| Molière,
Jean
|
|
L'école
des femmes A Madame [Henriette
d'Angleterre, Duchesse d'Orléans (1644-1670)] Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre ; et je me trouve si peu fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais pas où sortir de celle-ci. Un autre auteur, qui serait en ma place, trouverait d'abord cent belles choses à dire de Votre Altesse Royale, sur ce titre de l'Ecole des femmes, et l'offre qu'il vous en ferait. Mais, pour moi, Madame, je vous avoue mon faible. Je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées; et, quelques belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois point ce que Votre Altesse Royale pourrait avoir à déméler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine,
sans doute, comment il faut faire pour vous louer. La matière,
Madame, ne saute que trop aux yeux ; et, de quelque côté
qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire, et qualités
sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang
et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en
avez du côté des grâces, et de l'esprit et du corps,
qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en
avez du côté de l'âme, qui, si l'on ose parler ainsi,
vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous : je
veux dire cette douceur pleine de charmes, dont vous daignez tempérer
la fierté des grands titres que vous portez ; cette bonté
tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous
faites paraître pour tout le monde ; et ce sont particulièrement
ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je
ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, Madame, je ne
sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes
; et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue
et d'un mérite trop élevé, pour les vouloir renfermer
dans une épître et les Tout bien considéré,
Madame, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier
simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect
qu'il m'est possible, que je suis, De Votre Altesse Royale, Madame, Le
très humble, très obéissant, et très obligé
serviteur, J. B. Molière. Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie ; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire, n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente. Je sais qu'on attend
de moi dans cette impression quelque préface qui réponde
aux censeurs, et rende raison de mon ouvrage ; et sans doute que je suis
assez redevable à toutes les personnes qui lui Je la dis, cette
idée, dans une maison où je me trouvai un soir ; et d'abord
une personne de qualité, dont l'esprit est assez connu dans le
monde, et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à
son gré, non seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais
encore pour l'y mettre lui-même, et je fus étonné
que, deux jours après, il me montra toute l'affaire exécutée
d'une manière, à la vérité, beaucoup plus
galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvai
des choses trop avantageuses pour moi ; et j'eus peur que, si je produisais
cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d'avoir
mendié les louanges qu'on m'y donnait. Cependant cela m'empêcha,
par quelque considération, d'achever ce que j'avais commencé.
Mais tant de |