| Molière,
Jean
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Les fourberies de Scapin
Acte premier SCENE
PREMIER --
OCTAVE, SYLVESTRE. Ah ! fâcheuses nouvelles pour un coeur amoureux ! Dures extrémités oùje me vois réduit ! Tu viens, Sylvestre, d'apprendre au port que mon père revient ? SYLVESTRE Oui. OCTAVE Qu'il arrive ce matin même ? SYLVESTRE Ce matin même. OCTAVE Et qu'il revient dans la résolution de me marier ? SYLVESTRE Oui. OCTAVE Avec une fille du seigneur Géronte ? SYLVESTRE Du seigneur Géronte. OCTAVE Et que cette fille est mandée de Tarente ici pour cela ? SYLVESTRE Oui. OCTAVE Et tu tiens ces nouvelles de mon oncle ? SYLVESTRE De votre oncle. OCTAVE A qui mon père les a mandées par une lettre ? SYLVESTRE Par une lettre. OCTAVE Et cet oncle, dis-tu, sait toutes nos affaires ? SYLVESTRE Toutes nos affaires. OCTAVE Ah ! parle, si tu veux, et ne te fais point de la sorte arracher les mots de la bouche. SYLVESTRE Qu'ai-je à parler davantage ? Vous n'oubliez aucune circonstance, et vous dites les choses tout justement comme elles sont. OCTAVE Conseille-moi, du moins, et me dis ce que je dois faire dans ces cruelles conjonctures. SYLVESTRE Ma foi, je m'y trouve autant embarrassé que vous, et j'aurais bon besoin que l'on me conseillât moi-même. OCTAVE Je suis assassiné par ce maudit retour. SYLVESTRE Je ne le suis pas moins. OCTAVE Lorsque mon père apprendra les choses, je vais voir fondre sur moi un orage soudain d'impétueuses réprimandes. SYLVESTRE Les réprimandes ne sont rien, et plût au Ciel que j'en fusse quitte à ce prix ! Mais, j'ai bien la mine, pour moi, de payer plus cher vos folies, et je vois se former de loin un nuage de coups de bâton qui crèvera sur mes épaules. OCTAVE O Ciel ! par où sortir de l'embarras où je me trouve ? SYLVESTRE C'est à quoi vous deviez songer avant que de vous y jeter. OCTAVE Ah ! tu me fais mourir par tes leçons hors de saison. SYLVESTRE Vous me faites bien plus mourir par vos actions étourdies. OCTAVE Que dois-je faire ? Quelle résolution prendre ? A quel remède recourir ? SCENE II -- SCAPIN, OCTAVE, SYLVESTRE. SCAPIN Qu'est-ce, seigneur Octave ? qu'avez-vous ? qu'y a-t-il ? quel désordre est-ce là ? Je vous vois tout troublé. OCTAVE Ah ! mon pauvre Scapin, je suis perdu, je suis désespéré, je suis le plus infortuné de tous les hommes ! SCAPIN Comment ? OCTAVE N'as-tu rien appris de ce qui me regarde ? SCAPIN Non. OCTAVE Mon père arrive avec le seigneur Géronte, et ils me veulent marier. SCAPIN Eh bien ! qu'y a-t-il là de si funeste ? OCTAVE Hélas ! tu ne sais pas la cause de mon inquiétude. SCAPIN Non ; mais il ne tiendra qu'à vous que je la sache bientôt ; et je suis homme consolatif, homme à m'intéresser aux affaires des jeunes gens. OCTAVE Ah ! Scapin, si tu pouvais trouver quelque invention, forger quelque machine, pour me tirer de la peine où je suis, je croirais t'être redevable de plus que de la vie. SCAPIN A vous dire la vérité, il y a peu de choses qui me soient impossibles, quand je m'en veux mêler. J'ai sans doute reçu du Ciel un génie assez beau pour toutes les fabriques de ces gentillesses d'esprit, de ces galanteries ingénieuses, à qui le vulgaire ignorant donne le nom de fourberies ; et je puis dire sans vanité qu'on n'a guère vu d'homme qui fût plus habile ouvrier de ressorts et d'intrigues, qui ait acquis plus de gloire que moi dans ce noble métier. Mais, ma foi, le mérite est trop maltraité aujourd'hui, et j'ai renoncé à toutes choses depuis certain chagrin d'une affaire qui m'arriva. OCTAVE Comment ? Quelle affaire, Scapin ? SCAPIN Une aventure où je me brouillai avec la justice. OCTAVE La justice ! SCAPIN Oui, nous eûmes un petit démêlé ensemble. SYLVESTRE Toi et la justice ? SCAPIN Oui. Elle en usa fort mal avec moi, et je me dépitai de telle sorte contre l'ingratitude du siècle, que je résolus de ne plus rien faire. Baste ! Ne laissez pas de me conter votre aventure. OCTAVE Tu sais, Scapin, qu'il y a deux mois que le seigneur Géronte et mon père s'embarquèrent ensemble pour un voyage qui regarde certain commerce où leurs intérêts sont mêlés. SCAPIN Je sais cela. OCTAVE Et que Léandre et moi nous fûmes laissés par nos pères, moi sous la conduite de Sylvestre, et Léandre sous ta direction. SCAPIN Oui. Je me suis fort bien acquitté de ma charge. OCTAVE Quelque temps après, Léandre fit rencontre d'une jeune Egyptienne dont il devint amoureux. SCAPIN Je sais cela encore. OCTAVE Comme nous sommes grands amis, il me fit aussitôt confidence de son amour et me mena voir cette fille, que je trouvai belle à la vérité, mais non pas tant qu'il voulait que je la trouvasse. Il ne m'entretenait que d'elle chaque jour, m'exagérait à tous moments sa beauté et sa grâce, me louait son esprit et me parlait avec transport des charmes de son entretien, dont il me rapportait jusqu'aux moindres paroles, qu'il s'efforçait toujours de me faire trouver les plus spirituelles du monde. Il me querellait quelquefois de n'être pas assez sensible aux choses qu'il me venait de dire, et me blâmait sans cesse de l'indifférence où j'étais pour les feux de l'amour. SCAPIN Je ne vois pas encore où ceci veut aller. OCTAVE Un jour que je l'accompagnais pour aller chez des gens qui gardent l'objet de ses voeux, nous entendîmes dans une petite maison d'une rue écartée quelques plaintes mêlées de beaucoup de sanglots. Nous demandons ce que c'est. Une femme nous dit en soupirant que nous pouvions voir là quelque chose de pitoyable en des personnes étrangères, et qu'à moins d'être insensibles, nous en serions touchés. SCAPIN Où est-ce que cela nous mène ? OCTAVE La curiosité me fit presser Léandre de voir ce que c'était. Nous entrons dans une salle, où nous voyons une vieille femme mourante, assistée d'une servante qui faisait des regrets, et d'une jeune fille toute fondante en larmes, la plus belle et la plus touchante qu'on puisse jamais voir. SCAPIN Ah ! ah ! OCTAVE Une autre aurait paru effroyable en l'état où elle était, car elle n'avait pour habillement qu'une méchante petite jupe, avec des brassières de nuit qui étaient de simple futaine, et sa coiffure était une cornette jaune, retroussée au haut de sa tête, qui laissait tomber en désordre ses cheveux sur ses épaules ; et cependant, faite comme cela, elle brillait de mille attraits, et ce n'était qu'agréments et que charmes que toute sa personne. SCAPIN Je sens venir les choses. OCTAVE Si tu l'avais vue, Scapin, en l'état que je dis, tu l'aurais trouvée admirable. SCAPIN Oh ! je n'en doute point ; et, sans l'avoir vue, je vois bien qu'elle était tout à fait charmante. OCTAVE Ses larmes n'étaient point de ces larmes désagréables qui défigurent un visage : elle avait, à pleurer, une grâce touchante, et sa douleur était la plus belle du monde. SCAPIN Je vois tout cela. OCTAVE Elle faisait fondre chacun en larmes en se jetant amoureusement sur le corps de cette mourante, qu'elle appelait sa chère mère, et il n'y avait personne qui n'eût l'âme percée de voir un si bon naturel. SCAPIN En effet, cela est touchant, et je vois bien que ce bon naturel-là vous la fit aimer. OCTAVE Ah ! Scapin, un barbare l'aurait aimée. SCAPIN Assurément. Le moyen de s'en empêcher ! OCTAVE Après quelques paroles dont je tâchai d'adoucir la douleur de cette charmante affligée, nous sortîmes de là et, demandant à Léandre ce qui lui semblait de cette personne, il me répondit froidement qu'il la trouvait assez jolie. Je fus piqué de la froideur avec laquelle il m'en parlait, et je ne voulus point lui découvrir l'effet que ses beautés avaient fait sur mon âme. SYLVESTRE, à Octave. Si vous n'abrégez ce récit, nous en voilà pour jusqu'à demain. Laissez-le-moi finir en deux mots. (A Scapin.) Son coeur prend feu dès ce moment. Il ne saurait plus vivre qu'il n'aille consoler son aimable affligée. Ses fréquentes visites sont rejetées de la servante, devenue la gouvernante par le trépas de la mère : voilà mon homme au désespoir. Il presse, supplie conjure : point d'affaire. On lui dit que la fille, quoique sans bien et sans appui, est de famille honnête et qu'à moins que de l'épouser, on ne peut souffrir ses poursuites ; voilà son amour augmenté par les difficultés. Il consulte dans sa tête, agite, raisonne, balance, prend sa résolution : le voilà marié à elle depuis trois jours. SCAPIN J'entends. SYLVESTRE Maintenant, mets avec cela le retour imprévu du père, qu'on n'attendait que dans deux mois ; la découverte que l'oncle a faite du secret de notre mariage, et l'autre mariage qu'on veut faire de lui avec la fille que le seigneur Géronte a eue d'une seconde femme qu'on dit qu'il a épousée à Tarente. OCTAVE Et par-dessus tout cela, mets encore l'indigence où se trouve cette aimable personne et l'impuissance où je me vois d'avoir de quoi la secourir. SCAPIN Est-ce là tout ? Vous voilà bien embarrassés tous deux pour une bagatelle ! C'est bien là de quoi se tant alarmer ! N'as-tu point de honte, toi, de demeurer court à si peu de chose ? Que diable ! te voilà grand et gros comme père et mère, et tu ne saurais trouver dans ta tête, forger dans ton esprit, quelque ruse galante, quelque honnête petit stratagème, pour ajuster vos affaires ? Fi ! Peste soit du butor ! Je voudrais bien que l'on m'eût donné autrefois nos vieillards à duper : je les aurais joués tous deux par-dessous la jambe, et je n'étais pas plus grand que cela que je me signalais déjà par cent tours d'adresse jolis. SYLVESTRE J'avoue que le Ciel ne m'a pas donné tes talents, et que je n'ai pas l'esprit, comme toi, de me brouiller avec la justice. OCTAVE Voici mon aimable Hyacinte. SCENE III -- HYACINTE, OCTAVE, SCAPIN, SYLVESTRE HYACINTE Ah ! Octave, est-il vrai ce que Sylvestre vient de dire à Nérine, que votre père est de retour et qu'il veut vous marier ? OCTAVE Oui, belle Hyacinte, et ces nouvelles m'ont donné une atteinte cruelle. Mais que vois-je ? vous pleurez ? Pourquoi ces larmes ? Me soupçonnez-vous, dites-moi, de quelque infidélité, et n'êtes-vous pas assurée de l'amour que j'ai pour vous ? HYACINTE Oui, Octave, je suis sûre que vous m'aimez, mais je ne le suis pas que vous m'aimiez toujours. OCTAVE Eh ! peut-on vous aimer qu'on ne vous aime toute sa vie ? HYACINTE J'ai ouï dire, Octave, que votre sexe aime moins longtemps que le nôtre, et que les ardeurs que les hommes font voir sont des feux qui s'éteignent aussi facilement qu'ils naissent. OCTAVE Ah ! ma chère Hyacinte, mon coeur n'est donc pas fait comme celui des hommes, et je sens bien, pour moi, que je vous aimerai jusqu'au tombeau. HYACINTE Je veux croire que vous sentez ce que vous dites, et je ne doute point que vos paroles ne soient sincères ; mais je crains un pouvoir qui combattra dans votre coeur les tendres sentiments que vous pouvez avoir pour moi. Vous dépendez d'un père qui veut vous marier à une autre personne, et je suis sûre que je mourrai si ce malheur m'arrive. OCTAVE Non, belle Hyacinte, il n'y a point de père qui puisse me contraindre à vous manquer de foi, et je me résoudrai à quitter mon pays, et le jour même, s'il est besoin, plutôt qu'à vous quitter. J'ai déjà pris, sans l'avoir vue, une aversion effroyable pour celle que l'on me destine, et, sans être cruel, je souhaiterais que la mer l'écartât d'ici pour jamais. Ne pleurez donc point je vous prie, mon aimable Hyacinte, car vos larmes tuent et je ne les puis voir sans me sentir percer le coeur. HYACINTE Puisque vous le voulez, je veux bien essuyer mes larmes, et j'attendrai d'un oeil constant, ce qu'il plaira au Ciel de résoudre de moi. OCTAVE Le Ciel nous sera favorable. HYACINTE Il ne saurait m'être contraire, si vous m'êtes fidèle. OCTAVE Je le serai assurément. HYACINTE Je serai donc heureuse. SCAPIN, à part. Elle n'est pas tant sotte, ma foi, et je la trouve assez passable. OCTAVE, montrant Scapin. Voici un homme qui pourrait bien, s'il le voulait, nous être dans tous nos besoins d'un secours merveilleux. SCAPIN J'ai fait de grands serments de ne me mêler plus du monde, mais, si vous m'en priez bien fort tous deux, peut-être... OCTAVE Ah ! s'il ne tient qu'à te prier bien fort pour obtenir ton aide, je te conjure de tout mon coeur de prendre la conduite de notre barque. SCAPIN, à Hyacinte. Et vous, ne me dites-vous rien ? HYACINTE Je vous conjure, à son exemple, par tout ce qui vous est le plus cher au monde, de vouloir servir notre amour. SCAPIN Il faut se laisser vaincre et avoir de l'humanité. Allez, je veux m'employer pour vous. OCTAVE Crois que... SCAPIN, à Octave. Chut ! (A Hyacinte.) Allez-vous-en, vous, et soyez en repos. (A Octave.) Et vous, préparez-vous à soutenir avec fermeté l'abord de votre père. OCTAVE Je t'avoue que cet abord me fait trembler par avance, et j'ai une timidité naturelle que je ne saurais vaincre. SCAPIN Il faut pourtant paraître ferme au premier choc, de peur que, sur votre faiblesse, il ne prenne le pied de vous mener comme un enfant. Là, tâchez de vous composer par étude. Un peu de hardiesse, et songez à répondre résolument sur tout ce qu'il pourra vous dire. OCTAVE Je ferai du mieux que je pourrai. SCAPIN Là, essayons un peu pour vous accoutumer. Répétons un peu votre rôle, et voyons si vous ferez bien. Allons. La mine résolue, la tête haute, les regards assurés. OCTAVE Comme cela ? SCAPIN Encore un peu davantage. OCTAVE Ainsi ? SCAPIN Bon ! Imaginez-vous que je suis votre père qui arrive, et répondez-moi fermement, comme si c'était à lui-même. "Comment ! pendard, vaurien, infâme, fils indigne d'un père comme moi, oses-tu bien paraître devant mes yeux après tes bons déportements, après le lâche tour que tu m'as joué pendant mon absence ? Est-ce là le fruit de mes soins, maraud, est-ce là le fruit de mes soins ? le respect qui m'est dû ? le respect que tu me conserves ?" Allons donc ! "Tu as l'insolence, fripon, de t'engager sans le consentement de ton père, de contracter un mariage clandestin ? Réponds-moi, coquin ! réponds-moi ! Voyons un peu tes belles raisons !" Oh ! que diable ! vous demeurez interdit ? OCTAVE C'est que je m'imagine que c'est mon père que j'entend. SCAPIN Eh ! oui ! C'est par cette raison qu'il ne faut pas être comme un innocent. OCTAVE Je m'en vais prendre plus de résolution, et je répondrai fermement. SCAPIN Assurément ? OCTAVE Assurément. SYLVESTRE Voilà votre père qui revient. OCTAVE, s'enfuyant. O Ciel ! Je suis perdu ! SCAPIN Holà ! Octave, demeurez, Octave ! Le voilà enfui ! Quelle pauvre espèce d'homme ! Ne laissons pas d'attendre le vieillard. SYLVESTRE Que lui dirai-je ? SCAPIN Laisse-moi dire, moi, et ne fais que me suivre. SCENE IV -- ARGANTE, SCAPIN, SYLVESTRE ARGANTE, se croyant seul. A-t-on jamais ouï parler d'une action pareille à celle-là ? SCAPIN Il a déjà appris l'affaire, et elle lui tient si fort en tête que tout seul il en parle haut. ARGANTE, se croyant seul. Voila une témérité bien grande ! SCAPIN Ecoutons-le un peu. ARGANTE, se croyant seul. Je voudrais savoir ce qu'ils me pourront dire sur ce beau mariage. SCAPIN, à part. Nous y avons songé. ARGANTE, se croyant seul. Tâcheront-ils de me nier la chose ? SCAPIN Non, nous n'y pensons pas. ARGANTE, se croyant seul. Ou s'ils entreprendront de l'excuser ? SCAPIN Celui-là se pourra faire. ARGANTE, se croyant seul. Prétendront-ils m'amuser par des contes en l'air ? SCAPIN Peut-être. ARGANTE, se croyant seul. Tous leurs discours seront inutiles. SCAPIN Nous allons voir. ARGANTE, se croyant seul. Ils ne m'en donneront point à garder. SCAPIN Ne jurons de rien. ARGANTE, se croyant seul. Je saurai mettre mon pendard de fils en lieu de sûreté. SCAPIN Nous y pourvoirons. ARGANTE, se croyant seul Et pour le coquin de Sylvestre, je le rouerai de coups. SYLVESTRE, à Scapin. J'étais bien étonné, s'il m'oubliait. ARGANTE, apercevant Sylvestre. Ah ! ah ! vous voilà donc, sage gouverneur de famille, beau directeur de jeunes gens ! SCAPIN Monsieur, je suis ravi de vous voir de retour. ARGANTE Bonjour, Scapin. (A Sylvestre.) Vous avez suivi mes ordres vraiment d'une belle manière, et mon fils s'est comporté fort sagement pendant mon absence ! SCAPIN Vous vous portez bien, à ce que je vois ? ARGANTE Assez bien. (A Sylvestre.) Tu ne dis mot, coquin, tu ne dis mot ! SCAPIN Votre voyage a-t-il été bon ? ARGANTE Mon Dieu, fort bon. Laisse-moi un peu quereller en repos ! SCAPIN Vous voulez quereller ? ARGANTE Oui, je veux quereller. SCAPIN Et qui, Monsieur ? ARGANTE, montrant Sylvestre. Ce maraud-là. SCAPIN Pourquoi ? ARGANTE Tu n'as pas ouï parler de ce qui s'est passé dans mon absence ? SCAPIN J'ai bien ouï parler de quelque petite chose. ARGANTE Comment, quelque petite chose ! Une action de cette nature ? SCAPIN Vous avez quelque raison... ARGANTE Une hardiesse pareille à celle-là ? SCAPIN Cela est vrai. ARGANTE Un fils qui se marie sans le consentement de son père ? SCAPIN Oui, il y a quelque chose à dire à cela. Mais je serais d'avis que vous ne fissiez point de bruit. ARGANTE Je ne suis pas de cet avis et je veux faire du bruit, tout mon soûl. Quoi ! tu ne trouves pas que j'aie tous les sujets du monde d'être en colère ? SCAPIN Si fait ! j'y ai d'abord été, moi, lorsque j'ai su la chose, et je me suis intéressé pour vous jusqu'à quereller votre fils. Demandez-lui un peu quelles belles réprimandes je lui ai faites, et comme je l'ai chapitré sur le peu de respect qu'il gardait à un père dont il devait baiser les pas. On ne peut pas lui mieux parler, quand ce serait vous-même. Mais quoi ! Je me suis rendu à la raison et j'ai considéré que, dans le fond, il n'a pas tant de tort qu'on pourrait croire. ARGANTE Que me viens-tu conter ? Il n'a pas tant de tort de s'aller marier de but en blanc avec une inconnue ? SCAPIN Que voulez-vous ? Il a été poussé par sa destinée. ARGANTE Ah ! ah ! voici une raison la plus belle du monde ! On n'a plus qu'à commettre tous les crimes imaginables, tromper, voler, assassiner, et dire pour excuse qu'on y a été poussé par sa destinée. SCAPIN Mon Dieu, vous prenez mes paroles trop en philosophe. Je veux dire qu'il s'est trouvé fatalement engagé dans cette affaire. ARGANTE Et pourquoi s'y engageait-il ? SCAPIN Voulez-vous qu'il soit aussi sage que vous ? Les jeunes gens sont jeunes, et n'ont pas toute la prudence qu'il leur faudrait pour ne rien faire que de raisonnable : témoin notre Léandre qui, malgré toutes mes leçons, malgré toutes mes remontrances est allé faire, de son côté, pis encore que votre fils. Je voudrais bien savoir si vous-même n'avez pas été jeune et n'avez pas dans votre temps, fait des fredaines comme les autres. ARGANTE Cela est vrai, j'en demeure d'accord ; mais je m'en suis toujours tenu à la galanterie et je n'ai point été jusqu'à faire ce qu'il a fait. SCAPIN Que vouliez-vous qu'il fît ? Il voit une jeune personne qui lui veut du bien (car il tient cela de vous, d'être aimé de toutes les femmes). Il la trouve charmante. Il lui rend des visites, lui conte des douceurs, soupire galamment, fait le passionné. Elle se rend à sa poursuite. Il pousse sa fortune. Le voilà surpris avec elle par ses parents, qui, la force à la main, le contraignent de l'épouser. SYLVESTRE, à part. L'habile fourbe que voilà ! SCAPIN Eussiez-vous voulu qu'il se fût laissé tuer ? Il vaut mieux encore être marié qu'être mort. ARGANTE On ne m'a pas dit que l'affaire se soit ainsi passée. SCAPIN, montrant Sylvestre. Demandez-lui plutôt. Il ne vous dira pas le contraire. ARGANTE, à Sylvestre. C'est par force qu'il a été marié ? SYLVESTRE Oui, Monsieur. SCAPIN Voudrais-je vous mentir ? ARGANTE Il devait donc aller tout aussitôt protester de violence chez un notaire. SCAPIN C'est ce qu'il n'a pas voulu faire. ARGANTE Cela m'aurait donné plus de facilité à rompre ce mariage. SCAPIN Rompre ce mariage ? ARGANTE OUI. SCAPIN Vous ne le romprez point. ARGANTE Je ne le romprai point ? SCAPIN Non. ARGANTE Quoi ! je n'aurai pas pour moi les droits de père et la raison de la violence qu'on a faite à mon fils ? SCAPIN C'est une chose dont il ne demeurera pas d'accord. ARGANTE Il n'en demeurera pas d'accord ? SCAPIN Non. ARGANTE Mon fils ? SCAPIN Votre fils. Voulez-vous qu'il confesse qu'il ait été capable de crainte, et que ce soit par force qu'on lui ait fait faire les choses ? Il n'a garde d'aller avouer cela. Ce serait se faire tort, et se montrer indigne d'un père comme vous. ARGANTE Je me moque de cela. SCAPIN Il faut, pour son honneur et pour le vôtre, qu'il dise dans le monde que c'est de bon gré qu'il l'a épousée. ARGANTE Et je veux, moi, pour mon honneur et pour le sien, qu'il dise le contraire. SCAPIN Non, je suis sûr qu'il ne le fera pas. ARGANTE Je l'y forcerai bien. SCAPIN Il ne le fera pas, vous dis-je. ARGANTE Il le fera, ou je le déshériterai. SCAPIN Vous ? ARGANTE Moi. SCAPIN Bon ! ARGANTE Comment, bon ! SCAPIN Vous ne le déshériterez point. ARGANTE Je ne le déshériterai point ? SCAPIN Non. ARGANTE Non ? SCAPIN Non. ARGANTE Ouais ! Voici qui est plaisant. Je ne déshériterai point mon fils ? SCAPIN Non, vous dis-je. ARGANTE Qui m'en empêchera ? SCAPIN Vous-même. ARGANTE Moi ? SCAPIN Oui. Vous n'aurez pas ce coeur-là. ARGANTE Je l'aurai. SCAPIN Vous vous moquez ! ARGANTE Je ne me moque point. SCAPIN La tendresse paternelle fera son office. ARGANTE Elle ne fera rien. SCAPIN Oui, oui. ARGANTE Je vous dis que cela sera. SCAPIN Bagatelles ! ARGANTE Il ne faut point dire : Bagatelles. SCAPIN Mon Dieu, je vous connais, vous êtes bon naturellement. ARGANTE Je ne suis point bon, et je suis méchant, quand je veux. Finissons ce discours qui m'échauffe la bile. (En s'adressant à Sylvestre.) Va-t'en, pendard, va-t'en me chercher mon fripon, tandis que j'irai rejoindre le seigneur Géronte pour lui conter ma disgrâce. SCAPIN Monsieur, si je vous puis être utile en quelque chose, vous n'avez qu'à me commander. ARGANTE Je vous remercie. (A part.) Ah ! pourquoi faut-il qu'il soit fils unique ! Et que n'ai-je à cette heure la fille que le Ciel m'a ôtée, pour la faire mon héritière! SCENE V -- SCAPIN, SYLVESTRE SYLVESTRE J'avoue que tu es un grand homme, et voilà l'affaire en bon train, mais l'argent, d'autre part, nous presse pour notre subsistance, et nous avons de tous côtés des gens qui aboient après nous. SCAPIN Laisse-moi faire, la machine est trouvée. Je cherche seulement dans ma tête un homme qui nous soit affidé, pour jouer un personnage dont j'ai besoin. Attends. Tiens-toi un peu. Enfonce ton bonnet en méchant garçon. Campe-toi sur un pied. Mets ta main au côté. Fais les yeux furibonds. Marche un peu en roi de théâtre. Voilà qui est bien. Suis-moi. J'ai les secrets pour déguiser ton visage et ta voix. SYLVESTRE Je te conjure de ne m'aller point brouiller avec la justice. SCAPIN Va, va, nous partagerons les périls en frères ; et trois ans de galères de plus ou de moins ne sont pas pour arrêter un noble coeur. |