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L'école
des femmes
Acte
IV
Scène 1 - ARNOLPHE
J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place,
Et de mille soucis mon esprit s'embarrasse,
Pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors,
Qui du godelureau rompe tous les efforts.
De quel oeil la traîtresse a soutenu ma vue!
De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue ;
Et, bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas,
On dirait, à la voir, qu'elle n'y touche pas.
Plus, en la regardant, je la voyais tranquille,
Plus je sentais en moi s'échauffer une bile ;
Et ces bouillants transports dont s'enflammait mon coeur
Y semblaient redouter mon amoureuse ardeur.
J'étais aigri, fâché, désespéré
contre elle ;
Et cependant jamais je ne la vis si belle,
Jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants,
Jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants ;
Et je sens là dedans qu'il faudra que je crève
Si de mon triste sort la disgrâce s'achève.
Quoi! j'aurai dirigé son éducation
Avec tant de tendresse et de précaution ;
Je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance,
Et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ;
Mon coeur aura bâti sur ses attraits naissants,
Et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
Afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache
Me la vienne enlever jusque sur la moustache,
Lorsqu'elle est avec moi mariée à demi!
Non, parbleu! non, parbleu! Petit sot, mon ami,
Vous aurez beau tourner, ou j'y perdrai mes peines,
Ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines,
Et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.
Scène 2 - LE NOTAIRE, ARNOLPHE
LE NOTAIRE
Ah! le voilà! Bonjour. Me voici tout à point
Pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Comment faire?
LE NOTAIRE
Il le faut dans la forme ordinaire.
ARNOLPHE, sans le
voir.
A mes précautions je veux songer de près.
LE NOTAIRE
Je ne passerai rien contre vos intérêts.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Il se faut garantir de toutes les surprises.
LE NOTAIRE
Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises.
Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu,
Quittancer le contrat que vous n'ayez reçu.
ARNOLPHE, sans le
voir.
J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose,
Que de cet incident par la ville on ne cause.
LE NOTAIRE
Eh bien, il est aisé d'empêcher cet éclat,
Et l'on peut en secret faire votre contrat.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte?
LE NOTAIRE
Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.
LE NOTAIRE
On peut avantager une femme en ce cas.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Quel traitement lui faire en pareille aventure?
LE NOTAIRE
L'ordre est que le futur doit douer la future
Du tiers du dot qu'elle a ; mais cet ordre n'est rien,
Et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.
ARNOLPHE, sans le
voir.
Si...
LE NOTAIRE, Arnolphe
l'apercevant.
Pour le préciput, il les regarde ensemble.
Je dis que le futur peut, comme bon lui semble,
Douer la future.
ARNOLPHE, l'ayant
aperçu.
Hé?
LE NOTAIRE
Il peut l'avantager
Lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger ;
Et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle,
Qui demeure perdu par le trépas d'icelle ;
Ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs ;
Ou coutumier, selon les différents vouloirs ;
Ou par donation dans le contrat formelle,
Qu'on fait ou pure ou simple, ou qu'on fait mutuelle.
Pourquoi hausser le dos? Est-ce qu'on parle en fat,
Et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat?
Qui me les apprendra? personne, je présume.
Sais-je pas qu'étant joints on est par la coutume
Communs en meubles, biens, immeubles et conquêts,
A moins que par un acte on n'y renonce exprès?
Sais-je pas que le tiers du bien de la future
Entre en communauté pour...
ARNOLPHE
Oui, c'est chose sûre,
Vous savez tout cela ; mais qui vous en dit mot?
LE NOTAIRE
Vous, qui me prétendez faire passer pour sot,
En me haussant l'épaule et faisant la grimace.
ARNOLPHE
La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face!
Adieu. C'est le moyen de vous faire finir.
LE NOTAIRE
Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir?
ARNOLPHE
Oui, je vous ai mandé ; mais la chose est remise,
Et l'on vous mandera quand l'heure sera prise.
Voyez quel diable d'homme avec son entretien!
LE NOTAIRE, seul.
Je pense qu'il en tient ; et je crois penser bien.
Scène 3 - LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE
LE NOTAIRE, allant au-devant d'Alain et de Georgette.
M'êtes-vous pas venu querir pour votre maître ;
ALAIN
Oui.
LE NOTAIRE
J'ignore pour qui vous le pouvez connaître,
Mais allez de ma part lui dire de ce pas
Que c'est un fou fieffé.
GEORGETTE
Nous n'y manquerons pas.
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