Molière, Jean

Les fourberies de Scapin
Acte III

SCENE PREMIERE

SYLVESTRE Oui, vos amants ont arrêté entre eux que vous fussiez ensemble, et nous nous acquittons de l'ordre qu'ils nous ont donné.

HYACINTE, à Zerbinette. Un tel ordre n'a rien qui ne me soit fort agréable. Je reçois avec joie une compagne de la sorte, et il ne tiendra pas à moi que l'amitié qui est entre les personnes que nous aimons ne se répande entre nous deux.

ZERBINETTE J'accepte la proposition, et ne suis point personne à reculer lorsqu'on m'attaque d'amitié.

SCAPIN Et lorsque c'est d'amour qu'on vous attaque ?

ZERBINETTE Pour l'amour, c'est une autre chose : on y court un peu plus de risque, et je n'y suis pas si hardie.

SCAPIN Vous l'êtes, que je crois, contre mon maître maintenant ; et ce qu'il vient de faire pour vous doit vous donner du coeur pour répondre comme il faut à sa passion.

ZERBINETTE Je ne m'y fie encore que de la bonne sorte, et ce n'est pas assez pour m'assurer entièrement, que ce qu'il vient de faire. J'ai l'humeur enjouée, et sans cesse je ris ; mais, tout en riant, je suis sérieuse sur de certains chapitres ; et ton maître s'abusera s'il croit qu'il lui suffise de m'avoir achetée pour me voir toute à lui. Il doit lui en coûter autre chose que de l'argent ; et, pour répondre à son amour de la manière qu'il souhaite, il me faut un don de sa foi qui soit assaisonné de certaines cérémonies qu'on trouve nécessaires.

SCAPIN C'est là aussi comme il l'entend. Il ne prétend à vous qu'en tout bien et en tout honneur ; et je n'aurais pas été homme à me mêler de cette affaire, s'il avait une autre pensée.

ZERBINETTE C'est ce que je veux croire, puisque vous me le dites ; mais du côté du père, j'y prévois des empêchements.

SCAPIN Nous trouverons moyen d'accommoder les choses.

HYACINTE, à Zerbinette. La ressemblance de nos destins doit contribuer encore à faire naître notre amitié ; et nous nous voyons toutes deux dans les mêmes alarmes, toutes deux exposées à la même infortune. ZERBlNETTE Vous avez cet avantage, au moins, que vous savez de qui vous êtes née, et que l'appui de vos parents, que vous pouvez faire connaître, est capable d'ajuster tout, pour assurer votre bonheur et faire donner un consentement au mariage qu'on trouve fait. Mais, pour moi, je ne rencontre aucun secours dans ce que je puis être, et l'on me voit dans un état qui n'adoucira pas les volontés d'un père qui ne regarde que le bien.

HYACINTE Mais aussi avez-vous cet avantage que l'on ne tente point par un autre parti celui que vous aimez.

ZERBINETTE Le changement du coeur d'un amant n'est pas ce qu'on peut le plus craindre. On se peut naturellement croire assez de mérite pour garder sa conquête ; et ce que je vois de plus redoutable dans ces sortes d'affaires, c'est la puissance paternelle, auprès de qui tout le mérite ne sert de rien. HYACINTHE Hélas ! pourquoi faut-il que de justes inclinations se trouvent traversées ? La douce chose que d'aimer, lorsque l'on ne voit point d'obstacles à ces aimables chaînes dont deux coeurs se lient ensemble !

SCAPIN Vous vous moquez. La tranquillité en amour est un calme désagréable. Un bonheur tout uni nous devient ennuyeux ; il faut du haut et du bas dans la vie, et les difficultés qui se mêlent aux choses réveillent les ardeurs, augmentent les plaisirs.

ZERBINETTE Mon Dieu, Scapin, fais-nous un peu ce récit, qu'on m'a dit qui est si plaisant, du stratagème dont tu t'es avisé pour tirer de l'argent de ton vieillard avare. Tu sais qu'on ne perd point sa peine lorsqu'on me fait un conte, et que je le paie assez bien par la joie qu'on m'y voit prendre.

SCAPIN Voila Sylvestre qui s'en acquittera aussi bien que moi. J'ai dans la tête certaine petite vengeance dont je vais goûter le plaisir.

SYLVESTRE Pourquoi, de gaieté de coeur, veux-tu chercher à t'attirer de méchantes affaires ?

SCAPIN Je me plais à tenter des entreprises hasardeuses.

SYLVESTRE Je te l'ai déjà dit, tu quitterais le dessein que tu as, si tu m'en voulais croire.

SCAPIN Oui ; mais c'est moi que j'en croirai.

SYLVESTRE A quoi diable te vas-tu amuser ?

SCAPIN De quoi diable te mets-tu en peine ?

SYLVESTRE C'est que je vois que sans nécessité tu vas courir risque de t'attirer une venue de coups de bâton.

SCAPIN Hé bien ! c'est au dépens de mon dos, et non pas du tien.

SYLVESTRE Il est vrai que tu es maître de tes épaules, et tu en disposeras comme il te plaira.

SCAPIN Ces sortes de périls ne m'ont jamais arrêté, et je hais ces coeurs pusillanimes qui, pour trop prévoir les suites des
choses, n'osent rien entreprendre.

ZERBINETTE, à Scapin. Nous aurons besoin de tes soins.

SCAPIN Allez, je vous irai bientôt rejoindre. Il ne sera pas dit qu'impunément on m'ait mis en état de me trahir moi-même et
de découvrir les secrets qu'il était bon qu'on ne sût pas.

SCENE II -- GÉRONTE, SCAPIN.

GÉRONTE Hé bien ! Scapin, comment va l'affaire de mon fils ?

SCAPIN Votre fils, Monsieur, est en lieu de sûreté ; mais vous courez maintenant, vous, le péril le plus grand du monde, et je voudrais pour beaucoup que vous fussiez dans votre logis.

GÉRONTE Comment donc ?

SCAPIN A l'heure que je vous parle, on vous cherche de toutes parts pour vous tuer.

GÉRONTE Moi ?

SCAPIN Oui.

GÉRONTE Et qui ?

SCAPIN Le frère de cette personne qu'Octave a épousée. Il croit que le dessein que vous avez de mettre votre fille à la place que tient sa soeur est ce qui pousse le plus fort à faire rompre leur mariage, et, dans cette pensée, il a résolu hautement de décharger son désespoir sur vous, et de vous ôter la vie pour venger son honneur. Tous ses amis, gens d'épée comme lui, vous cherchent de tous les côtés et demandent de vos nouvelles. J'ai vu même deçà et delà des soldats de sa compagnie qui interrogent ceux qu'ils trouvent, et occupent par pelotons toutes les avenues de votre maison. De sorte que vous ne sauriez aller chez vous, vous ne sauriez faire un pas ni à droite ni a gauche, que vous ne tombiez dans leurs mains.

GÉRONTE Que ferai-je, mon pauvre Scapin ?

SCAPIN Je ne sais pas, Monsieur, et voici une étrange affaire. Je tremble pour vous depuis les pieds jusqu'à la tête, et...
Attendez. (Il se retourne, et fait semblant d'aller voir au bout du théâtre s'il n'y a personne.)

GÉRONTE, en tremblant. Eh ?

SCAPIN, en revenant. Non, non, non, ce n'est rien.

GÉRONTE Ne saurais-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine ?

SCAPIN J'en imagine bien un ; mais je courrais risque, moi, de me faire assommer.

GÉRONTE Eh ! Scapin, montre-toi serviteur zélé. Ne m'abandonne pas, je te prie.

SCAPIN Je le veux bien. J'ai une tendresse pour vous qui ne saurait souffrir que je vous laisse sans secours.

GÉRONTE Tu en seras récompensé, je t'assure ; et je te promets cet habit-ci, quand je l'aurai un peu usé.

SCAPIN Attendez. Voici une affaire que je me suis trouvée fort à propos pour vous sauver. Il faut que vous vous mettiez dans ce sac, et que...

GÉRONTE, croyant voir quelqu'un. Ah !

SCAPIN Non, non, non, non, ce n'est personne. Il faut, dis-je, que vous vous mettiez là-dedans, et que vous vous gardiez de remuer en aucune façon. Je vous chargerai sur mon dos comme un paquet de quelque chose, et je vous porterai ainsi, au travers de vos ennemis, jusque dans votre maison, où, quand nous serons une fois, nous pourrons nous barricader et envoyer quérir main-forte contre la violence.

GÉRONTE L'invention est bonne.

SCAPIN La meilleure du monde. Vous allez voir. (A part.) Tu me paieras l'imposture.

GÉRONTE Eh ?

SCAPIN Je dis que vos ennemis seront bien attrapés. Mettez-vous bien jusqu'au fond, et surtout prenez garde de ne vous point montrer et de ne branler pas, quelque chose qui puisse arriver.

GÉRONTE Laisse-moi faire. Je saurai me tenir...

SCAPIN Cachez-vous, voici un spadassin qui vous cherche. (En contrefaisant sa voix.) "Quoi ! jé n'aurai pas l'abantage dé
tuer cé Géronte et quelqu'un par charité ne m'enseignera pas où il est ?" (A Géronte, avec sa voix ordinaire.) Ne branlez pas. (Reprenant son ton contrefait.) "Cadedis ! jé lé trouberai, se cachât-il au centre de la terre." (A Géronte, avec son ton naturel.) Ne vous montrez pas. (Tout le langage gascon est supposé de celui qu'il contrefait, et le reste de lui.) "Oh ! l'homme au sac. --Monsieur. --Jé té vaille un louis, et m'enseigne où peut être Géronte. --Vous cherchez le seigneur Géronte ? --Oui, mordi ! jé lé cherche. --Et pour quelle affaire, Monsieur ? --Pour quelle affaire ? --Oui. --Jé beux, cadédis ! lé faire mourir sous les coups de vâton. --Oh ! Monsieur, les coups de bâton ne se donnent point à des gens comme lui, et ce n'est pas un homme à être traité de la sorte. --Qui, cé fat de Géronte, cé maraud, cé vélître ? --Le seigneur Géronte, Monsieur, n'est ni fat, ni maraud, ni bélître, et vous devriez, s'il vous plaît, parler d'autre façon. --Comment ! tu mé traîtes, à moi, avec cette hauteur ? --Je défends, comme je dois, un homme d'honneur qu'on offense. --Est-ce que tu es des amis dé cé Géronte ? --Oui, Monsieur, j'en suis. --Ah ! cadédis ! tu es dé ses amis, à la vonne hure (Il donne plusieurs coups de bâton sur le sac.) Tiens ! boilà cé qué jé té vaille pour lui. Ah ! ah ! ah ! ah ! Monsieur. Ah ! ah ! Monsieur, tout beau ! Ah ! doucement, ah ! ah ! ah ! --Va, porte-lui cela dé ma part. Adiusias !" --Ah ! Diable soit le Gascon ! Ah ! (en se plaignant et remuant le dos, comme s'il avait reçu les coups de bâton).

GÉRONTE, mettant la tête hors du sac. Ah ! Scapin, je n'en puis plus.

SCAPIN Ah ! Monsieur, je suis tout moulu, et les épaules me font un mal épouvantable.

GÉRONTE Comment ! c'est sur les miennes qu'il a frappé.

SCAPIN Nenni, Monsieur, c'était sur mon dos qu'il frappait.

GÉRONTE Que veux-tu dire ? J'ai bien senti les coups, et les sens bien encore.

SCAPIN Non, vous dis-je, ce n'était que le bout du bâton qui a été jusque sur vos épaules.

GÉRONTE Tu devais donc te retirer un peu plus loin pour m'épargner...

SCAPIN, lui remet la tête dans le sac. Prenez garde, en voici un autre qui a la mine d'un étranger. (Cet endroit est de même que celui du Gascon pour le changement de langage et le jeu de théâtre.) "Parti, moi courir comme une Basque, et moi ne pouvre point troufair de tout le jour sti tiable de Gironte." (A Géronte, avec sa voix ordinaire.) Cachez-vous bien. "Dites-moi un peu, fous, Monsir l'homme, s'il ve plaît, fous savoir point où l'est sti Gironte que moi cherchair ? --Non, Monsieur, je ne sais point ou est Géronte. --Dites-moi-le, fous, frenchemente, moi li fouloir pas grande chose à lui. L'est seulemente pour le donnair une petite régal sur le dos d'une douzaine de coups de bâtonne, et de trois ou quatre petites coups d'épée au trafers de son poitrine. --Je vous assure, Monsieur, que je ne sais pas où il est. --Il me semble que j'y fois remuair quelque chose dans sti sac. --Pardonnez-moi, Monsieur. --Li est assurément quelque histoire là-tetans. --Point du tout, Monsieur. --Moi l'avoir enfie de tonner ain coup d'épée dans sti sac. --Ah ! Monsieur, gardez-vous-en bien. --Montre-le-moi un peu, fous, ce que c'être là. --Tout beau ! Monsieur. --Quement ? tout beau ? --Vous n'avez que faire de vouloir voir ce que je porte. --Et moi, je le fouloir foir, moi. --Vous ne le verrez point. --Ah ! que de badinemente ! --Ce sont hardes qui m'appartiennent. --Montre-moi fous, te dis-je. --Je n'en ferai rien. --Toi ne faire rien ? --Non. --Moi pailler de ste bâtonne dessus les épaules de toi. --Je me moque de cela. --Ah ! toi faire le trôle ! --(Donnant des coups de bâton sur le sac et criant comme s'il les recevait.) --Ahi ! ahi ! ahi ! Ah ! Monsieur, ah ! ah ! ah ! --Jusqu'au refoir. L'être là un petit leçon pour li apprendre à toi à parlair insolentemente." --Ah ! Peste soit du baragouineux ! Ah !

GÉRONTE, sortant la tête du sac. Ah ! je suis roué.

SCAPIN Ah ! je suis mort.

GÉRONTE Pourquoi diantre faut-il qu'ils frappent sur mon dos ?

SCAPIN, lui remettant la tête dans le sac. Prenez garde, voici une demi-douzaine de soldats tout ensemble. (Il contrefait plusieurs personnes ensemble.) "Allons, tâchons à trouver ce Géronte, cherchons partout. N'épargnons point nos pas. Courons toute la ville. N'oublions aucun lieu. Visitons tout. Furetons de tous les côtés. Par où irons-nous ? Tournons par là. Non, par ici. A gauche. A droite. Nenni. Si fait." (A Géronte, avec sa voix ordinaire.) Cachez-vous bien. "Ah ! camarades, voici son valet. Allons, coquin, il faut que tu nous enseignes où est ton maître. --Eh ! Messieurs, ne me maltraitez point. --Allons, dis-nous où il est. Parle. Hâte-toi. Expédions. Dépêche vite. Tôt. --Eh ! Messieurs, doucement. (Géronte met doucement la tête hors du sac et aperçoit la fourberie de Scapin.) --Si tu ne nous fais trouver ton maître tout à l'heure, nous allons faire pleuvoir sur toi une ondée de coups de bâton. --J'aime mieux souffrir toute chose que de vous découvrir mon maître. --Nous allons t'assommer. --Faites tout ce qu'il vous plaira. --Tu as envie d'être battu ? --Je ne trahirai point mon maître. --Ah ! tu en veux tâter ? Voilà... --Oh !" (Comme il est prêt de frapper, Géronte sort du sac et Scapin s'enfuit.)

GÉRONTE Ah ! infâme ! Ah ! traître ! Ah ! scélérat ! C'est ainsi que tu m'assassines !

SCENE III -- ZERBINETTE, GÉRONTE.

ZERBINETTE, en riant, sans voir Géronte. Ah ! ah ! je veux prendre un peu l'air.

GÉRONTE, se croyant seul. Tu me le payeras, je te jure.

ZERBINETTE, sans voir Géronte. Ah ! ah ! ah ! ah ! la plaisante histoire et la bonne dupe que ce vieillard !

GÉRONTE Il n'y a rien de plaisant à cela, et vous n'avez que faire d'en rire. ZERBlNETTE Quoi ! que voulez-vous dire, Monsieur ?

GÉRONTE Je veux dire que vous ne devez pas vous moquer de moi. ZERBlNETTE De vous ?

GÉRONTE Oui.

ZERBINETTE Comment ? qui songe à se moquer de vous ?

GÉRONTE Pourquoi venez-vous ici me rire au nez ?

ZERBINETTE Cela ne vous regarde point, et je ris toute seule d'un conte qu'on me vient de faire, le plus plaisant qu'on
puisse entendre ; je ne sais pas si c'est parce que je suis intéressée dans la chose, mais je n'ai jamais trouvé rien de si drôle qu'un tour qui vient d'être joué par un fils à son père pour en attraper de l'argent.

GÉRONTE Par un fils à son père pour en attraper de l'argent ?

ZERBINETTE Oui. Pour peu que vous me pressiez, vous me trouverez assez disposée à vous dire l'affaire, et j'ai une démangeaison naturelle à faire part des contes que je sais.

GÉRONTE Je vous prie de me dire cette histoire.

ZERBINETTE Je le veux bien. Je ne risquerai pas grand'chose à vous la dire, et c'est une aventure qui n'est pas pour être longtemps secrète. La destinée a voulu que je me trouvasse parmi une bande de ces personnes qu'on appelle Egyptiens, et qui, rôdant de province en province, se mêlent de dire la bonne fortune, et quelquefois de beaucoup d'autres choses. En arrivant dans cette ville, un jeune homme me vit et conçut pour moi de l'amour. Dès ce moment il s'attache à mes pas, et le voilà d'abord comme tous les jeunes gens, qui croient qu'il n'y a qu'a parler, et qu'au moindre mot qu'ils nous disent, leurs affaires sont faites ; mais il trouva une fierté qui lui fit un peu corriger ses premières pensées. Il fit connaître sa passion aux gens qui me tenaient, et il les trouva disposés à me laisser à lui moyennant quelque somme. Mais le mal de l'affaire était que mon amant se trouvait dans l'état où l'on voit très souvent la plupart des fils de famille, c'est-à-dire qu'il était dénué d'argent ; et il a un père qui, quoique riche, est un avaricieux fieffé, le plus vilain homme du monde. Attendez. Ne me saurais-je souvenir de son nom ? Hai ! Aidez-moi un peu. Ne pouvez-vous me nommer quelqu'un de cette ville qui soit connu pour être avare au dernier point ?

GÉRONTE Non.

ZERBINETTE Il y a à son nom du ron... ronte. Or... Oronte. Non. Gé... Géronte. Oui. Géronte, justement ; voila mon vilain, je l'ai trouvé, c'est ce ladre-là que je dis. Pour venir à notre conte, nos gens ont voulu aujourd'hui partir de cette ville, et mon amant m'allait perdre, faute d'argent, si, pour en tirer de son père, il n'avait trouvé de secours dans l'industrie d'un serviteur qu'il a. Pour le nom du serviteur, je le sais à merveille. Il s'appelle Scapin ; c'est un homme incomparable, et il mérite toutes les louanges qu'on peut donner.

GÉRONTE, à part. Ah ! coquin que tu es !

ZERBINETTE Voici le stratagème dont il s'est servi pour attraper sa dupe. Ah ! ah ! ah ! ah ! Je ne saurais m'en souvenir que je ne rie de tout mon coeur. Ah ! ah ! ah ! Il est allé chercher ce chien d'avare ! ah ! ah ! ah ! et lui a dit qu'en se promenant sur le port avec son fils, hi ! hi ! ils avaient vu une galère turque où on les avait invités d'entrer ; qu'un jeune Turc leur y avait donné la collation, ah ! que, tandis qu'ils mangeaient, on avait mis la galère en mer, et que le Turc l'avait renvoyé lui seul à terre dans un esquif, avec l'ordre de dire au père de son maître qu'il emmenait son fils en Alger, s'il ne lui envoyait tout à l'heure cinq cents écus. Ah ! ah ! ah ! Voilà mon ladre, mon vilain, dans de furieuses angoisses ; et la tendresse qu'il a pour son fils fait un combat étrange avec son avarice. Cinq cents écus qu'on lui demande sont justement cinq cents coups de poignard qu'on lui donne. Ah ! ah ! ah ! Il ne peut se résoudre à tirer cette somme de ses entrailles, et la peine qu'il souffre lui fait trouver cent moyens ridicules pour ravoir son fils. Ah ! ah ! Il veut envoyer la justice en mer après la galère du Turc. Ah ! ah ! ah ! Il sollicite son valet de s'aller offrir à tenir la place de son fils jusqu'a ce qu'il ait amassé l'argent qu'il n'a pas envie de donner. Ah ! ah ! ah ! il abandonne, pour faire les cinq cents écus, quatre ou cinq vieux habits qui n'en valent pas trente. Ah ! ah ! ah ! Le valet lui fait comprendre à tous coups l'impertinence de ses propositions, et chaque réflexion est douloureusement accompagnée d'un : "Mais que diable allait-il faire à cette galère ! Ah ! maudite galère ! Traître de Turc !" Enfin, après plusieurs détours, après avoir longtemps gémi et soupiré... Mais il me semble que vous ne riez point de mon conte. Qu'en dites-vous ?

GÉRONTE Je dis que le jeune homme est un pendard, un insolent, qui sera puni par son père du tour qu'il lui a fait ; que l'Egyptienne est une malavisée, une impertinente, de dire des injures à un homme d'honneur qui saura lui apprendre à venir ici débaucher les enfants de famille, et que le valet est un scélérat qui sera par Géronte envoyé au gibet avant qu'il soit demain.

SCENE IV -- SYLVESTRE, ZERBINETTE.

SYLVESTRE Où est-ce donc que vous vous échappez ? Savez-vous bien que vous venez de parler là au père de votre amant ?

ZERBINETTE Je viens de m'en douter et je me suis adressé à lui-même sans y penser, pour lui conter son histoire.

SYLVESTRE Comment, son histoire ?

ZERBINETTE Oui, j'étais toute remplie du conte, et je brûlais de le redire. Mais qu'importe ? Tant pis pour lui. Je ne vois pas que les choses pour nous en puissent être ni pis ni mieux.

SYLVESTRE Vous aviez grande envie de babiller ; et c'est avoir bien de la langue que de ne pouvoir se taire de ses propres affaires.

ZERBINETTE N'aurait-il pas appris cela de quelque autre ?

SCENE V -- ARGANTE, SYLVESTRE.

ARGANTE Holà ! Sylvestre.

SYLVESTRE, à Zerbinette. Rentrez dans la maison. Voila mon maître qui m'appelle.

ARGANTE Vous vous êtes donc accordés, coquin ; vous vous êtes accordés, Scapin, vous et mon fils, pour me fourber, et
vous croyez que je l'endure ?

SYLVESTRE Ma foi, Monsieur, si Scapin vous fourbe, je m'en lave les mains, et vous assure que je n'y trempe en aucune façon.

ARGANTE Nous verrons cette affaire, pendard, nous verrons cette affaire, et je ne prétends pas qu'on me fasse passer la plume par le bec.

SCENE VI -- GÉRONTE, ARGANTE, SYLVESTRE.

GÉRONTE Ah ! seigneur Argante, vous me voyez accablé de disgrâce.

ARGANTE Vous me voyez aussi dans un accablement horrible.

GÉRONTE Le pendard de Scapin, par une fourberie, m'a attrapé cinq cents écus.

ARGANTE Le même pendard de Scapin, par une fourberie aussi, m'a attrapé deux cents pistoles.

GÉRONTE Il ne s'est pas contenté de m'attraper cinq cents écus, il m'a traité d'une manière que j'ai honte de dire. Mais il me la payera.

ARGANTE Je veux qu'il me fasse raison de la pièce qu'il m'a jouée.

GÉRONTE Et je prétends faire de lui une vengeance exemplaire.

SYLVESTRE, à part. Plaise au Ciel que dans tout ceci je n'aie point ma part !

GÉRONTE Mais ce n'est pas encore tout, seigneur Argante, et un malheur nous est toujours l'avant-coureur d'un autre. Je me réjouissais aujourd'hui de l'espérance d'avoir ma fille, dont je faisais toute ma consolation, et je viens d'apprendre de mon homme qu'elle est partie, il y a longtemps, de Tarente, et qu'on y croit qu'elle a péri dans le vaisseau ou elle s'embarqua.

ARGANTE Mais pourquoi, s'il vous plaît, la tenir à Tarente, et ne vous être pas donné la joie de l'avoir avec vous ?

GÉRONTE J'ai eu mes raisons pour cela, et des intérêts de famille m'ont obligé jusques ici à tenir secret ce second mariage.
Mais que vois-je ?

SCENE VII -- NÉRINE, ARGANTE, GÉRONTE, SYLVESTRE.

GÉRONTE Ah ! te voilà, nourrice ?

NÉRINE, se jetant à ses genoux. Ah ! seigneur Pandolphe, que...

GÉRONTE Appelle-moi Géronte, et ne te sers plus de ce nom. Les raisons ont cessé, qui m'avaient obligé à le prendre parmi
vous à Tarente.

NÉRINE Las ! que ce changement de nom nous a causé de troubles et d'inquiétudes dans les soins que nous avons pris de vous venir chercher ici !

GÉRONTE Où est ma fille et sa mère ?

NÉRINE Votre fille, Monsieur, n'est pas loin d'ici. Mais, avant que de vous la faire voir, il faut que je vous demande pardon de l'avoir mariée, dans l'abandonnement où, faute de vous rencontrer, je me suis trouvée avec elle.

GÉRONTE Ma fille mariée !

NÉRINE Oui, monsieur.

GÉRONTE Et avec qui ?

NÉRINE Avec un jeune homme nommé Octave, fils d'un certain seigneur Argante.

GÉRONTE O ciel !

ARGANTE Quelle rencontre !

GÉRONTE Mène-nous, mène-nous promptement où elle est.

NÉRINE Vous n'avez qu'à entrer dans ce logis.

GÉRONTE Passe devant. Suivez-moi, suivez-moi, seigneur Argante.

SYLVESTRE Voilà une aventure qui est tout à fait surprenante !

SCENE VIII -- SCAPIN, SYLVESTRE.

SCAPIN Hé bien ! Sylvestre, que font nos gens ?

SYLVESTRE J'ai deux avis à te donner. L'un, que l'affaire d'Octave est accommodée. Notre Hyacinte s'est trouvée la fille du seigneur Géronte ; et le hasard a fait ce que la prudence des pères avait délibéré. L'autre avis, c'est que les deux vieillards font
contre toi des menaces épouvantables, et surtout le seigneur Géronte.

SCAPIN Cela n'est rien. Les menaces ne m'ont jamais fait mal, et ce sont des nuées qui passent bien loin sur nos têtes.

SYLVESTRE Prends garde à toi ; les fils pourraient bien raccommoder avec les pères, et toi demeurer dans la nasse.

SCAPIN Laisse-moi faire, je trouverai moyen d'apaiser leur courroux, et...

SYLVESTRE Retire-toi, les voilà qui sortent.

SCENE IX -- GÉRONTE, ARGANTE, SYLVESTRE, NÉRINE, HYACINTE.

GÉRONTE Allons, ma fille, venez chez moi. Ma joie aurait été parfaite si j'y avais pu voir votre mère avec vous.

ARGANTE Voici Octave tout à propos.

SCENE X -- OCTAVE, ARGANTE, GÉRONTE, HYACINTE, NÉRINE, ZERBINETTE,
SYLVESTRE.

ARGANTE Venez, mon fils, venez vous réjouir avec nous de l'heureuse aventure de votre mariage. Le ciel...

OCTAVE, sans voir Hyacinte. Non, mon père, toutes vos propositions de mariage ne serviront de rien. Je dois lever le masque avec vous, et l'on vous a dit mon engagement.

ARGANTE Oui ; mais tu ne sais pas...

OCTAVE Je sais tout ce qu'il faut savoir.

ARGANTE Je veux te dire que la fille du seigneur Géronte...

OCTAVE La fille du seigneur Géronte ne me sera jamais de rien.

GÉRONTE C'est elle...

OCTAVE, à Géronte. Non, Monsieur, je vous demande pardon, mes résolutions sont prises.

SYLVESTRE, à Octave. Ecoutez.

OCTAVE Non, tais-toi, je n'écoute rien.

ARGANTE, à Octave. Ta femme...

OCTAVE Non, vous dis-je, mon père, je mourrai plutôt que de quitter mon aimable Hyacinte. (Traversant le théâtre pour aller à elle.) Oui, vous avez beau faire, la voilà celle à qui ma foi est engagée ; je l'aimerai toute ma vie, et je ne veux point d'autre femme...

ARGANTE Hé bien ! c'est elle qu'on te donne. Quel diable d'étourdi, qui suit toujours sa pointe !

HYACINTE, montrant Géronte. Oui, Octave, voila mon père que j'ai trouve, et nous nous voyons hors de peine.

GÉRONTE Allons chez moi, nous serons mieux qu'ici pour nous entretenir.

HYACINTE, montrant Zerbinette. Ah ! mon père, je vous demande par grâce que je ne sois pas séparée de l'aimable personne que vous voyez ; elle a un mérite qui vous fera concevoir de l'estime pour elle quand il sera connu de vous.

GÉRONTE Tu veux que je tienne chez moi une personne qui est aimée de ton frère et qui m'a dit tantôt au nez mille sottises de moi-même !

ZERBINETTE Monsieur, je vous prie de m'excuser. Je n'aurais pas parlé de la sorte, si j'avais su que c'était vous, et je ne vous connaissais que de réputation.

GÉRONTE Comment ! que de réputation ?

HYACINTE Mon père, la passion que mon frère a pour elle n'a rien de criminel, et je réponds de sa vertu.

GÉRONTE Voilà qui est fort bien. Ne voudrait-on point que je mariasse mon fils avec elle ! Une fille qui, inconnue, fait le métier de coureuse !

SCENE XI -- LÉANDRE, OCTAVE, HYACINTE, ZERBINETTE, ARGANTE, GÉRONTE, SYLVESTRE, NÉRINE.

LÉANDRE Mon père, ne vous plaignez point que j'aime une inconnue sans naissance et sans bien. Ceux de qui je l'ai rachetée viennent de me découvrir qu'elle est de cette ville et d'honnête famille ; que ce sont eux qui l'ont dérobée à l'âge de quatre ans ; et voici un bracelet qu'ils m'ont donné, qui pourra nous aider à trouver ses parents.

ARGANTE Hélas ! à voir ce bracelet, c'est ma fille que je perdis à l'âge que vous dites.

GÉRONTE Votre fille ?

ARGANTE Oui, ce l'est, et j'y vois tous les traits qui m'en peuvent rendre assuré.

HYACINTE O Ciel ! que d'aventures extraordinaires !

SCENE XII -- CARLE, LÉANDRE, OCTAVE, GÉRONTE, ARGANTE, HYACINTE,
ZERBINETTE, SYLVESTRE, NÉRINE.

CARLE Ah ! Messieurs, il vient d'arriver un accident étrange.

GÉRONTE Quoi ?

CARLE Le pauvre Scapin...

GÉRONTE C'est un coquin que je veux pendre.

CARLE Hélas ! Monsieur, vous ne serez pas en peine de cela. En passant contre un bâtiment, il lui est tombé sur la tête un marteau de tailleur de pierre qui lui a brisé l'os et découvert toute la cervelle. Il se meurt, et il a prié qu'on l'apportât ici pour vous pouvoir parler avant que de mourir.

ARGANTE Où est-il ?

CARLE Le voilà.

SCENE XIII -- SCAPIN, CARLE, GÉRONTE, ARGANTE, etc.

SCAPIN, apporté par deux hommes, et la tête entourée de linges, comme s'il avait été bien blessé.
Ahi ! ahi ! Messieurs, vous me voyez... Ahi ! vous me voyez dans un étrange état. Ahi ! Je n'ai pas voulu mourir sans venir demander pardon à toutes les personnes que je puis avoir offensées. Ahi ! oui, Messieurs, avant que de rendre le dernier soupir, je vous conjure de tout mon coeur de vouloir me pardonner tout ce que je puis vous avoir fait, et principalement le seigneur Argante et le seigneur Géronte. Ahi !

ARGANTE
Pour moi, je te pardonne ; va, meurs en repos...

SCAPIN, à Géronte.
C'est vous, Monsieur, que j'ai le plus offensé par les coups de bâton que...

GÉRONTE Ne parle pas davantage, je te pardonne aussi.

SCAPIN C'a été une témérité bien grande à moi que les coups de bâton que je...

GÉRONTE Laissons cela.

SCAPIN J'ai, en mourant, une douleur inconcevable des coups de bâton que...

GÉRONTE Mon Dieu, tais-toi.

SCAPIN Les malheureux coups de bâton que je vous...

GÉRONTE Tais-toi, te dis-je, j'oublie tout.

SCAPIN Hélas ! quelle bonté ! Mais est-ce de bon coeur, Monsieur, que vous me pardonnez ces coups de bâton que...

GÉRONTE Eh ! oui. Ne parlons plus de rien ; je te pardonne tout : voilà qui est fait.

SCAPIN Ah ! Monsieur, je me sens tout soulagé depuis cette parole.

GÉRONTE Oui ; mais je te pardonne à la charge que tu mourras.

SCAPIN Comment, Monsieur ?

GÉRONTE Je me dédis de ma parole si tu réchappes.

SCAPIN Ahi ! ahi ! Voila mes faiblesses qui me reprennent.

ARGANTE Seigneur Géronte, en faveur de notre joie, il faut lui pardonner sans condition.

GÉRONTE Soit.

ARGANTE Allons souper ensemble pour mieux goûter notre plaisir.

SCAPIN Et moi, qu'on me porte au bout de la table, en attendant que je meure.