cela est une troisième raison de privilégier la traduction de J. Amyot. Pour ne prendre qu'un exemple, on parle souvent des éléments stoïciens à l'oeuvre dans les traités de Descartes (par exemple dans les Principes de la philosophie naturelle, ou dans le Traité des Passions de l'Âme), ou de l'atomisme de Gassendi: une comparaison précise des thèses exprimées par ces savants (ainsi, généralement, que par ceux des XVIè, XVIIè et XVIIè siècle) pourrait peut-être permettre de mieux mesurer leurs sources, leur degré d'originalité vis-à-vis de ces sources et, par là, la ce qui relève chez eux de l'invention conceptuelle à proprement parler.

Il reste un quatrième type de raisons à mettre en avant: et qui est celui, purement et simplement, de ne pas laisser perdre les textes, mais au contraire de les rendre accessibles directement à l'honnête homme du XXè siècle, lequel, qui plus est, aux commandes de son ordinateur, dispose désormais d'un outil d'exploitation matériellement supérieur aux instruments de papier des érudits de la Renaissance.

Le Traité des Opinions des Philosophes est composé de cinq livres. Il est visible, à la lecture des gloses que J. Amyot a cru bon d'ajouter au texte, qu'il a certainement cru y lire quelque chose qui ressemblait à une somme. Non pas seulement du modèle de celle que saint Thomas d'Aquin nous a laissé sous le titre de Somme Théologique, mais encore de celle que Descartes rêvait d'écrire, lorsqu'il parle, dans une lettre à Huygens du 29 Juillet 1641, de sa "Physique, ou plutôt le sommaire de toute la Philosophie", et qu'il prubliera sous le titre des Principes de la philosophie. Il ne faut jamais oublier, si l'on veut comprendre à quoi l'on a affaire, que c'est de la notion de somme ou de sommaire que l'arbre de toute la philosophie (cf. Lettre-Préface, AT IX-2, 26, rééd. Vrin, p. 14, li.23 & sv.), dont les racines sont la Métaphysique, le tronc la Philosophie naturelle (= la Physique) et les trois branches, respectivement, la Mécanique, la Médecine et la Morale, est une illustration de cette notion de somme, laquelle est "un corps de Philosophie tout entier" (idem, AT IX-2, 30 = Vrin 17,9), c'est-à-dire tout simplement de l'ensemble des savoirs existants.

C'est à quelque chose de comparable, ou tout au moins de semblable aux recueils de Question naturelles, de Pline, de Sénèque, ou d'autres, dans lesquels on puisait alors bien des doctrines scientifiques, que J. Amyot a certainement cru avoir affaire.

L'objet général du traité du Pseudo-Plutarque, c'est la nature, par opposition à la philosophie morale et à la philosophie verbale (I, préf.): entendons par-là qu'il ne s'agit ni d'éthique, ni de logique, mais de la science qui chercher les principes de tout ce qui existe par nature (et non du fait de l'action, ou du raisonnement humain). C'est en ce sens que cette collection d'opinions traite d'abord des principes incorporels et éternels (I) puis des principes célestes ou supra-lunaires, c'est-à-dire corporels et éternels (II) avant de passer aux réalités sublunaires (III à IV), elles-mêmes soigneusment classées: celles qui sont au- dessus de la terre et au-dessous du ciel et de la Lune, les Météores (III); celles qui sont terrestres et touchent à l'âme (IV); et, enfin, celles qui sont terrestres et corporelles, tuchant à la vie (V).

Le Premier Livre, en effet, pour objet les principes et les réalités métaphysiques - ou plus exactement tout ce qui se range des principes, éléments et causes (I, chap.II, jusqu'à la nécessité, la destinée et la fortune (I, chap.XXIX). On passe alors, avec le deuxième livre à l'examen des réalités corporelles : du monde (II, chap.I) à la Lune et au calendrier (II, chap.XXXI & XXXII). Sous la Lune, il faut alors ranger les réalités sublunaires, qui sont corporelles (comme l'étaient les réalités supralunaires: planètes, étoiles, etc.), mais aussi temporelles et non éternelles: le Livre III du traité des Opinions des Philosophes ressemble ainsi à un traité des Météores. Avec le Livre IV, on passe à l'examen des réalités terrestres, en commençant par les réalités psychiques, de l'Âme en général (IV, chap. II) aux facultés de l'âme (jusqu'au chap. XXI), en passant par les différentes formes d'âme, son immortalité, etc. Vers la fin du quatrième Livre (chap. XXII & XIII), on trouve des considérations sur les liens de l'âme et du corps; au début du livre V, sur les images des la divination et des songes (Chap. I & II). Le Livre V a pour objet les réalités terrestres inférieures à l'âme : de la semence générative (V, chap. III), qui en est issue, à la santé du corps (V, chap.XXX) en passant, par la description des processus de génération, de développement de l'embryon. Ce qui peut sembler à un lecteur non averti des XVIè et XVIIè siècle un cours complet de philosophie naturelle, est en réalité un catalogue d'opinions des auteurs anciens, portant sur tous les sujets auxquels les philosophes de toutes les écoles avaient coutume de s'intéresser.

Le présent travail de copie obéit aux principes suivants :

1° Le texte Des Opinions des Philosophes, du Pseudo-Plutarque a été copié dans l'édition des OEuvres Mêles de Plutarque, traduites par Jacques Amyot à la Renaissance. Cf. Copie de la page de garde du tome second en incipit.

2° J'ai renoncé à suivre systématiquement l'orthographe et la graphie de l'époque, que j'ai donc modernisée, partout où j'ai estimé qu'elle faisait entrave à la lecture.

3° La pagination originale a été systématiquement conservée entre crochets [].

4° Les anotations et divisions ajoutées en marges par J. Amyot sont également conservées. Les intertitres numérotés en chiffres romains ajoutés en marge ont ainsi été replacés en tête des paragraphes concernés (dans un caractère plus petit). Il convient de leur porter attention, au moins en ce sens : si, dans leur teneur générale, ces gloses ne sont que des extraits du texte du Pseudo- Plutarque, elles comportent parfois des remarques critiques ou réfutatives - en particulier pour ce qui regarde la dimension de la religion et de la théologie - qui témoignage de l'état d'esprit dans lequel on lisait pareil texte à cette époque.

5° La ponctuation a été conservée telle quelle.

6° Les mots d'ancien français dont l'usage s'est perdu depuis l'époque de J. Amyot sont traduit en notes (ce sont les définitions du Dictionnaire de l'Académie Française, dans l'édition de 1740, du Dictionnaire d'Ancien Français de Gransaignes d'Hauterive, ou du Dictionnaire de l'Ancien Français jusqu'au milieu du XIVè siècle de Greimas qui sont fournies).

7° Mes notes sont regroupées à la fin du fichier. Elles sont indiquées par [Note XX].
Eric DUBREUCQ
 

LES OEUVRES MESLEES DE PLUTARQUE, TRANSLATEES DE GREC EN FRANCOIS, REVUES ET CORRIGEES

en plusieurs passages par le Translateur,

AVEC PREFACE GENERALE,

Sommaires au commencement de chacun livre,

annotations en marge, de nouveau reveües & augmentées de moitié.

ENSEMBLE UN INDICE DES CHOSES

memorables mentionnées esdites OEuvres.

TOME SECOND.

A LYON,

Pour PAUL FRELLON.

MDCVII.
 
DES OPINIONS DES PHILOSOPHES [255]