Molière, Jean

 L'Avare
Acte IV

SCÈNE PREMIÈRE
Personnages: CLEANTE, MARIANE, ELISE, FROSINE.

CLEANTE
Rentrons ici, nous serons beaucoup mieux. Il n'y a plus autour de nous personne de suspect, et nous pouvons parler librement.
ELISE
Oui, madame, mon frère m'a fait confidence de la passion qu'il a pour vous. Je sais les chagrins et les déplaisirs que sont capables de causer de pareilles traverses, et c'est, je vous assure, avec une tendresse extrême que je m'intéresse à votre aventure.
MARIANE
C'est une douce consolation que de voir dans ses intérêts une personne comme vous ; et je vous conjure, madame, de me garder toujours cette généreuse amitié, si capable de m'adoucir les cruautés de la fortune.
FROSINE
Vous êtes, par ma foi, de malheureuses gens l'un et l'autre, de ne m'avoir point, avant tout ceci, avertie de votre affaire ! Je vous aurais sans doute détourné cette inquiétude et n'aurais point amené les choses où l'on voit qu'elles sont.
CLEANTE
Que veux-tu ? c'est ma mauvaise destinée qui l'a voulu ainsi. Mais, belle Mariane, quelles résolutions sont les vôtres ?
MARIANE
Hélas ! suis-je en pouvoir de faire des résolutions ? et, dans la dépendance où je me vois, puis-je former que des souhaits ?
CLEANTE
Point d'autre appui pour moi dans votre coeur que de simples souhaits ? point de pitié officieuse ? point de secourable bonté ? point d'affection agissante ?
MARIANE
Que saurais-je vous dire ? Mettez-vous en ma place, et voyez ce que je puis faire. Avisez, ordonnez vous-même : je m'en remets à vous, et je vous crois trop raisonnable pour vouloir exiger de moi que ce qui peut m'être permis par l'honneur et la bienséance.
CLEANTE
, Hélas ! où me réduisez-vous que de me renvoyer à ce que voudront me permettre les fâcheux sentiments d'un rigoureux honneur et d'une scrupuleuse bienséance ?
MARIANE
Mais que voulez-vous que je fasse ? Quand je pourrais passer sur quantité d'égards où notre sexe est obligé, j'ai de la considération pour ma mère. Elle m'a toujours élevée avec une tendresse extrême, et je ne saurais me résoudre à lui donner du déplaisir. Faites, agissez auprès d'elle ; employez tous vos soins à gagner son esprit. Vous pouvez faire et dire tout ce que vous voudrez, je vous en donne la licence ; et, s'il ne tient qu'à me déclarer en votre faveur, je veux bien consentir à lui faire un aveu moi-même de tout ce que je sens pour vous.
CLEANTE
Frosine, ma pauvre Frosine, voudrais-tu nous servir ?
FROSINE
Par ma foi, faut-il le demander ? Je le voudrais de tout mon coeur. Vous savez que de mon naturel je suis assez humaine. Le ciel ne m'a point fait l'âme de bronze, et je n'ai que trop de tendresse à rendre de petits services, quand je vois des gens qui s'entr'aiment en tout bien et en tout honneur. Que pourrions-nous faire à ceci ?
CLEANTE
Songe un peu, je te prie.
MARIANE
Ouvre-nous des lumières.
ELISE
Trouve quelque invention pour rompre ce que tu as fait.
FROSINE
Ceci est assez difficile. (A Mariane.) Pour votre mère, elle n'est pas tout à fait déraisonnable et peut-être pourrait-on la gagner et la résoudre à transporter au fils le don qu'elle veut faire au père. (A Cléante.) Mais le mal que j'y trouve, c'est que votre père est votre père.
CLEANTE
Cela s'entend.
FROSINE
Je veux dire qu'il conservera du dépit si l'on montre qu'on le refuse, et qu'il ne sera point d'humeur ensuite à donner son consentement à votre mariage. Il faudrait, pour bien faire, que le refus vînt de lui-même et tâcher par quelque moyen de le dégoûter de votre personne.
CLEANTE
Tu as raison.
FROSINE
Oui, j'ai raison, je le sais bien. C'est là ce qu'il faudrait ; mais le diantre est d'en pouvoir trouver les moyens. Attendez : si nous avions quelque femme un peu sur l'âge qui fût de mon talent et jouât assez bien pour contrefaire une dame de qualité, par le moyen d'un train fait à la hâte et d'un bizarre nom de marquise ou de vicomtesse, que nous supposerions de la Basse-Bretagne, j'aurais assez d'adresse pour faire accroire à votre père que ce serait une personne riche, outre ses maisons, de cent mille écus en argent comptant ; qu'elle serait éperdument amoureuse de lui et souhaiterait de se voir sa femme jusqu'à lui donner tout son bien par contrat de mariage, et je ne doute point qu'il ne prêtât l'oreille à la proposition, car enfin il vous aime fort, je le sais, mais il aime un peu plus l'argent ; et, quand, ébloui de ce leurre, il aurait une fois consenti à ce qui vous touche, il importerait peu ensuite qu'il se désabusât, en venant à vouloir voir clair aux effets de notre marquise.
CLEANTE
Tout cela est fort bien pensé. FROSINE. Laissez-moi faire. Je viens de me ressouvenir d'une de mes amies qui sera notre fait.
CLEANTE
Sois assurée, Frosine, de ma reconnaissance, si tu viens à bout de la chose. Mais, charmante Mariane, commençons, je vous prie, par gagner votre mère ; c'est toujours beaucoup faire que de rompre ce mariage. Faites-y de votre part, je vous en conjure, tous les efforts qu'il vous sera possible. Servez-vous de tout le pouvoir que vous donne sur elle cette amitié qu'elle a pour vous ; déployez sans réserve les grâces éloquentes, les charmes tout-puissants, que le ciel a placés dans vos yeux et dans votre bouche, et n'oubliez rien, s'il vous plaît, de ces tendres paroles, de ces douces prières et de ces caresses touchantes à qui je suis persuadé qu'on ne saurait rien refuser.
MARIANE
J'y ferai tout ce que je puis et n'oublierai aucune chose.

SCÈNE II

Personnages: HARPAGON, CLEANTE, MARIANE ELISE, FROSINE.

HARPAGON
à part. -- Ouais ! mon fils baise la main de sa prétendue belle-mère, et sa prétendue belle-mère ne s'en défend pas fort. Y aurait-il quelque mystère là-dessous ?
ELISE
Voilà mon père.
HARPAGON
Le carrosse est tout prêt. Vous pouvez partir quand il vous plaira.
CLEANTE
Puisque vous n'y allez pas, mon père, je m'en vais les conduire.
HARPAGON
Non, demeurez. Elles iront bien toutes seules, et j'ai besoin de vous.

SCÈNE III
Personnages: HARPAGON, CLEANTE.

HARPAGON
Oh ! çà, intérêt de belle-mère à part, que te semble, à toi, de cette personne ?
CLEANTE
Ce qui m'en semble ?
HARPAGON
Oui de son air, de sa taille, de sa beauté, de son esprit.
CLEANTE
Là, là.
HARPAGON
Mais encore ?
CLEANTE
A vous en parler franchement, je ne l'ai pas trouvée ici ce que je l'avais crue. Son air est de franche coquette ; sa taille est assez gauche, sa beauté très médiocre, et son esprit des plus communs. Ne croyez pas que ce soit, mon père, pour vous en dégoûter, car, belle-mère pour belle-mère, j'aime autant celle-là qu'une autre.
HARPAGON
TU lui disais tantôt pourtant...
CLEANTE
Je lui ai dit quelques douceurs en votre nom, mais c'était pour vous plaire.
HARPAGON
Si bien donc que tu n'aurais pas d'inclination pour elle ?
CLEANTE
Moi ? point du tout. HARPAGON. J'en suis fâché, car cela rompt une pensée qui m'était venue dans l'esprit. J'ai fait, en la voyant ici, réflexion sur mon âge, et j'ai songé qu'on pourra trouver à redire de me voir marier à une si jeune personne. Cette considération m'en faisait quitter le dessein, et, comme je l'ai fait demander et que je suis pour elle engagé de parole, je te l'aurais donnée, sans l'aversion que tu témoignes.
CLEANTE
A moi ?
HARPAGON
A toi.
CLEANTE
En mariage ?
HARPAGON
En mariage.
CLEANTE
Ecoutez ; il est vrai qu'elle n'est pas fort à mon goût ; mais pour vous faire plaisir, mon père, je me résoudrai à l'épouser, si vous voulez.
HARPAGON
Moi ? je suis plus raisonnable que tu ne penses : je ne veux point forcer ton inclination.
CLEANTE
Pardonnez-moi, je me ferai cet effort pour l'amour de vous.
HARPAGON
Non, non [bullet] un mariage ne saurait être heureux où l'inclination n'est pas.
CLEANTE
C'est une chose, mon père, qui peut-être viendra ensuite ; et l'on dit que l'amour est souvent un fruit du mariage.
HARPAGON
Non, du côté de l'homme on ne doit point risquer l'affaire, et ce sont des suites fâcheuses, où je n'ai garde de me commettre. Si tu avais senti quelque inclination pour elle, à la bonne heure, je te l'aurais fait épouser, au lieu de moi, mais, cela n'étant pas, je suivrai mon premier dessein, et je l'épouserai moi-même.
CLEANTE
Eh bien, mon père, puisque les choses sont ainsi, il faut vous découvrir mon coeur, il faut vous révéler notre secret. La vérité est que je l'aime depuis un jour que je la vis dans une promenade, que mon dessein était tantôt de vous la demander pour femme, et que rien ne m'a retenu que la déclaration de vos sentiments et la crainte de vous déplaire.
HARPAGON
Lui avez-vous rendu visite ?
CLEANTE
Oui, mon père.
HARPAGON
Beaucoup de fois ?
CLEANTE
Assez pour le temps qu'il y a.
HARPAGON
Vous a-t-on bien reçu ?
CLEANTE
Fort bien, mais sans savoir qui j'étais, et c'est ce qui a fait tantôt la surprise de Mariane.
HARPAGON
Lui avez-vous déclaré votre passion et le dessein où vous étiez de l'épouser ?
CLEANTE
Sans doute, et même j'en avais fait à sa mère quelque peu d'ouverture.
HARPAGON
A-t-elle écouté, pour sa fille, votre proposition ?
CLEANTE
Oui, fort civilement.
HARPAGON
Et la fille correspond-elle fort à votre amour ?
CLEANTE
Si j'en dois croire les apparences, je me persuade, mon père, qu'elle a quelque bonté pour moi. HARPAGON, bas, à part. -- Je suis bien aise d'avoir appris un tel secret, et voilà justement ce que je demandais. (Haut.) Oh ! sus, mon fils, savez-vous ce qu'il y a ? C'est qu'il faut songer, s'il vous plaît, à vous défaire de votre amour, à cesser toutes vos poursuites auprès d'une personne que je prétends pour moi, et à vous marier dans peu avec celle qu'on vous destine.
CLEANTE
Oui, mon père, c'est ainsi que vous me jouez ! Eh bien ! puisque les choses en sont venues là, je vous déclare, moi, que je ne quitterai point la passion que j'ai pour Mariane ; qu'il n'y a point d'extrémité où je ne m'abandonne pour vous disputer sa conquête, et que, si vous avez pour vous le consentement d'une mère, j'aurai d'autres secours peut-être qui combattront pour moi.
HARPAGON
Comment, pendard ! tu as l'audace d'aller sur mes brisées !
CLEANTE
C'est vous qui allez sur les miennes, et je suis le premier en date.
HARPAGON
Ne suis-je pas ton père ? et ne me dois-tu pas respect ? CLEANTE. Ce ne sont point ici des choses où les enfants soient obligés de déférer aux pères, et l'amour ne connaît personne.
HARPAGON
Je te ferai bien me connaître avec de bons coups de bâton.
CLEANTE
Toutes vos menaces ne feront rien.
HARPAGON
Tu renonceras à Mariane.
CLEANTE
Point du tout.
HARPAGON
Donnez-moi un bâton tout à l'heure.

SCÈNE IV

Personnages: MAITRE JACQUES, HARPAGON, CLEANTE.

MAITRE JACQUES
Eh ! eh ! eh ! messieurs, qu'est ceci ? à quoi songez-vous ?
CLEANTE
Je me moque de cela. MAITRE JACQUES, à Cléante. -- Ah ! monsieur, doucement.
HARPAGON
Me parler avec cette impudence ! MAITRE JACQUES, à Harpagon. -- Ah ! monsieur, de grâce.
CLEANTE
Je n'en démordrai point. MAITRE JACQUES, à Cléante. -- Hé quoi ! à votre père ?
HARPAGON
Laisse-moi faire. MAITRE JACQUES, à Harpagon. -- Hé quoi ! à votre fils ? Encore passe pour moi.
HARPAGON
Je te veux faire toi-même, maître Jacques, juge de cette affaire, pour montrer comme j'ai raison.
MAITRE JACQUES
J'y consens. (A Cléante.) Eloignez-vous un peu.
HARPAGON
J'aime une fille que je veux épouser, et le pendard a l'insolence de l'aimer avec moi et d'y prétendre malgré mes ordres.
MAITRE JACQUES
Ah ! il a tort.
HARPAGON
N'est-ce pas une chose épouvantable qu'un fils qui veut entrer en concurrence avec son père ? et ne doit-il pas, par respect, s'abstenir de toucher à mes inclinations ?
MAITRE JACQUES
Vous avez raison. Laissez-moi lui parler et demeurez là. (Il vient trouver Cléante à l'autre bout du théâtre.)
CLEANTE
Eh bien, oui, puisqu'il veut te choisir pour juge, je n'y recule point, il ne m'importe qui ce soit, et je veux bien aussi me rapporter à toi, maître Jacques, de notre différend.
MAITRE JACQUES
C'est beaucoup d'honneur que vous me faites.
CLEANTE
Je suis épris d'une jeune personne qui répond à mes voeux et reçoit tendrement les offres de ma foi, et mon père s'avise de venir troubler notre amour par la demande qu'il en fait faire.
MAITRE JACQUES
Il a tort assurément.
CLEANTE
N'a-t-il point de honte, à son âge, de songer à se marier ? Lui sied-il bien d'être encore amoureux ? et ne devrait-il pas laisser cette occupation aux jeunes gens ?
MAITRE JACQUES
Vous avez raison, il se moque. Laissez-moi lui dire deux mots. (Il revient à Harpagon.) Eh bien votre fils n'est pas si étrange que vous le dites, et il se met à la raison. Il dit qu'il sait le respect qu'il vous doit, qu'il ne s'est emporté que dans la première chaleur, et qu'il ne fera point refus de se soumettre à ce qu'il vous plaira, pourvu que vous vouliez le traiter mieux que vous ne faites et lui donner quelque personne en mariage dont il ait lieu d'être content.
HARPAGON
Ah ! dis-lui, maître Jacques, que moyennant cela, il pourra espérer toutes choses de moi, et que, hors Mariane, je lui laisse la liberté de choisir celle qu'il voudra.
MAITRE JACQUES
Laissez-moi faire. (Il va au fils.) Eh bien, votre père n'est pas si déraisonnable que vous le faites, et il m'a témoigné que ce sont vos emportements qui l'ont mis en colère ; qu'il n'en veut seulement qu'à votre manière d'agir, et qu'il sera fort disposé à vous accorder ce que vous souhaitez, pourvu que vous vouliez vous y prendre par la douceur et lui rendre les déférences, les respects et les soumissions qu'un fils doit à son père.
CLEANTE
Ah ! maître Jacques, tu lui peux assurer que, s'il m'accorde Mariane, il me verra toujours le plus soumis de tous les hommes, et que jamais je ne ferai aucune chose que par ses volontés. MAITRE JACQUES, à Harpagon. -- Cela est fait. Il consent ce que vous dites.
HARPAGON
Voilà qui va le mieux du monde. MAITRE JACQUES, à Cléante. -- Tout est conclu. Il est content de vos promesses.
CLEANTE
Le ciel en soit loué !
MAITRE JACQUES
Messieurs, vous n'avez qu'à parler ensemble ; vous voilà d'accord maintenant, et vous alliez vous quereller faute de vous entendre.
CLEANTE
Mon pauvre maître Jacques, je te serai obligé toute ma vie.
MAITRE JACQUES
Il n'y a pas de quoi, monsieur.
HARPAGON
Tu m'as fait plaisir, maître Jacques, et cela mérite une récompense. Va, je m'en souviendrai, je t'assure. (Il tire son mouchoir de sa poche, ce qui fait croire à maître Jacques qu'il va lui donner quelque chose.)
MAITRE JACQUES
Je vous baise les mains.

SCÈNE V

Personnages: CLEANTE, HARPAGON.

CLEANTE
Je vous demande pardon, mon père, de l'emportement que j'ai fait paraître.
HARPAGON
Cela n'est rien.
CLEANTE
Je vous assure que j'en ai tous les regrets du monde.
HARPAGON
Et moi, j'ai toutes les joies du monde de te voir raisonnable.
CLEANTE
Quelle bonté à vous d'oublier si vite ma faute !
HARPAGON
On oublie aisément les fautes des enfants lorsqu'ils rentrent dans leur devoir.
CLEANTE
Quoi ! ne garder aucun ressentiment de toutes mes extravagances ?
HARPAGON
C'est une chose où tu m'obliges par la soumission et le respect où tu te ranges.
CLEANTE
Je vous promets, mon père, que jusques au tombeau je conserverai dans mon coeur le souvenir de vos bontés.
HARPAGON
Et moi, je te promets qu'il n'y aura aucune chose que de moi tu n'obtiennes.
CLEANTE
Ah ! mon père, je ne vous demande plus rien, et c'est m'avoir assez donné que de me donner Mariane.
HARPAGON
Comment ?
CLEANTE
Je dis, mon père, que je suis trop content de vous, et que je trouve toutes choses dans la bonté que vous ayez de m'accorder Mariane.
HARPAGON
Qui est-ce qui parle de t'accorder Mariane ?
CLEANTE
Vous, mon père.
HARPAGON
Moi ?
CLEANTE
Sans doute.
HARPAGON
Comment ! c 'est toi qui as promis d'y renoncer.
CLEANTE
Moi, y renoncer ?
HARPAGON
Oui.
CLEANTE
Point du tout.
HARPAGON
Tu ne t'es pas départi d'y prétendre ?
CLEANTE
Au contraire, j'y suis porté plus que jamais.
HARPAGON
Quoi ! pendard, derechef ?
CLEANTE
Rien ne peut me changer.
HARPAGON
Laisse-moi faire, traître.
CLEANTE
Faites tout ce qu'il vous plaira.
HARPAGON
Je te défends de me jamais voir.
CLEANTE
A la bonne heure.
HARPAGON
Je t'abandonne.
CLEANTE
Abandonnez.
HARPAGON
Je te renonce pour mon fils.
CLEANTE
Soit.
HARPAGON
Je te déshérite.
CLEANTE
Tout ce que vous voudrez.
HARPAGON
Et je te donne ma malédiction.
CLEANTE
Je n'ai que faire de vos dons.

SCÈNE VI

Personnages: LA FLECHE, CLEANTE.

LA FLECHE

sortant du jardin avec une cassette. -- Ah ! monsieur ! que je vous trouve à propos ! Suivez-moi vite.
CLEANTE
Qu'y a-t-il ?
LA FLECHE
Suivez-moi, vous dis-je, nous sommes bien.
CLEANTE
Comment ?
LA FLECHE
Voici votre affaire.
CLEANTE
Quoi ?
LA FLECHE
J'ai guigné ceci tout le jour.
CLEANTE
Qu'est-ce que c'est ?
LA FLECHE
Le trésor de votre père, que j'ai attrapé.
CLEANTE
Comment as-tu fait ?
LA FLECHE
Vous saurez tout. Sauvons-nous, je l'entends crier.

SCÈNE VII

Personnages: HARPAGON.

HARPAGON
(Il crie au voleur dès le jardin, et vient sans chapeau.) --
Au voleur ! au voleur ! à l'assassin ! au meurtrier ! Justice, juste ciel ! Je suis perdu, je suis assassiné ! On m'a coupé la gorge, on m'a dérobé mon argent ! Qui peut-ce être ? Qu'est-il devenu ? où est-il ? où se cache-t-il ? Que ferai-je pour le trouver ? Où courir ? où ne pas courir ? N'est-il point là ? n'est-il point ici ? Qui est-ce ? Arrête ! (il se prend lui-même le bras.) Rends-moi mon argent, coquin !... Ah ! c'est moi. Mon esprit est troublé, et j'ignore oh je suis, qui je suis, et ce que je fais. Hélas ! mon pauvre argent, mon pauvre argent, mon cher ami, on m'a privé de toi ! Et, puisque tu m'es enlevé, j'ai perdu mon support, ma consolation, ma joie ; tout est fini pour moi, et je n'ai plus que faire au monde ! Sans toi, il m'est impossible de vivre. C'en est fait, je n'en puis plus, je me meurs, je suis mort, je suis enterré ! N'y a-t-il personne qui veuille me ressusciter me rendant mon cher argent, ou en m'apprenant qui l'a pris ? Euh ! que dites-vous ? Ce n'est personne. Il faut, qui que ce soit qui ait fait le coup, qu'avec beaucoup de soin on ait épié l'heure ; et l'on a choisi justement le temps que je parlais à mon traître de fils. Sortons. Je veux aller quérir la justice et faire donner la question à toute ma maison : à servantes, à valets, à fils, à fille, et à moi aussi. Que de gens assemblés ! Je ne jette mes regards sur personne qui ne me donne des soupçons, et tout me semble mon voleur. Eh ! de quoi est-ce qu'on parle là ? de celui qui m'a dérobé ? Quel bruit fait-on là-haut ? Est-ce mon voleur qui y est ? De grâce, si l'on sait des nouvelles de mon voleur, je supplie que l'on m'en dise. N'est-il point caché là parmi vous ? Ils me regardent tous et se mettent à rire. Vous verrez qu'ils ont part, sans doute, au vol que l'on m'a fait. Allons, vite, des commissaires, des archers, des prévôts, des juges, des gênes, des potences et des bourreaux ! Je veux faire pendre tout le monde ; et, si je ne retrouve mon argent, je me pendrai moi-même après !