Molière, Jean
L'Avare
Acte Premier

SCÈNE PREMIERE

Personnages: VALERE, ELISE.
VALERE
Hé quoi ? charmante Elise, vous devenez mélancolique, après les obligeantes assurances que vous avez eu la bonté de me donner de votre foi ? Je vous vois soupirer, hélas ! au milieu de ma joie. Est-ce du regret, dites-moi, de m'avoir fait heureux, et vous repentez-vous de cet engagement où mes feux ont pu vous contraindre ?
ELISE
Non, Valère, je ne puis pas me repentir de tout ce que je fais pour vous. Je m'y sens entraîner par une trop douce puissance, et je n'ai pas même la force de souhaiter que les choses ne fussent pas. Mais, a vous dire vrai, le succès me donne de l'inquiétude, et je crains fort de vous aimer un peu plus que je ne devrais.
VALERE
Hé ! que pouvez-vous craindre, Elise, dans les bontés que vous avez pour moi?
ELISE
Hélas! cent choses à la fois : l'emportement d'un père, les reproches d'une famille, les censures du monde ; mais plus que tout, Valère, le changement de votre coeur, et cette froideur criminelle dont ceux de votre sexe payent le plus souvent les témoignages trop ardents d'une innocente amour.
VALERE
Ah! ne me faites pas ce tort de juger de moi par les autres. Soupçonnez-moi de tout, Elise, plutôt que de manquer à ce que je vous dois. Je vous aime trop pour cela, et mon amour pour vous durera autant que ma vie.
ELISE
Ah ! Valère, chacun tient les mêmes discours. Tous les hommes sont semblables par les paroles, et ce n'est que les actions qui les découvrent différents.
VALERE
Puisque les seules actions font connaître ce que nous sommes, attendez donc au moins à juger de mon coeur par elles, et ne me cherchez point des crimes dans les injustes craintes d'une fâcheuse prévoyance. Ne m'assassinez point, je vous prie, par les sensibles coups d'un soupçon outrageux, et donnez-moi le temps de vous convaincre, par mille et mille preuves, de l'honnêteté de mes feux.
ELISE
Hélas ! qu'avec facilité on se laisse persuader par les personnes que l'on aime ! Oui, Valère, je tiens votre coeur incapable de m'abuser. Je crois que vous m'aimez d'un véritable amour, et que vous me serez fidèle ; je n'en veux point du tout douter, et je retranche mon chagrin aux appréhensions du blâme qu'on pourra me donner.
VALERE
Mais pourquoi cette inquiétude ?
ELISE
Je n'aurais rien à craindre si tout le monde vous voyait des yeux dont je vous vois, et je trouve en votre personne de quoi avoir raison aux choses que je fais pour vous. Mon coeur, pour sa défense, a tout votre mérite, appuyé du secours d'une reconnaissance où le ciel m'engage envers vous. Je me représente à toute heure ce péril étonnant qui commença de nous offrir aux regards l'un de l'autre, cette générosité surprenante qui vous fit risquer votre vie pour dérober la mienne à la fureur des ondes, ces soins pleins de tendresse que vous me fîtes éclater après m'avoir tirée de l'eau et les hommages assidus de cet ardent amour que ni le temps ni les difficultés n'ont rebuté, et qui, vous faisant négliger et parents et patrie, arrête vos pas en ces lieux, y tient en ma faveur votre fortune déguisée, et vous a réduit, pour me voir, à vous revêtir de l'emploi de domestique de mon père. Tout cela fait chez moi sans doute un merveilleux effet, et c'en est assez, à mes yeux, pour me justifier l'engagement où j'ai pu consentir ; mais ce n'est pas assez peut-être pour le justifier aux autres, et je ne suis pas sûre qu'on entre dans mes sentiments.
VALERE
De tout ce que vous avez dit, ce n'est que par mon seul amour que je prétends auprès de vous mériter quelque chose ; et, quant aux scrupules que vous avez, votre père lui-même ne prend que trop de soin de vous justifier à tout le monde, et l'excès de son avarice et la manière austère dont il vit avec ses enfants pourraient autoriser des choses plus étranges. Pardonnez-moi, charmante Elise, si j'en parle ainsi devant vous : vous savez que sur ce chapitre on n'en peut pas dire de bien. Mais enfin, si je puis, comme je l'espère, retrouver mes parents, nous n'aurons pas beaucoup de peine à nous les rendre favorables. J'en attends des nouvelles avec impatience, et j'en irai chercher moi-même si elles tardent à venir.
ELISE
Ah! Valère, ne bougez d'ici, je vous prie, et songez seulement à vous bien mettre dans l'esprit de mon père.
VALERE
Vous voyez comme je m'y prends, et les adroites complaisances qu'il m'a fallu mettre en usage pour m'introduire à son service; sous quel masque de sympathie et de rapports de sentiments je me déguise pour lui plaire, et quel personnage je joue tous les jours avec lui afin d'acquérir sa tendresse. J'y fais des progrès admirables, et j'éprouve que pour gagner les hommes, il n'est point de meilleure voie que de se parer à leurs yeux de leurs inclinations, que de donner dans leurs maximes, encenser leurs défauts et applaudir à ce qu'ils font. On n'a que faire d'avoir peur de trop charger la complaisance, et la manière dont on les joue a beau être visible, les plus fins toujours sont de grandes dupes du côté de la flatterie, et il n'y a rien de si impertinent et de si ridicule qu'on ne fasse avaler lorsqu'on l'assaisonne en louange. La sincérité souffre un peu au métier que je fais ; mais, quand on a besoin des hommes, il faut bien s'ajuster à eux, et, puisqu'on ne saurait les gagner que par là, ce n'est pas la faute de ceux qui flattent, mais de ceux qui veulent être flattés.
ELISE
Mais que ne tâchez-vous aussi de gagner l'appui de mon frère en cas que la servante s'avisât de révéler notre secret ?
VALERE
On ne peut pas ménager l'un et l'autre ; et l'esprit du père et celui du fils sont des choses si opposées qu'il est difficile d'accommoder ces deux confidences ensemble. Mais vous, de votre part, agissez auprès de votre frère et servez-vous de l'amitié qui est entre vous deux pour le jeter dans nos intérêts. Il vient. Je me retire. Prenez ce temps pour lui parler, et ne lui découvrez de notre affaire que ce que vous jugerez à propos.
ELISE
Je ne sais si j'aurai la force de lui faire cette confidence.

SCÈNE II

Personnages: CLEANTE, ELISE.
CLEANTE
Je suis bien aise de vous trouver seule, ma soeur, et je brûlais de vous parler pour m'ouvrir à vous d'un secret.
ELISE
Me voilà prête à vous ouïr, mon frère. Qu'avez-vous à me dire ?
CLEANTE
Bien des choses, ma soeur, enveloppées dans un mot. J'aime.
ELISE
Vous aimez ?
CLEANTE
Oui, j'aime. Mais avant que d'aller plus loin, je sais que je dépends d'un père, et que le nom de fils me soumet à ses volontés ; que nous ne devons point engager notre foi sans le consentement de ceux dont nous tenons le jour ; que le ciel les a faits les maîtres de nos voeux, et qu'il nous est enjoint de n'en disposer que par leur conduite ; que, n'étant prévenus d'aucune folle ardeur, ils sont en état de se tromper bien moins que nous et de voir beaucoup mieux ce qui nous est propre ; qu'il en faut plutôt croire les lumières de leur prudence que l'aveuglement de notre passion, et que l'emportement de la jeunesse nous entraîne le plus souvent dans des précipices fâcheux. Je vous dis tout cela, ma soeur, afin que vous ne vous donniez pas la peine de me le dire, car enfin mon amour ne veut rien écouter, et je vous prie de ne me point faire de remontrances.
ELISE
Vous êtes-vous engagé, mon frère, avec celle que vous aimez ?
CLEANTE
Non ; mais j'y suis résolu, et je vous conjure encore une fois de ne me point apporter de raisons pour m'en dissuader.
ELISE
Suis-je, mon frère, une si étrange personne ?
CLEANTE
Non, ma soeur; mais vous n'aimez pas, vous ignorez la douce violence qu'un tendre amour fait sur nos coeurs, et j'appréhende votre sagesse.
ELISE
Hélas ! mon frère, ne parlons point de ma sagesse Il n'est personne qui n'en manque du moins une fois en sa vie ; et, si je vous ouvre mon coeur, peut-être serai-je à vos yeux bien moins sage que vous.
CLEANTE
Ah! plût au ciel que votre âme, comme la mienne...
ELISE
Finissons auparavant votre affaire, et me dites qui est celle que vous aimez.
CLEANTE
Une jeune personne qui loge depuis peu en ces quartiers, et qui semble être faite pour donner de l'amour à tous ceux qui la voient. La nature, ma soeur, n'a rien formé de plus aimable, et je me sentis transporté dès le moment que je la vis. Elle se nomme Mariane et vit sous la conduite d'une bonne femme de mère qui est presque toujours malade et pour qui cette aimable fille a des sentiments d'amitié qui ne sont pas imaginables. Elle la sert, la plaint, et la console avec une tendresse qui vous toucherait l'âme. Elle se prend d'un air le plus charmant du monde aux choses qu'elle fait et l'on voit briller mille grâces en toutes ses actions : une douceur pleine d'attraits, une bonté toute engageante, une honnêteté adorable, une... Ah ! ma soeur, je voudrais que vous l'eussiez vue.
ELISE
J'en vois beaucoup, mon frère, dans les choses que vous me dites, et, pour comprendre ce qu'elle est, il me suffit que vous l'aimez.
CLEANTE
J'ai découvert sous main qu'elles ne sont pas fort accommodées et que leur discrète conduite a de la peine à étendre à tous leurs besoins le bien qu'elles peuvent avoir. Figurez-vous, ma soeur, quelle joie ce peut être que de relever la fortune d'une personne que l'on aime, que de donner adroitement quelques petits secours aux modestes nécessités d'une vertueuse famille, et concevez quel déplaisir ce m'est de voir que par l'avarice d'un père je sois dans l'impuissance de goûter cette joie et de faire éclater à cette belle aucun témoignage de mon amour.
ELISE
Oui, je conçois assez, mon frère, quel doit être votre chagrin.
CLEANTE
Ah ! ma soeur, il est plus grand qu'on ne peut croire : car enfin peut-on rien voir de plus cruel que cette rigoureuse épargne qu'on exerce sur nous, que cette sécheresse étrange où l'on nous fait languir ? Et que nous servira d'avoir du bien, s'il ne nous vient que dans le temps que nous ne serons plus dans le bel âge d'en jouir, et, si pour m'entretenir même, il faut que maintenant je m'engage de tous côtés, si je suis réduit avec vous à chercher tous les jours le secours des marchands pour avoir moyen de porter des habits raisonnables ? Enfin j'ai voulu vous parler pour m'aider à sonder mon père sur les sentiments où je suis ; et, si je l'y trouve contraire, j'ai résolu d'aller en d'autres lieux avec cette aimable personne jouir de la fortune que le ciel voudra nous offrir. Je fais chercher partout pour ce dessein de l'argent à emprunter ; et, si vos affaires, ma soeur, sont semblables aux miennes, et qu'il faille que notre père s'oppose à nos désirs, nous le quitterons là tous deux, et nous affranchirons de cette tyrannie où nous tient depuis si longtemps son avarice insupportable.
ELISE
Il est bien vrai que tous les jours il nous donne de plus en plus sujet de regretter la mort de notre mère et que...
CLEANTE
J'entends sa voix. Eloignons-nous un peu pour achever notre confidence, et nous joindrons après nos forces pour venir attaquer la dureté de son humeur.

SCÈNE III

Personnages: HARPAGON, LA FLECHE.
HARPAGON
Hors d'ici tout à l'heure, et qu'on ne réplique pas ! Allons, que l'on détale de chez moi, maître juré filou, vrai gibier de potence ! LA FLECHE, à part. -- Je n'ai jamais rien vu de si méchant que ce maudit vieillard, et je pense, sauf correction, qu'il a le diable au corps.
HARPAGON
Tu murmures entre tes dents?
LA FLECHE
Pourquoi me chassez-vous?
HARPAGON
C'est bien à toi, pendard, à me demander des raisons ! Sors vite, que je ne t'assomme.
LA FLECHE
Qu'est-ce que je vous ai fait ?
HARPAGON
Tu m'as fait, que je veux que tu sortes.
LA FLECHE
Mon maître, votre fils, m'a donné ordre de l'attendre.
HARPAGON
Va-t'en l'attendre dans la rue, et ne sois point dans ma maison, planté tout droit comme un piquet à observer ce qui se passe et faire ton profit de tout. Je ne veux point avoir sans cesse devant moi un espion de mes affaires, un traître dont les yeux maudits assiègent toutes mes actions, dévorent ce que je possède, et furètent de tous côtés pour voir s'il n'y a rien à voler.
LA FLECHE
Comment diantre voulez-vous qu'on fasse pour vous voler ? Etes-vous un homme volable, quand vous renfermez toutes choses et faites sentinelle jour et nuit ?
HARPAGON
Je veux renfermer ce que bon me semble et faire sentinelle comme il me plaît. Ne voilà pas de mes mouchards qui prennent garde à ce qu'on fait ? (A part.) Je tremble qu'il n'ait soupçonné quelque chose de mon argent. (Haut.) Ne serais-tu point homme à aller faire courir le bruit que j'ai chez moi de l'argent caché ?
LA FLECHE
Vous avez de l'argent caché ?
HARPAGON
Non, coquin, je ne dis pas cela. (A part.) J'enrage! (Haut.) Je demande si malicieusement tu n'irais point faire courir le bruit que j'en ai.
LA FLECHE
Hé ! que nous importe que vous en ayez ou que vous n'en ayez pas, si c'est pour nous la même chose ?
HARPAGON
Tu fais le raisonneur! Je te baillerai de ce raisonnement-ci par les oreilles. (Il lève la main pour lui donner un soufflet.) Sors d'ici, encore une fois.
LA FLECHE
Hé bien, je sors.
HARPAGON
Attends. Ne m'emportes-tu rien ?
LA FLECHE
Que vous emporterais-je ?
HARPAGON
Viens çà, que je voie. Montre-moi tes mains.
LA FLECHE
Les voilà.
HARPAGON
Les autres.
LA FLECHE
Les autres ?
HARPAGON
Oui.
LA FLECHE
Les voilà. HARPAGON, désignant les chausses. -- N'as-tu rien mis ici dedans ?
LA FLECHE
Voyez vous-même. HARPAGON, tâtant le bas de ses chausses. -- Ces grands hauts-de-chausses sont propres à devenir les receleurs des choses qu'on dérobe, et je voudrais qu'on en eût fait pendre quelqu'un. LA FLECHE, à part. -- Ah ! qu'un homme comme cela mériterait bien ce qu'il craint, et que j'aurais de joie à la voler !
HARPAGON
Euh ?
LA FLECHE
Quoi ?
HARPAGON
Qu'est-ce que tu parles de voler ?
LA FLECHE
Je dis que vous fouillez bien partout pour voir si je vous ai volé.
HARPAGON
C'est ce que je veux faire. (Il fouille dans les poches de La Flèche.) LA FLECHE, à part. -- La peste soit de l'avarice et des avaricieux !
HARPAGON
Comment ? que dis-tu ?
LA FLECHE
Ce que je dis ?
HARPAGON
Oui. Qu'est-ce que tu dis d'avarice et d'avaricieux ?
LA FLECHE
Je dis que la peste soit de l'avarice et des avaricieux !
HARPAGON
De qui veux-tu parler ?
LA FLECHE
Des avaricieux.
HARPAGON
Et qui sont-ils, ces avaricieux?
LA FLECHE
Des vilains et des ladres.
HARPAGON
Mais qui est-ce que tu entends par là ?
LA FLECHE
De quoi vous mettez-vous en peine ?
HARPAGON
Je me mets en peine de ce qu'il faut.
LA FLECHE
Est-ce que vous croyez que je veux parler de vous ?
HARPAGON
Je crois ce que je crois; mais je veux que tu me dises à qui tu parles quand tu dis cela.
LA FLECHE
Je parle... je parle à mon bonnet.
HARPAGON
Et moi, je pourrais bien parler à ta barrette.
LA FLECHE
M'empêcherez-vous de maudire les avaricieux ?
HARPAGON
Non ; mais je t'empêcherai de jaser et d'être insolent. Tais-toi.
LA FLECHE
Je ne nomme personne.
HARPAGON
Je te rosserai si tu parles.
LA FLECHE
Qui se sent morveux, qu'il se mouche.
HARPAGON
Te tairas-tu?
LA FLECHE
Oui, malgré moi.
HARPAGON
Ah ! Ah ! LA FLECHE, lui montrant une des poches de son justaucorps. -- Tenez, voilà encore une poche. Etes-vous satisfait?
HARPAGON
Allons, rends-le-moi sans te fouiller.
LA FLECHE
Quoi?
HARPAGON
Ce que tu m as pris.
LA FLECHE
Je ne vous ai rien pris du tout.
HARPAGON
Assurément ?
LA FLECHE
Assurément.
HARPAGON
Adieu. Va-t-en à tous les diables.
LA FLECHE
Me voilà fort bien congédié.
HARPAGON
Je te le mets sur ta conscience au moins ! Voilà un pendard de valet qui m'incommode fort, et je ne me plais point à voir ce chien de boiteux-là.

SCÈNE IV

Personnages: HARPAGON, ELISE, CLEANTE.
HARPAGON
Certes ce n'est pas une petite peine que de garder chez soi une grande somme d'argent, et bien heureux qui a tout son fait bien placé et ne conserve seulement que ce qu'il faut pour sa dépense. On n'est pas peu embarrassé à inventer dans toute une maison une cache fidèle : car, pour moi, les coffres-forts me sont suspects, et je ne veux jamais m'y fier. Je les tiens justement une franche amorce à voleurs, et c'est toujours la première chose que l'on va attaquer. Cependant, je ne sais si j'aurai bien fait d'avoir enterré dans mon jardin dix mille écus qu'on me rendit hier. Dix mille écus en or chez soi est une somme assez... (Ici le frère et la soeur paraissent, s'entretenant bas.) O ciel! je me serai trahi moi-même. La chaleur m'aura emporté, et je crois que j'ai parlé haut en raisonnant tout seul... Qu'est-ce ?
CLEANTE
Rien, mon père.
HARPAGON
Y a-t-il longtemps que vous êtes là ?
ELISE
Nous ne venons que d'arriver.
HARPAGON
Vous avez entendu...
CLEANTE
Quoi, mon père ?
HARPAGON
Là...
ELISE
Quoi ?
HARPAGON
Ce que je viens de dire.
CLEANTE
Non.
HARPAGON
Si fait, si fait.
ELISE
Pardonnez-moi.
HARPAGON
Je vois bien que vous en avez ouï quelques mots. C'est que je m'entretenais en moi-même de la peine qu'il y a aujourd'hui à trouver de l'argent, et je disais qu'il est bien heureux qui peut avoir dix mille écus chez soi.
CLEANTE
Nous feignions à vous aborder de peur de vous interrompre.
HARPAGON
Je suis bien aise de vous dire cela, afin que vous n'alliez pas prendre les choses de travers et vous imaginer que je dise que c'est moi qui ai dix mille écus.
CLEANTE
Nous n'entrons point dans vos affaires.
HARPAGON
Plût à Dieu que je les eusse, dix mille écus !
CLEANTE
Je ne crois pas.
HARPAGON
Ce serait une bonne affaire pour moi.
ELISE
Ces sont des choses...
HARPAGON
J'en aurais bon besoin.
CLEANTE
Je pense que...
HARPAGON
Cela m'accommoderait fort.
ELISE
Vous êtes...
HARPAGON
Et je ne me plaindrais pas, comme je le fais, que le temps est misérable.
CLEANTE
Mon Dieu, mon père, vous n'avez pas lieu de vous plaindre et l'on sait que vous avez assez de bien.
HARPAGON
Comment ! j'ai assez de bien ? Ceux qui le disent en ont menti. Il n'y a rien de plus faux, et ce sont des coquins qui font courir tous ces bruits-là.
ELISE
Ne vous mettez point en colère.
HARPAGON
Cela est étrange que mes propres enfants me trahissent et deviennent mes ennemis.
CLEANTE
Est-ce être votre ennemi que de dire que vous avez du bien ?
HARPAGON
Oui. De pareils discours et les dépenses que vous faites seront cause qu'un de ces jours on me viendra chez moi couper la gorge, dans la pensée que je suis tout cousu de pistoles.
CLEANTE
Quelle grande dépense est-ce que je fais ?
HARPAGON
Quelle ? Est-il rien de plus scandaleux que ce somptueux équipage que vous promenez par la ville ? Je querellais hier votre soeur, mais c'est encore pis. Voilà qui crie vengeance au ciel ; et, à vous prendre depuis les pieds jusqu'à la tête, il y aurait là de quoi faire une bonne constitution. Je vous l'ai dit vingt fois, mon fils, toutes vos manières me déplaisent fort : vous donnez furieusement dans le marquis, et pour aller ainsi vêtu, il faut bien que vous me dérobiez.
CLEANTE
Hé ! comment vous dérober ?
HARPAGON
Que sais-je ? Ou pouvez-vous donc prendre de quoi entretenir l'état que vous portez ?
CLEANTE
Moi, mon père ? C'est que je joue, et, comme je suis fort heureux, je mets sur moi tout l'argent que je gagne.
HARPAGON
C'est fort mal fait. Si vous êtes heureux au jeu, vous en devriez profiter et mettre à honnête intérêt l'argent que vous gagnez, afin de le trouver un jour... Je voudrais bien savoir, sans parler du reste, à quoi servent tous ces rubans dont vous voilà lardé depuis les pieds jusqu'à la tête, et si une demi-douzaine d'aiguillettes ne suffit pas pour attacher un haut-de-chausses ? Il est bien nécessaire d'employer de l'argent à des perruques, lorsque l'on peut porter des cheveux de son cru, qui ne coûtent rien ! Je vais gager qu'en perruques et rubans il y a du moins vingt pistoles ; et vingt pistoles rapportent par année dix-huit livres six sols huit deniers, à ne les placer qu'au denier douze.
CLEANTE
Vous avez raison.
HARPAGON
Laissons cela, et parlons d'autre affaire. Euh ? (Bas, à part.) Je crois qu'ils se font signe l'un à l'autre de me voler ma bourse. (Haut.) Que veulent dire ces gestes-là ?
ELISE
Nous marchandons, mon frère et moi, à qui parlera le premier, et nous avons tous deux quelque chose à vous dire.
HARPAGON
Et moi, j'ai quelque chose aussi à vous dire à tous deux.
CLEANTE
C'est de mariage, mon père, que nous désirons vous parler.
HARPAGON
Et c'est de mariage aussi que je veux vous entretenir.
ELISE
Ah ! mon père !
HARPAGON
Pourquoi ce cri ? Est-ce le mot, ma fille, ou la chose qui vous fait peur ?
CLEANTE
Le mariage peut nous faire peur à tous deux, de la façon que vous pouvez l'entendre, et nous craignons que nos sentiments ne soient pas d'accord avec votre choix.
HARPAGON
Un peu de patience. Ne vous alarmez point. Je sais ce qu'il faut à tous deux, et vous n'aurez ni l'un ni l'autre aucun lieu de vous plaindre de tout ce que je prétends faire. Et, pour commencer par un bout, avez-vous vu, dites-moi, une jeune personne appelée Mariane, qui ne loge pas loin d'ici ?
CLEANTE
Oui, mon père. HARPAGON, à Elise. -- Et vous ?
ELISE
J'en ai ouï parler.
HARPAGON
Comment, mon fils, trouvez-vous cette fille ?
CLEANTE
Une fort charmante personne.
HARPAGON
Sa physionomie ?
CLEANTE
Tout honnête et pleine d'esprit.
HARPAGON
Son air et sa manière ?
CLEANTE
Admirables, sans doute.
HARPAGON
Ne croyez-vous pas qu'une fille comme cela mériterait assez que l'on songeât à elle ?
CLEANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Que ce serait un parti souhaitable ?
CLEANTE
Très souhaitable.
HARPAGON
Qu'elle a toute la mine de faire un bon ménage ?
CLEANTE
Sans doute.
HARPAGON
Et qu'un mari aurait satisfaction avec elle ?
CLEANTE
Assurément.
HARPAGON
Il y a une petite difficulté : c'est que j'ai peur qu'il n'y ait pas avec elle tout le bien qu'on pourrait prétendre.
CLEANTE
Ah ! mon père, le bien n'est pas considérable lorsqu'il est question d'épouser une honnête personne.
HARPAGON
Pardonnez-moi, pardonnez-moi ! Mais ce qu'il y a à dire, c'est que, si l'on n'y trouve pas tout le bien qu'on souhaite, on peut tâcher de regagner cela sur autre chose.
CLEANTE
Cela s'entend.
HARPAGON
Enfin je suis bien aise de vous voir dans mes sentiments, car son maintien honnête et sa douceur m'ont gagné l'âme et je suis résolu de l'épouser, pourvu que j'y trouve quelque bien.
CLEANTE
Euh ?
HARPAGON
Comment ?
CLEANTE
Vous êtes résolu, dites-vous...
HARPAGON
D'épouser Mariane.
CLEANTE
Qui ? Vous, vous ?
HARPAGON
Oui, moi, moi, moi ! Que veut dire cela ?
CLEANTE
Il m'a pris tout à coup un éblouissement, et je me retire d'ici.
HARPAGON
Cela ne sera rien. Allez vite boire dans la cuisine un grand verre d'eau claire. Voilà de mes damoiseaux flouets qui n'ont non plus de vigueur que des poules ! C'est là, ma fille, ce que j'ai résolu pour moi. Quant à ton frère, je lui destiné une certaine veuve dont ce matin on m'est venu parler ; et, pour toi, je te donne au seigneur Anselme.
ELISE
Au seigneur Anselme ?
HARPAGON
Oui, Un homme mûr, prudent et sage, qui n'a pas plus de cinquante ans, et dont on vante les grands biens. ELISE, faisant une révérence. -- Je ne veux point me marier, mon père, s'il vous plaît. HARPAGON, contrefaisant sa révérence. -- Et moi, ma petite fille, ma mie, je veux que vous vous mariiez, s'il vous plaît.
ELISE
Je vous demande pardon, mon père.
HARPAGON
Je vous demande pardon, ma fille.
ELISE
Je suis très humble servante au seigneur Anselme mais, avec votre permission, je ne l'épouserai point.
HARPAGON
Je suis votre très humble valet ; mais, avec votre permission, vous l'épouserez dès ce soir.
ELISE
Dès ce soir ?
HARPAGON
Dès ce soir.
ELISE
Cela ne sera pas, mon père.
HARPAGON
Cela sera, ma fille.
ELISE
Non.
HARPAGON
Si.
ELISE
Non, vous dis-je.
HARPAGON
Si, vous dis-je.
ELISE
C'est une chose où vous ne me réduirez point.
HARPAGON
C'est une chose où je te réduirai.
ELISE
Je me tuerai plutôt que d'épouser un tel mari.
HARPAGON
Tu ne te tueras point, et tu l'épouseras. Mais voyez quelle audace ! A-t-on jamais vu une fille parler de la sorte à son père ?
ELISE
Mais a-t-on jamais vu un père marier sa fille de la sorte ?
HARPAGON
C'est un parti où il n'y a rien à redire, et je gage que tout le monde approuvera mon choix.
ELISE
Et moi, je gage qu'il ne saurait être approuvé d'aucune personne raisonnable.
HARPAGON
Voilà Valère. Veux-tu qu'entre nous deux nous le fassions juge de cette affaire ?
ELISE
J'y consens.
HARPAGON
Te rendras-tu à son jugement ?
ELISE
Oui. J'en passerai par ce qu'il dira.
HARPAGON
Voilà qui est fait.

SCÈNE V

Personnages: VALERE, HARPAGON, ELISE.
HARPAGON
Ici, Valère, Nous t'avons élu pour nous dire qui a raison de ma fille ou de moi.
VALERE
C'est vous, monsieur, sans contredit.
HARPAGON
Sais-tu bien de quoi nous parlons ?
VALERE
Non. Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous êtes toute raison.
HARPAGON
Je veux ce soir lui donner pour époux un homme aussi riche que sage, et la coquine me dit au nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela ?
VALERE
Ce que j'en dis ?
HARPAGON
Oui.
VALERE
Eh ! eh !
HARPAGON
Quoi ?
VALERE
Je dis que dans le fond je suis de votre sentiment, et que vous ne pouvez pas quel vous n'ayez raison ; mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et...
HARPAGON
Comment !Le seigneur Anselme est un parti considérable, c'est un gentilhomme qui est noble, doux, posé, sage et fort accommodé, et auquel il ne reste aucun enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux rencontrer ?
VALERE
Cela est vrai ; mais elle pourrait vous dire que c'est un peu précipiter les choses, et qu'il faudrait au moins quelque temps pour voir si son inclination pourra s'accommoder avec...
HARPAGON
C'est une occasion qu'il faut prendre vite aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne trouverais pas, et il s'engage à la prendre sans dot...
VALERE
Sans dot ?
HARPAGON
Oui.
VALERE
Ah ! je ne dis plus rien. Voyez-vous, voilà une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela.
HARPAGON
C'est pour moi une épargne considérable.
VALERE
Assurément, cela ne reçoit point de contradiction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut croire ; qu'il y va d'être heureux ou malheureux toute sa vie, et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions.
HARPAGON
Sans dot !
VALERE
Vous avez raison. Voilà qui décide tout ; cela s'entend. Il y a des gens qui pourraient vous dire qu'en de telles occasions l'inclination d'une fille est une chose sans doute où l'on doit avoir de l'égard, et que cette grande inégalité d'âge, d'humeur et de sentiments, rend un mariage sujet à des accidents fâcheux.
HARPAGON
Sans dot !
VALERE
Ah ! il n'y a pas de réplique à cela, on le sait bien. Qui diantre peut aller là-contre ? Ce n'est pas qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeraient mieux ménager la satisfaction de leurs filles que l'argent qu'ils pourraient donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l'intérêt et chercheraient, plus que toute autre chose, à mettre dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que...
HARPAGON
Sans dot !
VALERE
Il est vrai. Cela ferme la bouche à tout. Sans dot ! Le moyen de résister à une raison comme celle-là ! HARPAGON, à part, regardant vers le jardin. -- Ouais ! Il me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce point qu'on en voudrait à mon argent ? (A Valère.) Ne bougez, je reviens tout à l'heure. (Il sort.)
ELISE
Vous moquez-vous, Valère, de lui parler comme vous faites ?
VALERE
C'est pour ne point l'aigrir et pour en venir mieux à bout. Heurter de front ses sentiments est le moyen de tout gâter, et il y a de certains esprits qu'il ne faut prendre qu'en biaisant, des tempéraments ennemis de toute résistance, des naturels rétifs, que la vérité fait cabrer, qui toujours se raidissent contre le droit chemin de la raison, et qu'on ne mène qu'en tournant où l'on veut les conduire. Faites semblant de consentir à ce qu'il veut, vous en viendrez mieux à vos fins, et...
ELISE
Mais ce mariage, Valère ?
VALERE
On cherchera des biais pour le rompre.
ELISE
Mais quelle invention trouver, s'il se doit conclure ce soir ?
VALERE
Il faut demander un délai et feindre quelque maladie.
ELISE
Mais on découvrira la feinte si l'on appelle des médecins.
VALERE
Vous moquez-vous ? Y connaissent-ils quelque chose ? Allez, allez, vous pourrez avec eux avoir quel mal il vous plaira, ils vous trouveront des raisons pour vous dire d'où cela vient. HARPAGON, à part, rentrant. -- Ce n'est rien, Dieu merci.
VALERE
Enfin notre dernier recours, c'est que la fuite nous peut mettre à couvert de tout ; et, si votre amour, belle Elise, est capable d'une fermeté... (Il aperçoit Harpagon.) Oui, il faut qu'une fille obéisse à son père. Il ne faut point qu'elle regarde comme un mari est fait ; et, lorsque la grande raison de *sans dot* s'y rencontre, elle doit être prête à prendre tout ce qu'on lui donne.
HARPAGON
Bon ! Voilà bien parlé, cela.
VALERE
Monsieur, je vous demande pardon, Si je m'emporte un peu et prends la hardiesse de lui parler comme je fais.
HARPAGON
Comment ! J'en suis ravi, et je veux que tu prennes sur elle un pouvoir absolu. Oui, tu as beau fuir, je lui donne l'autorité que le ciel me donne sur toi, et j'entends que tu fasses tout ce qu'il te dira.
VALERE
Après cela, résistez à mes remontrances ! Monsieur, je vais la suivre pour lui continuer les leçons que je lui faisais.
HARPAGON
Oui, tu m obligeras. Certes...
VALERE
Il est bon de lui tenir un peu la bride haute.
HARPAGON
Cela est vrai. Il faut...
VALERE
Ne vous mettez pas en peine, je crois que j'en viendrai à bout. HARPAGON---Fais, fais. Je m'en vais faire un petit tour en ville, et reviens tout à l'heure.
VALERE
Oui, l'argent est plus précieux que toutes les choses du monde, et vous devez rendre grâces au ciel de l'honnête homme de père qu'il vous a donné. Il sait ce que c'est que de vivre. Lorsqu'on s'offre de prendre une fille sans dot, on ne doit point regarder plus avant. Tout est renfermé là-dedans, et *sans dot* tient lieu de beauté, de jeunesse, de naissance, d'honneur, de sagesse et de probité.
HARPAGON
Ah ! le brave garçon ! Voilà parlé comme un oracle. Heureux qui peut avoir un domestique de la sorte.